NUMÉRO 2 - NOVEMBRE 2013
Après le succès du premier Mammouth Éclairé, nous n’avons pas hésité longtemps pour faire un second numéro. Je crois que, pour tout le monde, cela semblait normal. Et c’est à l’occasion du meeting de printemps que nous est venue l’idée du thème de l’appel à textes.
Un des jeux incontournables des meetings est le Dixit. C’est alors que nous terminions une partie et que nous rangions le matériel que l’idée a été proposée :
« Et si on donnait une carte du jeu comme thème pour le Mammouth ? »
Et voilà que l’instant d’après, nous nous retrouvions à étaler par terre toutes les cartes du jeu pour les comparer. J’exagère à peine.
Une série d’équipes a été mise en place pour officialiser la réalisation du deuxième opus, et l’appel à textes a été lancé. Ensuite, bien évidemment, nous avons pris un peu de retard, nous avons laissé le petit Mout s’occuper tout seul dans son coin mais, grâce aux rappels efficaces de notre coordinateur, nous avons réussi à avancer rapidement. En tout cas un peu plus rapidement que pour le premier numéro…
Et finalement, nous sommes heureux de vous présenter ce nouveau numéro pour lequel nous avons légèrement fait évoluer la ligne éditoriale.
En effet, une belle place est réservée à la poésie, aussi bien dans l’appel à textes que dans le jeu littéraire.
De plus, nous avons choisi d’ouvrir l’appel à textes à l’extérieur du Monde de l’Écriture et, parmi les quatre textes qui nous ont été envoyés, nous avons le plaisir de vous présenter celui qui a été le plus apprécié.
Nous espérons donc que ce nouveau numéro du Mammouth Éclairé vous ravira et vous permettra de patienter jusqu’à la réalisation du numéro 3 qu’on espère prochaine.
Pour l’équipe éditoriale,
El_ChiCo.
Pour ce numéro, nous avons choisi comme thème de notre appel à textes cette illustration de Marie Cardouat qui a visiblement inspiré bon nombre de nos écrivains amateurs. Désireux d’étendre nos horizons littéraires (carrément) nous avons aussi ouvert notre AT aux bdéistes (Tac-tic du chaperon rouge, Nasnas) et aux personnes extérieures au forum (Horloger de Romain Jolly). En vous souhaitant une bonne lecture...
Anlor

Illustration de Marie Cardouat, extraite du jeu Dixit créé par Jean-Louis Roubira et publié par Libellud
Elle s’appelait Heure, mais ils avaient crié pute de Pendule.
Ils l’avaient attrapée dans une rue alors qu’elle fuyait cachée dans son manteau rouge. Ils l’avaient entrainée dans une impasse sombre et ils avaient commencé à la frapper. Elle avait crié sous les coups de mains et les coups de pieds et les vêtements qu’ils lui arrachaient. Ils lui avaient attaché les mains pour qu’elle ne puisse pas se défendre. Ils avaient craché, la salope, la salope, qui craque les peintures sur le bois mort, qui creuse les visages de vieilles rides, qui crève les gens quand on les aime encore. Pute de Pendule. Elle avait pleuré, elle était nue. Ils avaient fait rentrer leurs gros pénis partout où ils pouvaient. Elle avait eu mal, ils avaient ri. Et ouais la putain, on te baise, ça t’en bouche un coin ; tu t’attendais pas à ça en descendant ici, tu t’attendais pas à c’qu’on t’fasse payer tes saloperies. Bouffe, la salope, bouffe, et regarde les humains marcher sur ton gros balancier. Des plâtrées nauséeuses de crème anti-âge jusque dans le fond de la gorge. Avale, salope. Avale tes sales années passées.
On l’avait retrouvée au matin recroquevillée sur les pavés. On, c’était Anton et Xabi.
***
« Elle a quoi, la dame ? »
Impressionné par ce corps tout blanc en petit tas sur le sol, Xabi regarde de loin son grand frère s’approcher. Ils étaient venus en ville pour acheter de nouvelles chaussures au petit. C’était lui qui avait remarqué le manteau rouge à l’entrée de l’impasse. Doucement, Anton se penche sur la jeune fille étendue et pose deux doigts sur son cou. Un deux, un deux, un deux. C’est faible, mais ça vit. Elle a des cheveux très blonds qu’Anton écarte gentiment de son visage. Ils l’ont frappée fort. Sous les dégoulinures de sang et les boursouflures, on distingue des traits fins presque enfantins et quelques taches de rousseurs. Au milieu de son front, deux aiguilles noires brisées.
« Xabi, apporte-moi le manteau. »
***
« Non, merci, je n’ai plus soif. »
Assise sur le bord d’un lit, Heure regarde Xabi repartir dans la cuisine avec sa bouteille d’eau. Il doit avoir six ans. Ses cheveux noirs se balancent autour de son visage carré. Le même que celui de son frère, sans les yeux bleus. Heure aime bien observer le visage des gens, c’est là que le temps laisse le plus de trace, c’est là qu’elle se retrouve. Quand elle avait vu celui d’Anton dans la ruelle, elle avait crié, pensant qu’il s’agissait encore d’eux. Puis elle avait vu les yeux bleus, aussi horrifiés que devaient l’être les siens, et ça l’avait calmée. Il lui avait dit qu’il allait appeler les urgences. Elle l’avait supplié de ne rien faire. Il avait mis du temps à accepter et lui avait demandé si elle pouvait se lever. Il voulait la raccompagner chez elle. Elle n’avait plus de chez elle.
Heure regarde ses pieds blancs se balancer à quelques centimètres du carrelage. Elle passe gentiment la main sur son ventre. À travers le tissu du T-shirt trop grand qu’on lui a prêté, elle sent le balancier osciller en tremblotant doucement. Les mécanismes aussi ont souffert. Heure ne sait pas très bien s’ils se remettront avec le temps, comme de petits bouts de peau.
***
« Je veux venir ! »
La voix en colère de Xabi raisonne entre les murs de la petite maison, comme tous les mercredis.
« Non, pas question. Je t’ai déjà dit qu’on n’avait pas besoin de toi à la ferme. Tu as des devoirs à faire et je ne veux pas que tu traînes dans mes pattes. Point. »
Réveillée par les bruits, Heure se rapproche doucement de la porte. Les deux frères sont trop occupés à se disputer pour entendre le tictac de son balancier.
« De toute façon, l’école c’est nul. Je veux plus y aller à l’école. Je veux travailler, comme toi. »
Xabi a croisé les bras sur son ventre en signe de protestation. Il a les sourcils trop froncés et le menton enfoncé dans la poitrine. Depuis quelques semaines qu’elle vit avec eux, Heure ne peut s’empêcher de rire à chaque fois que le garçon prend son air bougon. Anton lève ses yeux bleus au son du pouffement mal dissimulé et hoche la tête en direction de la jeune fille. Voilà qui marque la fin de la discussion. Anton fait un dernier geste de la main en franchissant le pas de la porte.
« Reste sage avec Heure. A ce soir. »
La porte claque. Le petit garçon n’a pas bougé d’un centimètre, les bras toujours croisés et l’air renfrogné comme s’il comptait rester dans cette position jusqu’au retour de son frère. Les pieds nus sur le carrelage et les mains gantées, Heure le rejoint au milieu de la pièce et se met à lui caresser gentiment les cheveux. Sous ses doigts, elle sent le petit garçon qui trésaille, se détend, et se tourne brusquement vers elle pour lui entourer la taille de ses petits bras.
« C’est pas juste. Moi aussi je veux être un grand. »
Sa voix est toute pleine de larmes.
***
Quand le soleil éclaire le visage d’Anton, on dirait que ses yeux sont remplis de ciel. Heure trouve ça joli.
« Je ne sais plus exactement quand ça s’est passé, depuis quand ils ne sont plus là. »
Assis sur le rebord d’un pont, Heure et Anton regardent l’eau filer sur les pierres. Depuis que la santé de la jeune fille le leur permet, ils ont pris l’habitude de faire de longues promenades autour de la maison, quand Anton ne travaille pas à la ferme. La ferme, c’est ce qui lui permet de les faire vivre tous les trois, à peu près.
« Je n’aime pas compter les jours, je me fous un peu du temps qui passe. Tant que je vis tranquillement et que Xabi aussi. »
Depuis l’accident, on est impressionné par le courage des deux orphelins. Du grand, surtout. Comme il arrive à gérer son foyer seul, sans avoir l’air de se soucier de quoi que ce soit.
« Il n’y a pas beaucoup de gens qui pensent comme toi, tu sais. Les gens n’aiment pas le temps. »
Pute de Pendule. Avale, la salope. Une larme perle le long de la joue de la jeune fille et Anton lui serre la main très fort. Elle sourit. Heure n’a pas l’habitude qu’on tienne sa main gantée.
« Merci. »

« Mais pourquoi tu mets toujours des gants ? C’est pour pas te salir ? »
Couchée dans l’herbe, ses cheveux blonds se mêlant à ceux du petit garçon, Heure se redresse, cueille une pâquerette et enlève son gant droit. Curieux, Xabi s’assoit à son tour et observe les mains de la jeune fille. À peine la fleur s’est-elle retrouvée entre les doigts nus qu’elle devient sombre et se flétrit. Sa tête jaune se penche et les pétales tombent. Tout s’effrite, tout s’écroule, tout meurt. Xabi garde la bouche ouverte de surprise.
C’est des mains qui font vieillir.
***
« Non, pas question. Je t’ai dit que c’était pour les grands. »
***
Quand le soleil éclaire les cheveux d’Heure, on dirait des fils de lumière. Anton trouve ça joli.
Elle est en train d’étendre le linge. Son corps mince et blanc flotte au milieu d’une large robe. En tendant l’oreille, on entend son balancier qui oscille. Anton s’approche. Elle ne l’a pas senti venir avant que sa main ne caresse doucement sa nuque. Elle penche la tête sur le côté. Le souffle chaud du garçon dans son cou, ses mains sur sa taille, sur son ventre. Il l’embrasse.
***
« C’est toi l’chat !
– Non, c’est pas juste, c’est toujours moi qui…
– Chut, on va faire une farce à ton frère. »
Cachés derrière un arbre au bord de la rivière, Heure se penche à l’oreille du petit garçon pour lui expliquer son plan. Anton se tient en embuscade derrière le pont. De là où il est, il ne peut pas les voir. Xabi secoue vivement la tête en riant et se met à courir en hurlant de toutes ses forces :
« Tu m’as pas eu ! »
Heure se dirige vers le pont ; Anton se lève brusquement, le menton en avant et les bras écartés en signe de défi. La jeune fille plie les genoux et se prépare à l’attaque. La poursuite sera terrible. Ils courent jusqu’à ce qu’Heure semble avoir épuisé ses forces. Anton ne peut réprimer un rire satisfait en s’appuyant contre un arbre, victorieux. Mais c’était sans compter qu’un terrible petit frère lui sauterait dessus et lui collerait les deux mains bien à plat sur le dos.
« Haha ! C’était pas elle le chat ! C’était moi ! »
Il n’en fallait pas plus pour mettre le grand frère en rage.
« Vite, Xabi, cours ! »
Heure prend le petit garçon par la main et l’entraine vers le bord de la rivière, aussi vite que ses petites jambes le permettent. À bout de souffle, ils retrouvent leur cachette derrière l’arbre.
« On l’a semé tu crois ? Il est parti ?
– Non, non, je ne crois pas, dit une grosse voix. »
La vengeance du grand-frère a sonné. Alors qu’il les attrape tous les deux dans ses bras, le trio glisse en riant et se retrouve les fesses dans l’eau.
***
Cette nuit, il y a de l’orage. Xabi a peur de l’orage. Ses petits pieds sur le carrelage froid, il essaie de trouver la poignée de la porte dans le noir. Il ne faut pas allumer la lumière du couloir, sinon Anton va savoir. La dernière porte au fond, l’ancienne chambre du grand frère. C’est là que dort Heure maintenant. Elle comprendra. Elle lui dira de venir s’allonger sous la couverture. Elle lui racontera des histoires en lui caressant les cheveux. Elle lui dira calme-toi, Xabi, je suis là, je suis tout près de toi. Et il s’endormira tout contre elle et il n’aura plus peur de l’orage.
C’est là. Xabi tourne la poignée doucement, pour faire le moins de bruit possible. Il fait trop sombre pour y voir dans la chambre, on entend les respirations et le tictac du balancier. Le petit garçon s’approche du lit à tâtons.
« Heure ? »
On bouge.
« Xabi, mais qu’est-ce que tu fais ici ? »
Ce n’est pas sa voix. Ce n’est pas la voix d’Heure. La lumière s’allume, fait mal aux yeux. Depuis le lit, Heure et Anton observent le petit garçon.
***
« Pourquoi toi tu peux lui faire des câlins, hein, pourquoi ? »
Ce mercredi, la dispute du matin a changé de tournure. De nouveau au centre de la pièce, les bras croisés, Xabi essaie ses nouvelles accusations. Il pleure un peu, aussi.
« Mais parce que… parce qu’on est amoureux, Xabi, c’est tout. »
Anton aussi a perdu de sa contenance. Il n’arrive pas à retrouver la voix ferme des autres jours.
« Et pourquoi c’est toi son amoureux ? Pourquoi c’est pas moi son amoureux ? »
Heure observe la scène silencieusement depuis la porte. Elle n’ose pas s’interposer.
« Mais, parce que tu es un petit garçon, Xabi, mets-toi ça dans la tête bon sang ! »
***
Lorsqu’il sent les mains gantées dans ses cheveux, Xabi se retourne vivement. Rage dans les larmes, larmes plein les joues.
« Me touche pas ! J’te déteste ! J’vous déteste tous ! Tous les grands ! »
Et il court dans sa chambre, laissant Heure seule au milieu de la pièce.
***
Petits pieds nus sur le carrelage froid, il fait noir. Avancer jusqu’au lit, trouver les mains gantées, les découvrir et les mettre sur ses joues. Grandir, grandir. Pyjama craque sur les épaules et sur les cuisses. Encore un peu. Etre un homme, pour de vrai, un grand, pour leur montrer. Encore. Visage se creuse, mains s’assèchent, corps s’épuise.
C’est des mains qui font mourir.
La nuit tombe vite, au plus froid de l’hiver. On a à peine le temps de rentrer chez soi que pouf ! Elle tombe. L’été, elle a les rayons du Soleil auxquels se raccrocher. L’hiver, elle est engourdie par le froid, et le Soleil est loin, loin...
Il fait totalement nuit maintenant. Le Temps se prépare. Il met ses bottes tissées de vents, règle ses aiguilles, se drape dans sa grande cape rouge. Comme tous les soirs, il doit attendre le sommeil des villageois pour faire passer la nuit. Presque tout le village est endormi, à présent, les derniers humains se couchent. Il est temps.
Le Temps sort de chez lui. Il se laisse tomber tout en bas, au sol, au beau milieu du village dont il a la charge. Il commence à marcher dans les rues. Mais quelque chose ne va pas. Quelqu’un ne dort pas. Pourtant il se fait tard. Ça ne va pas du tout !
Mécontent, il se rend auprès de l’humain. Il va lui remonter les bretelles, lui passer un savon, une couette et un oreiller, lui faire compter les moutons, et même lui vendre du sable s’il en veut.
Le Temps arrive sur une place entourée d’arbres, avec une fontaine au milieu et des bancs autour. Une fillette, rousse comme les feuilles d’automne, frisée comme les saules tortueux et pâle comme le ciel de neige, est assise là. Elle lui sourit. Il s’étonne. Il croise peu d’humains et ceux-ci, en général, ne le voient pas.
– Qu’est-ce que tu fais là ? Tu devrais être en train de dormir. File donc retrouver ton lit et laisse-moi faire mon travail.
– T’es qui ? T’as une drôle de tête...
– Je suis le Temps, jeune sotte. Maintenant, file au lit !
La gamine éclate de rire. Un rire spontané, qui chatouille le vent. Celui-ci frissonne, amusé.
– Tu peux pas me donner d’ordre, t’es pas ma maman. Mais je t’aime bien, tu es rigolo. Tu as une voix qui euh... cliquette, et qui résonne.
– Cesse de dire des sottises.
– J’veux pas dormir.
Temps prend une grosse voix pour l’intimider :
– Là n’est pas la question ! Tu dois dormir, sinon je ne pourrai jamais faire passer la Nuit. Tu as bien un lit, non ?
– Non, j’en ai plus. Ma maman l’a vendu pour acheter à manger. Mais elle m’en a donné qu’un tout petit peu. Je lui ai dit que quand même, c’était mon lit, elle aurait pu faire moitié-moitié, déjà que j’aurais dû tout avoir. Elle m’a dit que ce lit il était à elle, et que j’avais bien de la chance d’avoir dormi dedans. Et puis elle est partie se coucher et elle m’a laissée là, dans la cuisine. Alors ben je suis sortie et maintenant je fais la grève du lit.
Elle a pris une expression boudeuse, voire franchement en colère. Le Temps ne s’y connaît pas trop en expressions humaines. Il est scandalisé. Une humaine qui n’a pas de lit ? C’est impensable !
– Bon, je vais te raccompagner chez toi, tu vas te rabibocher avec ta maman, et tu vas dormir à côté d’elle.
– Nan, je veux pas, il y a son copain. Il est vieux, rouge et il sent mauvais.
Le Temps réfléchit et se rappelle soudain d’un élément de la vie humaine.
– Bon, eh bien tu vas aller dormir chez une de tes copines d’école.
– Nan. J’en ai pas. Elles sont méchantes, c’est plus mes copines.
– Pourquoi ?
– Elles m’ont tiré les cheveux et se sont moquées de moi.
– Bon... Mais alors qu’est-ce que je vais faire, moi ?
Le visage de la gamine s’adoucit soudain.

– Si tu veux, je peux aller dormir chez toi.
– Chez moi ? Tu n’y penses pas ! Ça n’est pas un endroit fait pour les humains. On y accède par les airs.
– Mais je peux voler ! Enfin presque. Je m’entraîne tous les jours. Regarde !
La fillette se met debout sur le banc, saute les bras écartés et se retrouve à terre. Elle a l’air contrarié. Pourtant, elle se juche de nouveau sur le banc.
– Ça va marcher, je t’assure, Temps !
Le vent, qui a suivi la conversation, s’en amuse. Il trouve la petite charmante, et il voudrait bien lui faire plaisir. Aussi, quand elle saute à nouveau, il est prêt : il se met sous elle et la soulève légèrement, quelques secondes, avant de la reposer délicatement au sol. Ses yeux s’arrondissent et un grand sourire se dessine sur son visage. Elle se met à sautiller sur place et assaille Temps de sa voix suraiguë :
– T’as vu ? T’as vu ? J’ai volé ! J’ai vraiment volé ! Je sais voler !!! Il faut que je recommence !
Temps soupire. Ni une ni deux, elle est déjà sur son perchoir, les bras écartés. Le vent rigole doucement et la soulève avant même qu’elle ait eu le temps de bondir. Surprise, la fillette bat des bras et s’élève encore plus haut. Elle pousse un cri d’excitation. Elle a un peu peur mais elle se met à rire. Temps la regarde avec étonnement, puis remarque le petit manège de son collègue.
– Ce n’est que le vent, déclare-t-il à l’humaine, qui déjà dépasse la fronde des arbres et rit toujours.
Il entend, lointaine, sa petite voix lui répondre :
– Que le vent ? T’es jaloux que je sais voler, c’est tout !
Soupirant derechef, il s’élève à son tour dans les airs et rattrape sans mal la gamine.
– Vent ?
– Haha ! Oui ?
– Peux-tu m’aider à amener la petite jusque chez moi ? Je la protégerai de ma cape.
– Oui. Elle, rire, merveille. Pas lui faire de mal !
– Ne t’inquiète pas.
– Qu’est-ce que tu chuchotes, Temps ?
– Cela ne te regarde pas, mais figure-toi que je parlais avec le vent. Il va continuer à te porter, et on va aller chez moi.
– Super !
Elle se met à faire des cabrioles dans les airs, manquant d’échapper à l’emprise du vent.
– C’est comment chez toi ? Est-ce que tu as une piscine ? Et un chat ? Ou un chien ? Est-ce qu’il y a des enfants ? Des jouets ? Du chocolat et des bonbons ? Ou des licornes ?
– Il n’y a rien de tout ça. Enfin, c’est compliqué. Tu verras bien. Mais tu risques d’être déçue. Enfin, ce n’est que pour cette nuit, après je te redescends et tu te débrouilles avec ta maman. Viens, approche.
Elle se calme un peu et se blottit contre lui.
– J’ai froid.
Il ouvre sa cape. Elle s’y glisse.
– Temps...
– Oui ?
– Il est bizarre ton corps. Comment tu marches sans jambes ? Et tu fais comment sans bras ?
– Je n’en ai pas besoin. Je suis le Temps.
Ils continuent à s’élever en silence. Quand enfin ils parviennent chez le Temps, la nuit est déjà retardée d’une bonne heure.
– Voilà, on est arrivés.
La fillette contemple, éberluée, la maisonnette et le jardin qui semblent surgis de nulle part. Si la première est bien définie, plutôt petite, construite en vieilles pierres, ce dernier change quant à lui constamment. Tantôt c’est un petit jardinet, tantôt c’est un potager, tantôt c’est une immense prairie, tantôt il ressemble à une forêt.
– Ça bouge tout le temps ! C’est réel ?
– Je ne sais pas. Pour moi oui, en tout cas.
– Pourquoi tu vis ici et pas en bas ?
– Parce qu’ici je ne risque rien. Si on me blesse, tout ralentit. Si on me tue, tout s’arrête.
– Tout ? Et qui voudrait te tuer ? Et puis, t’es sûrement immortel vu que t’es le Temps.
– Allons-y, la nuit m’attend.
Il se dégage d’elle et se pose chez lui. Le vent dépose la fillette à la frontière du jardin, là où le sol débute.
– Je reste. La rattraper.
– Elle tient, ne t’en fais pas. Tu peux aller souffler ailleurs sans crainte.
De fait, la gamine se tient debout, les jambes tremblantes, sur le sol volant. Le vent s’éloigne.
– Temps, j’ai peur de tomber. Il fait froid.
Ses lèvres commencent à bleuir. Sûrement pas bon signe, chez un humain. Temps l’enveloppe de nouveau de sa cape rouge. Aussitôt, il l’entend soupirer.
– Ça va mieux. Elle est magique non ?
– Viens donc.
Il se dirige rapidement vers sa maison. La fillette trottine pour rester contre lui. La porte disparaît pour leur laisser le passage. Ils traversent un couloir sobre, bordé de portes.
– Il fait plus chaud, ici !
Ils atteignent la chambre. Ou plutôt le simulacre de chambre. La pièce est vide, à part un lit à baldaquin couvert d’une couette en plumes. Temps réfléchit. À quoi ressemble une chambre d’humain ? Il a déjà improvisé la maison. Il se rappelle soudain de ce qu’elle lui a demandé tout à l’heure.
Elle ouvre des yeux éberlués. Dans la grande chambre, près du grand lit, viennent d’apparaître des chocolats, une peluche de chat, une peluche de chien, des licornes mécaniques de toutes les couleurs et des poupées. Soudain la pièce s’agrandit et une petite piscine peu profonde se forme dans un coin.
– Ouah ! C’est toi qui as fait tout ça ?
– Oui, désolé, je ne savais pas trop quoi faire. Je ne peux rien créer de vivant.
– C’est trop génial ! Merci, Temps !
Elle se précipite sur le lit, rebondit dessus une ou deux fois, prend deux ou trois jouets en main, les repose, et retourne vers Temps en courant et lui saute au cou. Il se recule un peu, étonné.
– Oui, oui, bon, va dormir, je suis déjà terriblement en retard.
Elle va sagement s’asseoir sur le lit, et ses paupières ne tardent pas à devenir lourdes. Satisfait, le Temps redescend, parcourt les rues comme d’habitude et fait rapidement passer la nuit. Au matin, les gens se sentent bizarrement plus reposés qu’à l’ordinaire.
La journée passe vite. Déjà, le soir arrive. Temps est perdu dans ses réflexions quand il avise le coucher de soleil. Il met sa cape et sort de chez lui. Là, tout au bord, il la découvre, bleue de froid, presque inconsciente, assise par terre. Elle a l’air si frêle, si fragile... Il se précipite vers elle.
– Qu’est-ce que tu fais là ? Tu devais rester au sol ! Viens vite, petite sotte !
Elle bouge à peine. Elle a des larmes gelées sur les joues. Vite, vite, il la recouvre de sa cape. Comment faire pour la mettre à l’abri dans la maison ?
– Vent ?
– Oui ? Pas lui faire de mal. Occupe-toi.
– Oui, je vais m’occuper d’elle. Peux-tu la porter pour moi jusque devant ma maison ?
Le vent ne répond pas, mais la gamine enveloppée dans la cape décolle du sol et flotte jusqu’à la porte.
– C’est toi qui l’as amenée ici ?
– Elle m’a demandé.
– Elle aurait pu mourir de froid !
– Froid ? Savais pas.
Il fait disparaître la porte. La petite se relève avec peine, entre dans la maison et reste un moment tremblante, recroquevillée. Puis elle se tourne vers lui.
– Temps ? demande-t-elle d’une petite voix.
Les larmes sur ses joues dégèlent et se remettent à couler.
– Oui ?
– Tu m’en veux pas, dis ?
– Ne dis pas de bêtises et file donc te coucher.
Un grand, joli sourire se dessine sur ses lèvres, et elle se met sur la pointe des pieds pour embrasser sa grande aiguille.
– Merci, Temps. T’es trop chouette.
Elle se dirige vers la chambre en sautillant. Le Temps soupire encore. Très bien, qu’elle vienne donc tous les soirs. Il sort une seconde fois de chez lui. Il doit faire passer la nuit.

La maman de Mina resserre l’écharpe autour de son petit cou, pour bien s’assurer que l’air frais ne passera pas. On est déjà en automne, et les températures ont rarement été aussi basses. Mina attend que sa mère tourne le dos pour tirer sur le nœud. La protéger du froid, elle est d’accord, mais de là à lui écraser le cou… Elle sort précipitamment à l’appel de ses parents : la voiture démarre déjà, et maman agite les clés dans l’attente de fermer la porte.
Dans la voiture, Papa se penche vers son petit sac : « Tu lui as pris quoi, à Papi, cette fois ? » Mina ouvre le sac et lui montre : du chocolat. Papa fronce les sourcils et Mina lui tire la langue. Normalement, Papi ne le digère pas bien, mais en ce moment, ça ne change pas grand chose qu’il en mange ou pas ; donc Mina pense que Papi a bien le droit de se faire plaisir.
Ils descendent du véhicule, entrent dans le bâtiment et parcourent les longs couloirs blancs. Mina ne les aime pas. Ils sont tristes, affreux, déprimants. Devant la porte de Papi, un monsieur attend. Lui aussi, il est habillé tout en blanc, et quand il voit les parents de Mina, son visage s’éclaire et s’assombrit en même temps, c’est très bizarre. Il leur serre la main et leur murmure quelque chose. Mina entend papa s’énerver, elle entend son prénom. « Émeline est assez grande maintenant, vous pouvez lui dire. Elle a six ans, ce n’est plus un bébé ». Mina rosit. Elle est contente que ses parents la défendent. Mais, quand le monsieur en blanc commence à parler —plus fort, cette fois— Mina a envie de se boucher les oreilles et de hurler très fort. Elle ne veut pas entendre. Mais elle est obligée d’écouter.
« Votre père n’en a plus pour très longtemps, monsieur. Les métastases l’envahissent peu à peu.
─ Mais, la chimio… ?
─ N’aura pas le temps d’agir. La maladie avance trop vite. Votre père aurait besoin de plus de temps pour guérir. »
Papa a les yeux tout brillants. Mina lui prend la main et la serre très fort. « Ça ira, Papa. On va trouver du temps pour Papi. » Papa la regarde d’un air un peu perdu, puis il se penche et prend sa fille dans ses bras.
Mina se creuse la tête depuis trois jours. Elle a beaucoup réfléchi à ce qu’a dit le docteur de l’hôpital, mais elle a beau chercher, elle ne voit pas comment trouver du temps. Ce n’est pas comme si elle pouvait en acheter à la supérette du coin de la rue. Malgré son âge, Mina sait déjà bien lire, et elle a été voir à la bibliothèque municipale avec la carte que Maman lui confie de temps en temps. Mais elle n’a rien trouvé dans les rayons —que des histoires farfelues de machines qui voyagent dans le temps. La seule solution que Mina a trouvée ne lui plait pas. Pas du tout.
À l’entrée du village, à l’écart, plus loin dans un champ, il y a une vieille maison en pierres. On dit qu’une femme habite là, qu’on ne la voit jamais car elle ne sort pas beaucoup. À l’école, on dit qu’il ne faut pas l’approcher, qu’elle apporte le malheur à tous ceux qui lui rendent visite, que c’est à cause d’elle que les chats du village disparaissent. À l’école du village, on apprend bien vite le mot "sorcière". Mina sait que ce ne sont que des histoires que les enfants se racontent pour se faire peur, mais elle a quand même le ventre serré à l’idée de toquer à la porte de la maison. Mais elle a réfléchi, comme une grande. Si la dame est juste une dame comme les autres, elle se moquera d’elle. Si c’est vraiment une sorcière, elle pourra l’aider. Donc Mina n’a rien à perdre. On est vendredi ; elle décide d’y aller demain.
Mina annonce à sa mère qu’elle va jouer chez une copine, quelques rues plus loin. Elle prend son vélo et dévale les pentes à toute allure vers la sortie du village. Il n’y a pas de temps à perdre. Papa et Maman ont demandé au médecin de les appeler tous les jours pour les tenir informés de l’état de Papi. Chaque jour, le docteur dit que Papi ne finira pas la semaine. Mina se dit qu’elle a encore deux jours devant elle, tout en appuyant encore plus fort sur les pédales.
Elle dépasse le panneau de sortie du village à toute allure. La maison se profile au loin. Elle accélère encore et lorsqu’elle arrive à hauteur, elle peut enfin poser pied à terre. Mina retire son écharpe rouge : elle a fait un gros effort et meurt de chaud. Elle gare son vélo à l’entrée de la propriété, gardée par un haut mur de pierre, recouvert de liseron, et un portail de fer grand ouvert. Elle se dit que c’est bon signe, que si une méchante personne vivait là, elle vivrait recluse, loin du monde, sans ce portail ouvert qui invite à entrer. Encouragée, Mina remonte la petite allée —qui n’a pas l’air très entretenue— et arrive devant la maison. Celle ci est haute, effectivement vieille et les fenêtres mériteraient un bon coup de peinture. Mais elle ne ressemble pas à une maison de sorcière. Remontée par toutes ces bonnes nouvelles, Mina monte les marches du perron ; elle inspire un grand coup et toque à la porte. Elle sait que ce n’est pas poli d’insister, alors elle attend un peu avant de recommencer. Mais il n’y a pas de réponse. Un peu inquiète —la sorcière serait partie alors qu’elle a tant besoin de temps ?— Mina décide de faire un tour pour regarder par les fenêtres, même si ça non plus ce n’est pas très poli.

Mais elle ne voit personne. Peut-être que l’occupante s’est absentée pour la journée ? Mina panique un peu, avant de se reprendre : elle reviendra peut-être ce soir, ou demain. Quand elle reprend son vélo, son ventre continue de la serrer, mais cette fois-ci ce n’est plus la même peur qui l’anime.
Mina passe l’après-midi chez son amie. Le soir, elle revient toquer à la porte, mais aucune lumière ne s’allume. En rentrant chez elle, Mina a très peur. Peur de ne pas pouvoir parler à la sorcière.
Mina se lève tôt, d’un air décidé. Hier, elle a établi un plan. Elle s’habille très vite, fait un bisou à ses parents, toujours plus sombres à chaque appel du docteur. Maman lui confie une boîte avec des sandwiches. « Ne restez pas trop longtemps dehors, ton amie et toi. Je préfère que vous restiez près de chez elle. » Mina rassure maman : elles ne vont rester au parc que pour pique-niquer, le reste du temps elles seront dans le jardin.
Mensonge éhonté.
Mina a prévu de rester toute la journée devant la vieille maison, jusqu’à ce que la sorcière la voie et lui accorde le temps dont elle a besoin. Dans son sac, elle a même prévu des livres à lire, en attendant. Sur son vélo, Mina appuie sur les pédales, le cœur léger. Elle est sûre de ne pas rater la sorcière, aujourd’hui. Elle s’assied sur le perron alors que le soleil est encore pâle. Pour ne pas avoir froid, elle s’est bien emmitouflée sous un gros pull et sa belle écharpe rouge. Elle s’installe le plus confortablement possible et ouvre son livre. Elle plonge rapidement dans sa lecture.
La douce chaleur du soleil la sort de sa torpeur, accompagnée du grondement sourd de son ventre : Mina a faim. Sans quitter son livre des yeux, elle pioche dans la boîte et mord dans le premier sandwich. Et soudain, elle semble réaliser : il est midi ! Et elle n’a toujours pas vu passer la sorcière ! Fébrile, elle se lève et toque à la porte. Peut-être qu’elle est rentrée tard hier ? Pas de réponse. Comme la veille, Mina fait le tour de la maison, mais encore une fois, elle ne voit personne. Elle commence à angoisser. Et si la sorcière était partie en week-end ? Elle ne trouverait jamais le temps dont elle a besoin pour Papi… Décidée, Mina se rassoit devant la maison et replonge dans sa lecture. Si la sorcière doit revenir, alors elle l’attendra.
Les heures passent et le soleil tourne. De temps en temps, Mina se lève et va toquer à la porte, plusieurs fois, fort, pour être sûre qu’on l’entende. Mais elle n’obtient pas de réponse. Lorsque le soleil commence à descendre bas sur l’horizon, Mina prend son courage à deux mains et lance des cailloux contre les fenêtres du premier étage, et appelle : « S’il vous plaît ! Il y a quelqu’un ? J’ai besoin d’aide ! » Elle va jusqu’à appeler la sorcière, par moments. Lorsque le soleil passe derrière l’horizon, Mina se met à sangloter. Elle sait que maintenant, c’est trop tard pour obtenir du temps. Elle essuie ses yeux sur ses manches et remonte l’allée jusqu’à son vélo. Alors qu’elle se retourne pour regarder la maison, quelque chose attrape son regard, sous les liserons qui grimpent au mur. Elle s’approche et tire sur les plantes, pour dévoiler un grand bout de plastique jaune. Mina décrypte les lettres :
À VENDRE
À la maison, papa et maman l’accueillent les yeux rougis. Le docteur a appelé.
Il est cinq heures alors
Et mon coeur encore
Bat d’un tic-tac fébrile,
Résonnant sous ma cape,
Mes pas sur le pavé
Qu’un lampadaire éclaire.
Il est cinq heures, encore
Et les rêves se meurent,
Eteints aux fenêtres
Pleines de rideaux clos.
Les soupirs endormis
S’essoufflent sous les draps,
Alors que dans la rue
Un lampadaire grille.
Il est cinq heures alors
Quand ma vision sombre,
La lumière vacille
Et le bitume fond,
Sous mes pas encore clairs.
Il est cinq heures, l’aurore,
Quand enfin ma boussole
Ne s’affole plus
De s’être un jour pressée.
Las, je suis le temps qui passe
Tant que vous êtes assoupis,
Car je suis l’insomnie
Qui descend la rue
Pour marcher la nuit.
Petits pas, tip-tap,
Petits pas, tap-tip.
Sur le pavé mouillé,
Glisse, le Temps.
Petits pas, tip-tap,
Petits pas, tap-tip.
Dans l’air glacé,
Fuis, le Temps.
Petits pas, tip-tap,
Petits pas, tap-tip.
Tout en silence,
Il va trop vite, le Temps.
Petits pas, tip-tap,
Petits pas, tap-tip.
Il est tout-puissant,
Mais il a peur, le Temps.
Petits pas, tip-tap,
Petits pas, tap-tip.
Arrête-toi, viens,
Doucement, le Temps.
Petits pas, tip-tap,
Petits pas, tap-tip.
Où vas tu, où cours tu,
Si loin, le Temps ?
Petits pas, tip-tap,
Petits pas, tap-tip.
Prends-moi avec toi,
Sur tes ailes, le Temps.
Petits pas, tip-tap,
Petits pas, tap-tip.
Emmène moi, le Temps,
Jamais ne reviens.
Et tourne, et chante,
Chante, le Temps !
Et vole, et danse,
Danse, le Temps !
Tourne jusqu’à l’épuisement,
Vole jusqu’au néant,
Danse jusqu’à la mort,
Meurs, le Temps,
Et jamais ne reviens.

Minuit.
Silence.
Une heure.
Bruissements
D'un vent ambré.
Deux heures.
La pâle lueur
D'un réverbère à gaz
Comme allumé par magie.
Trois heures.
Le tic-tac rythmé
D'une horloge comtoise
Qui vient troubler le sommeil
Du rêveur attaché aux poids de l'illusion.
Quatre heures.
Insomnie chronique
Dans la ville aux mille ombres,
Et personne pour entendre ses complaintes.
Les étoiles, traquées par le soleil tout endormi
Troquent leurs habits de lumière pour le bleu de la nuit.
Cinq heures.
Et déjà réveillé.
La lente marche du temps
Résonne dans l'air saturé de rosée.
La fenêtre est glacée, mais le front est brûlant.
Les yeux embrumés ne perçoivent que des taches
Qui se mêlent, se mélangent, comme le ciel de l'aurore.
Six heures.
Alors qu'au loin les lumières s'allument, comme tous les jours
Peu à peu, tout est lourd dans la tête, tout est flou.
Il n'y a plus d'espoir en l'avenir de ce jour.
Le froid l'emporte, le corps est mort.
Tout s’éteint, tout se confond.
Le réveil sonne.
Dring.
Sept heures.
« Comment t’appelles-tu ? » lui avait-on un jour demandé. Il n'avait pas su quoi répondre. Après réflexion, il décida que « Heure » ou « Horloge » ne pouvaient pas lui convenir, car c'étaient des noms de filles. Lui était un garçon.
« Horloger », avait proposé un petit chien aux poils rouges, quelques secondes avant son heure. Il avait acquiescé, même si ce nom sonnait un peu comme « Celui-qui-fait-les-horloges ».
– Je n'ai pas de papa, alors ce n’est pas grave si je choisis de me nommer Horloger, n'est-ce pas ?
Le chien n’avait pas pu lui répondre, car son heure était venue.
Horloger marchait sur le rebord du trottoir, perdu dans ses pensées. Ses pieds faisaient tic et tac sous sa grande cape rouge et, avec sa démarche de balancier, il jouait au marin traversant un pont étroit. Il alla jusqu'au bout de la route. Au-delà régnaient le silence et la nuit sombre. Il fit demi-tour. Dans sa rue, les lumières du lampadaire et des fenêtres éclairaient son trottoir.
Un gros bonhomme sortit de chez lui et l'appela avec entrain :
– Horloger, Horloger !
Avant que la porte ne se referme derrière le nouveau venu, le garçon entendit le doux murmure de la famille à table, ressentit la chaleur du foyer. L'homme s'approcha d'un pas bondissant. Il était encore tout gris, mais il commencerait bientôt à prendre une teinte rouge.
– Horloger, quelle est mon heure s'il te plaît ?
Le garçon releva la capuche écarlate qui dissimulait son cadran et le tourna vers l’homme. Cadran et visage échangèrent un long regard, et alors Horloger sut l'heure de l'autre.
– Cinq heures et vingt-deux minutes.
C’était deux heures de moins que la dernière fois qu’il avait demandé. L’homme bondit de joie.
– À peine plus de cinq heures ! se réjouit-il en frappant dans ses mains.
Horloger l'imita pour partager sa joie. L’homme avait de la chance ! Il disparaîtrait bientôt. Lorsqu’il rentra chez lui, clamant « Cinq heures et vingt-deux minutes ! », Horloger continua un moment d’applaudir. Il se mit à fredonner en rythme avec le temps de l'homme. Sa chanson était joyeuse, mais il se sentait un peu triste.
J'aimerais bien pouvoir chanter mon temps à moi.
Le lampadaire avait toujours été ici, aussi loin que remontaient les souvenirs d’Horloger. Les maisons variaient parfois, grandissaient souvent, et des tas et des tas de gens venaient jusqu'à ce que ce soit leur heure, mais le lampadaire, lui, n'avait jamais changé. Il éclairait la nuit sans jamais faiblir.
Il n'y avait qu'un seul lampadaire et il éclairait cette rue. S’il en existait d’autres, ailleurs, il ne les avait jamais vus.
Peut-être n’y a-t-il personne d’autre comme moi.
Il avait cherché dans le ciel la trace d'autres lumières, en vain. Pourtant, lorsque leur heure était venue, les gens contemplaient quelque chose en haut.
– Que regardez-vous ? leur demandait-il parfois. Que voyez-vous ?
Ils ne lui répondaient pas. Une seule fois, une femme avait murmuré :
– Cette lumière… Que c’est beau !
Elle souriait. Ses cheveux rouges encadraient un visage radieux. Elle n’avait rien ajouté, laissant Horloger avec plus de questions qu’avant.
« Cette lumière… »
J’aimerais bien la voir, moi aussi.
Horloger leva son cadran au ciel, mais il n’y avait rien que la nuit, mer d’encre qui ne lui renvoyait aucun regard.
– Toi non plus, tu n’as pas d’heure ? demanda-t-il à la nuit.
Elle ne lui répondit pas, évidemment. Il en allait de même avec le lampadaire, et toutes les choses inanimées. Lui seul marchait et parlait mais n’avait pas d’heure.
De son pas régulier, tic et tac, il rejoignit le halo du lampadaire et se blottit contre son corps de fonte.
Lorsqu’il releva le cadran, après quelques minutes de rêverie, Huit était là, roulée en boule sur le sol. Il la nomma tout de suite ainsi, car elle était huit minutes. Ses pattes se reposaient, repliées contre son corps replet recouvert d’une douce fourrure grise. Elle n’était pas bien grosse, à peine plus qu’une montre à gousset.
Sa respiration semblait difficile, elle peinait à marquer chaque seconde.
– Bonsoir, fit Horloger.
Huit ouvrit ses trois yeux blancs, et sourit de sa bouche arrondie.
– Je t’ai enfin trouvé, dit-elle, visiblement soulagée.
Horloger se pencha vers elle, surpris.
– Tu me cherchais ?
– Bien sûr. Toi seul peux me voir, tu sais.
– Pourquoi les gens ne le peuvent-ils pas ?
– S’ils en étaient capables, je n’existerais pas.
Elle tremblait de froid. Horloger la prit dans la coupe de ses deux mains pour la réchauffer un peu. Elle faiblissait à vue d’œil.
– Tu es un temps errant, n’est-ce pas ? demanda-t-il.
Il en avait déjà vu, mais jamais plus que quelques secondes, cinq tout au plus, voletant dans l’air avant de se dissoudre. C’était la première fois qu’il voyait des minutes. Son cœur s’emplit de tristesse.
– Temps errant, temps perdu, temps gâché… Oui, c’est bien cela. Et toi tu es Celui-qui-donne-l’heure. Tu es très célèbre, tu sais ?
– Vraiment ?
Horloger se redressa, bomba le torse, puis reprit bien vite sa pose habituelle, légèrement penché en avant.
– Je ne savais pas… Je m’appelle Horloger, confia-t-il soudain.
– C’est un beau nom, tu as bien choisi.
Huit ferma un instant les yeux. Elle n’était déjà plus huit minutes, évidemment. À peine six, mais pour Horloger elle resterait toujours Huit. Les noms sont importants, se disait-il souvent, sinon, pourquoi chaque chose en aurait-elle un ? Ils nous caractérisent et nous ancrent dans notre temps. Sans nom, nous ne pouvons être aimés et nous nous perdons trop facilement. C’était pour cela qu’il s’était nommé lui-même.
– Pourquoi me cherchais-tu ?
L’arrivée d’un homme l’empêcha d’entendre la réponse.
– Horloger ! Horloger !
Il l’appelait en faisant de larges gestes. Il était grand et fin, élancé comme un lampadaire mais de chair et d’os, et avec une tête, des cheveux, et des bras et des jambes aussi. Tout en lui avait pris une teinte écarlate. Rien qu’en le regardant, Horloger savait que son heure était venue.
– Horloger, quelle est mon heure, s’il te plaît ?
– De quelle couleur êtes-vous ? lui répondit du tac au tac le garçon.
L’homme resta interdit.
– Horloger ?
– Répondez-moi, s’il vous plaît. Je vous promets de vous donner votre heure ensuite.
L’homme ne parut pas comprendre, puis il se regarda lui-même avec l’air de celui qui craint d’être la victime d’une farce.
– Eh bien… Je suis habillé de mon costume bleu marine, chemise verte, cravate rose… Comme tous les jours, précisa-t-il avec un regard oblique.
Horloger ne répondit rien. L’homme avait toujours été tout gris, et là tout rouge. Alors ils ne voient vraiment pas les couleurs. Ils ne peuvent pas du tout deviner quand leur heure arrive…
– Dans ma main, demanda-t-il en tendant Huit vers l’homme, qu’est-ce que je tiens ?
L’homme le regarda, puis sa main, puis à nouveau lui. Il répondit sèchement :
– Votre main est vide.
Horloger ramena sa main, et Huit, tout contre sa poitrine. Alors seulement, il abaissa sa capuche pour découvrir son cadran et le tourner vers l’homme. Le visage se refléta dans le cadran, et Horloger annonça :
– Votre heure est venue.
Un sourire radieux étira les traits de l’autre.
– Maintenant ?
– Maintenant.
L’homme sauta en l’air de joie. Il regarda le ciel, et ses yeux brillèrent d’une lumière d’adoration. Horloger leva aussi son cadran vers le ciel, mais il n’y avait rien d’autre pour lui que la nuit.
L’homme disparut avec un soupire d’extase, laissant Horloger sous son lampadaire, et Huit — qui n’était plus que deux — serrée contre sa poitrine.
– Pourquoi ne peut-il pas te voir ?
– Je n’existe que parce qu’ils ne le peuvent pas, expliqua Huit. Je suis leur temps perdu.
– Mais je te vois, moi…
– Tu es spécial. Tu es Celui-qui-voit-le-temps.
Après un moment de silence, Horloger répéta :
– Pourquoi me cherchais-tu ?
– Parce que toi seul peux m’enlacer.
Elle se blottissait contre sa poitrine, contre son cœur où le balancier égrenait les secondes. Elle termina d’une voix aussi faible que le tic-tac de la petite aiguille :
– Je ne voulais pas être seule…
Ils restèrent un moment sans bouger. Le temps semblait s’écouler plus paisiblement maintenant qu’ils étaient ensemble.
Quelques secondes avant la fin, elle souffla :
– Je suis désolée de ne pas pouvoir rester plus longtemps.
Il garda le silence pendant un moment, serra Huit plus fort encore, puis lâcha d’une voix pleine de sanglots :
– Je donne l’heure aux gens, mais qui me donnera la mienne ?
Elle embrassa tendrement sa main et y laissa de fines traces de larmes.
– Merci, Horloger.
Son nom résonna avec un tendre amour dans le cœur d’Horloger. Huit prit une dernière inspiration, puis disparut.
Seul sous le lampadaire, Horloger eut un soupir qui dura plusieurs minutes et dont l’écho résonna des heures.
Ses larmes faisaient tic et tac et tic sur le trottoir.


Les Mdéiens ont choisi leur texte préféré parmi tous ceux postés sur le forum depuis février 2013. Sur une liste d’une vingtaine de textes proposés par les membres du forum, c’est Vie posée, de Tomoyo, qui a retenu l’attention de notre équipe éditoriale.
Voir le texte en ligne : http://monde-ecriture.com/forum/index.php/topic,5450.0.html


Encore cette chanson. Depuis ce matin elle l'écoute en boucle, l'agrémentant de quelques sons approximatifs partant dans les aigus en plein milieu. "With our eyes wide open, we... With our eyes wide open, we..." Ça n'arrête pas. Elle a toujours eu besoin d’un fond musical pour se motiver. Quoique, elle est toujours motivée, non je crois finalement que le fond musical c'est juste pour accomplir sa tâche avec entrain.
C'est insupportable. Mais j'en ai l'habitude, elle n'en est pas à sa première tentative d'usure prématurée de ma patience.
Je connais Julie depuis ses cinq ans, époque à laquelle elle m'a créé. Depuis, j'ai pas mal bougé dans la maison, mais je n'ai jamais été très loin de celle qui, un mercredi après-midi, me façonna en pâte-à-sel et me peint avec application.
Elle avait cinq ans, on peut donc imaginer que je ne ressemble à rien. Mais les génies de l'Art sont partout, parfois même dans une cuisine. Julie n'a jamais été un génie ; ainsi, je ne ressemble à rien de franchement existant sur Terre. Enfin, pour le moment. Des chercheurs trouvent de nouvelles espèces chaque année... Bon, la mienne est peut-être un cap d'ouverture d'esprit que nature n'a pas encore franchi. Mais puisque Julie m'a inventé, j'existe.
Je disais donc que Julie avait cinq ans, ce qui explique mon aspect boursouflé, ridicule, jaune et rose. Mais il faut reconnaître un avantage précieux à ceci : comme toute œuvre créée naît avec la conscience de son créateur, je suis donc né à cinq ans, et non pas adulte comme la plupart des sculptures ou tableaux exposés de par les musées et galeries. J'ai donc pu grandir avec Julie.
Je me souviens parfaitement quand j'ai compris que je commençais à exister. Au début je voyais un pinceau lumineux balayer des pas de danse au loin, dans le noir. Je le regardais onduler et flâner. Puis la danse s'accéléra et la lumière devint plus blanche. Bientôt le pinceau fondit sur moi pour m'emporter dans une vague étincelante. La lumière s'apaisa et c'est là que je la vis pour la première fois. Deux grands yeux verts, ronds comme... en fait comme ce fut la première image que j'ai eue du monde, elle est devenue ma référence. Les billes sont rondes comme les yeux de Julie, les jeunes feuilles de chênes sont peintes à l'iris de Julie et le cristal sonne comme le rire de Julie.
Elle ouvrait la bouche et semblait d'une concentration extrême. Elle tenait à la main un bout de pâte qu'elle s'appliquait à rouler en boule. Mon corps. Elle mouilla avec le doigt la boule et vint la jointer à ma tête. Ses sourcils restèrent froncés tout le temps de fixation des boudins pâteux.
Son sourire, quand je fus terminé, éclata d'un tel naturel, d'une telle vérité, que je compris immédiatement que ma venue au monde était liée à cet instant. Je suis né pour que ce sourire existe. C'est peut-être éphémère et dérisoire pour certains. Mais je crois que chaque instant peut être éternel du moment qu'il est essentiel pour quelqu'un.
La fierté de Julie s'exprima ensuite à grands coups de "Maman ! Viens voir !".
Sa mère, qui s'affairait à préparer des crêpes, est venue s'approcher de la table sur laquelle Julie "travaillait".
– Ouh, mais c'est très joli ça ma chérie, on va vite le mettre au four, tu pourras le peindre après, avait-elle dit sur un ton tellement doux qu'elle m'avait conquis à son premier souffle.
– Ça ressemble, hein ?
– Ça ressemble très certainement à ce que tu as voulu faire ma chérie. C'est un pingouin ? avait tenté la mère.
– Une licorne ! s'était alors exclamée Julie, mi-enthousiaste, mi-contrariée.
C'est très exactement là que j'ai perdu une patte, d'effroi.
À vrai dire je n'avais aucune idée de ce à quoi je pouvais ressembler, mais ayant la conscience de Julie, je savais à quoi ressemblait un pingouin et à quoi ressemblait une licorne. Pouvoir confondre les deux ne signifiait qu'une chose : j'étais sacrément raté.
Julie ne s'est pas démontée et m'a recollé.
Je suis ensuite parti au four.
À travers la vitre je voyais ses grands yeux me fixer avec... oui, j'avais l'impression que c'était avec amour. Je m'appliquais donc à cuire et dorer pour qu'elle m'aime encore plus.
En fin d'après-midi j'étais à nouveau sur la table de la cuisine et Julie s'attaquait à moi avec tout un attirail de peintures, pinceaux et petits pots en verre remplis d'eau.
Licorne, animal imaginaire... On peut considérer qu'aucune couleur n'est vraiment imposée...
Je me suis ainsi retrouvé rose avec la corne et la queue jaunes. On pourrait naturellement se poser la question de la crinière, mais je n'en avais pas.
Le père de Julie est rentré du travail alors qu'elle me regardait sécher depuis déjà deux minutes.
– Ça va Ju ? avait-il lancé avant de lui faire un bisou sur le front.
– Regarde papa, il est beau hein ? lui avait-elle répondu sans même le regarder.
– Ah ça oui, mais les pingouins ne sont pas roses, tu le sais Ju.
– Mais c'est une licorneuuh ! s'était-elle emportée.
Je crois bien qu'à ce moment-là j'ai pleuré une goutte de magenta dilué.
– Ju, tu lui as collé des pieds directement sur un gros corps et il a un bec...
– Mais c'est sa corneuuh, avait-elle rouspété avant de croiser les bras en boudant.
– D'accord, d'accord, avait fini par soupirer le père avant de rejoindre sa femme qui riait doucement.
La solitude de l'artiste ? Je crois surtout qu’on ne parle assez du désespoir de l'œuvre...
Mais au bout d'une minute elle avait oublié qu'elle devait bouder et s'était remise à m'admirer — ou peut-être à s'admirer ? — les yeux dépassant à peine du plateau de la table. J'avais oublié moi aussi que j'étais quasiment abstrait et je façonnais mon âme par son regard.
– Tu vas t'appeler Lili, avait-elle chuchoté.
Disons-le ouvertement, j'ai beaucoup souffert du fait d'être rose et de m'appeler Lili alors que j'étais une licorne mâle. C'est Julie qui m'a dit que j'étais un garçon, parce qu'elle me faisait épouser ses petits poneys qui étaient toutes des "filles".
Souffrance essentiellement due aux moqueries des dessins du frigo, des peintures encadrées, des contrôles de dessin, et de tout ce qui a pu être créé par Julie et sa petite sœur les années suivantes.
La pire de tous, ce fut ce dessin que Julie fit en quatrième. Le sujet était "dessiner une émotion", elle avait choisi la peur. Résultat, ce gribouillis représentait une tête difforme et verte qui tirait une langue trois fois grande comme le reste du visage, les yeux exorbités. Sa laideur était telle que je pense qu’elle sert maintenant d’illustration au mot "horreur" dans le Petit Larousse. Mais ma relation conflictuelle avec elle n'était pas due à son aspect : comme ni Julie ni sa sœur n’avaient jamais eu le moindre talent artistique, nous étions tous moches, nous les œuvres de la maison, et nous le savions.
Non, ce dessin, c’était plus que quelques coups de crayons ratés imbibés de gouache, c’était une vile créature des Enfers : moqueuse, fourbe, mesquine.
À sa décharge, elle n’a pas été créée au meilleur de la forme de Julie il faut bien le reconnaître.
De fait, même si elle s’était donné le titre de Médusa et prenait ses grands airs, nous l’appelions tous Neuf, nom que lui avait tatoué le professeur d’arts plastiques en bas à droite. Ça l’horripilait, ça me comblait. Les plaisirs simples parfois...
Neuf avait été punaisée au mur de la chambre de Julie pendant près de trois ans, juste au dessus de l’étagère sur laquelle j’étais posé. J’ai subi sa mauvaise humeur, son obsession de la critique acide, ses réflexions politiques — politique étant ici un terme générique à prendre avec précaution : "de toute façon on est dirigé par des gars en costard qui ne savent même pas qui on est" du lourd, du puissant, à analyser prudemment — et surtout son attitude désobligeante vis à vis de ma personne. Les attaques sur le physique, c’est un peu facile.
– Eh, Lili, t'as jamais songé à te laisser tomber de l'étagère ? Juste pour mettre un terme à ça.
– Nan, je préfère occuper mon temps plus intelligemment, en t'imaginant avec des moustaches par exemple.
– Ah, les moustaches, attribut mâle qui te ferait du bien, c'est normal que tu en rêves.
Ou bien :
– Eh, Lili, j'ai une barbe à papa au téléphone, elle voudrait que tu lui rendes sa couleur maintenant.
– Dis-moi Neuf, ça te chatouille pas dans le verso ? J'ai entendu dire que le mur avait des champignons, avec un peu de chance d'ici la fin de l'hiver t'auras moisi.
– Oui, mais je ne serai toujours pas rose, je mourrai dans la dignité, moi.
Ou encore :
– Eh, Lili, j'ai bien réfléchi, même en Pokémon t'aurais été ridicule en fait.
C'était sans fin.
En règle générale, j’ai eu beaucoup de mal avec les œuvres de Julie créées entre ses quatorze et dix sept ans. Et il y en a eu pas mal, car l’ordre des choses veut, de toute évidence, que les périodes ingrates soient source d’inspiration. Le temps saura donner toute l’importance que ces créations méritent de recevoir. D’ailleurs certains poèmes de cette époque ont fini dernièrement à la corbeille, non sans une certaine émotion pour ma part.
"Le noir de mon cœur bat au rythme de mon angoisse
Mélancolie et rancœur dans mon âme se froissent
Je crie si fort en silence que mes veines se cristallisent
Je me fige devant l’inertie que même ma colère ne brise"
Qu’on le veuille ou non, cette strophe, bien qu’assez déprimée au quotidien, et ratée comme tout le reste, avait un bon fond et sa perte fut un déchirement pour moi, enfin surtout pour elle, mais ce serait un humour bien mal placé.
Julie l’a jetée il y a deux jours. Un sac poubelle entier s’est retrouvé plein d’écrits de son bureau. Depuis une semaine, c’était place nette dans la chambre.
Miracle, elle a changé de chanson ! Ah... ça faisait longtemps tiens, du Mylène... elle va chanter c'est obligé. Enfin chanter, ça me fait de la peine pour ce verbe de l'utiliser dans un tel contexte. Et voilà... "Nager dans les eaux troubles…" L'avantage de l'anglais c'est que Julie n'y comprenant rien, on évite ses vocalises.
Aparté, fidèle défaut.
Je disais donc, j’ai grandi avec Julie. Quand elle m’a terminé, j’ai été exposé dans le salon, sur le buffet principal, lieu vitrine pour toute composition familiale. J’y ai eu droit deux ans entiers, un honneur. Parfois, j’étais réquisitionné par Julie pour les besoins d’une histoire rocambolesque avec ses poneys, ses Barbies et une dînette, mais je revenais toujours sur mon piédestal. J’étais l’attraction quand grand mère, une tante ou même le voisin venait à passer.
Ces deux années m’ont permis d’être au centre de la vie de la maison.
En effet, le salon donnait sur la salle à manger et sur la cuisine à l’américaine. J’avais vue sur la terrasse à travers la baie vitrée et sur le hall d’entrée de l’autre côté.
J’ai pu voir la mère de Julie danser en préparant des gratins sur des rythmes latins, regarder des dessins animés en boucle, participer aux dîners, surveiller Julie jouant sur la terrasse, apprendre à lire avec elle sur la table du salon en face du buffet, m’extasier devant les changements de saisons et leurs effets sur le cerisier du jardin.
Cette période se résume assez simplement : j’étais la fierté de Julie, je faisais partie de tous ses jeux, j’étais exposé par la famille, j’ai acquis mon statut d’œuvre préférée.
Je suis ensuite passé sur le comptoir qui séparait la cuisine du salon. J'ai bien senti que j'étais rétrogradé, là, à côté de la corbeille à fruits, mais peu importe. La famille avait beau commencer à m'oublier, Julie, elle, m'aimait toujours. Et puis si l'on regarde le bon côté des choses, je me suis rapproché du réfrigérateur où était exposé Gragouille.
Gragouille était un dessin que la petite sœur de Julie avait fait à quatre ans. Il ressemblait à une sorte de gros monstre avec un seul œil et plein de coups de feutres un peu dans tous les sens, sans forme réellement définie. Sa créatrice ne savait pas dire gargouille, elle disait tout le temps gragouille, mot qu'elle utilisait pour tout ce qui pouvait être une menace. La plupart des chiens étaient donc des gragouilles. Bref, une fois son œuvre achevée, elle avait couru vers sa mère, attrapé sa jambe en tendant la feuille et répété "Gragouille, Gragouille".
Nous sommes très vite devenus amis. Un an d'écart, mais tous deux créés par de jeunes mains naïves.
Je me souviens qu'un jour de novembre, des années plus tard, alors que le vent faisait trembler la baie vitrée, que le ciel était gris et que personne n'était encore à la maison, Gragouille m'a parlé d'un air grave.
– Tu sais Lili, j'ai beau ressembler à un monstre, je n'en suis pas un.
– Je sais bien, en témoignent tes magnets en forme de nounours, avais-je répondu sur le ton de la plaisanterie.
– J'ai été créé par une âme de rêves et de jeux, et toi aussi, avait-il continué, l'air de plus en plus solennel.
– En effet.
– Je suis content parfois de ne pas avoir été dessiné dans une recherche du beau, mais juste dans un instant de vie, sans réflexion. Je suis un instant de vie de Laura, et je pense que ça a du sens. Je sais que tu ressens la même chose envers sa sœur.
Nous n'appelons jamais les autres humains par leur prénom, juste notre créateur. Je ne sais pas vraiment pourquoi. Ce n'est pas une règle, c'est un fait. Aucun autre humain n'a vraiment d'importance je crois.
– Et je suis content que justement tu ressentes la même chose, avait-il continué. Les nouvelles œuvres n'ont plus cette vision. Elles naissent en colère et disparaissent rapidement.
– L'adolescence, rébellion vis à vis des créateurs.
– J'essaie simplement de te dire que je suis heureux que tu sois là, que tu existes, je t'aime, vieux.
Il n'y eut jamais plus dans tout l'univers — du moins dans mon univers — de silence plus éloquent que celui qui suivit cette conversation. Nous regardions tous les deux le cerisier balancer au gré des bourrasques, sur le fond sonore de la trotteuse de la pendule.
Tout ça pour dire que Gragouille, c'est mon meilleur ami.
Mais reprenons dans l'ordre : mes trois ans sur ce fameux comptoir de cuisine. Trois années de franches rigolades. Avec Gragouille nous étions encore jeunes, nous nous amusions d'un rien. Pendant pas mal de temps notre principale occupation était de commenter tout ce que faisaient les humains. Le fait que nous puissions entendre tout ce qu'ils disaient alors qu'eux non, était source continuelle de rire, paris ou sarcasmes. Comme eux le faisaient devant la télévision "Ah, quelle andouille celui-là !", "Mais cours !", "Non, ne lui dis pas ça, il sort avec l'autre nana !".
De notre côté ça donnait "Je te parie que le lait va déborder", "Quel débile, ses clefs sont sur le buffet, il peut bien les chercher dans sa veste et engueuler sa femme, tiens", "Ce livreur a quelque chose de Baloo je trouve".
Cet amusement s'est arrêté quand Julie avait neuf ans. Ce jour-là, je la regardais jouer sur la terrasse avec son skate-board. Elle était bien protégée, casque, genouillères, coudières. La panoplie. D'ailleurs, le père, confiant, ne la surveillait pas, il était affairé au barbecue.
Au début elle faisait des allers retours un peu maladroits, en tombant assez rarement cependant. Puis, il lui est venu une idée stupide, qu'ont tous ceux possédant une planche à roulettes tôt ou tard : elle s'assit sur la planche et se laissa pousser par sa sœur.
J'ai crié au père de se retourner, j'ai crié "Non Julie !". Ne pas être entendu des humains n'est pas amusant, c'est la pire malédiction de l'œuvre.
Ce que je redoutais arriva. Julie tenait la planche à deux mains sous ses fesses. À un moment elle fit "Sans les mains !", puis sentant la perte d'équilibre, elle voulut rapidement se rattraper et elle mit la main au sol. Puis roula dessus.
La baie vitrée était ouverte, j'ai entendu les os craquer ; j'ai entendu le hurlement, les larmes, la panique de la petite sœur qui croyait avoir fait une bêtise, la précipitation de la mère, le grondement du père, la course à la voiture avec Julie dans ses bras.
À partir de ce moment, j'ai commencé à saigner en dedans. Je ne pourrai jamais protéger l'être le plus cher à mes yeux. Cette évidence m'est tombée dessus. J'ai sûrement grandi ce jour là.
Je n'ai plus jamais ri du fait qu'on ne pouvait pas communiquer avec les humains.
Deux phalanges cassées.
Le père fut tellement bouleversé que le soir même il fracassa le skateboard sur le mur extérieur de la maison. Cela eut pour résultat de faire sauter le crépis, de casser la planche en deux, de le soulager un peu, et de me faire sourire : je rêvais de le faire depuis le début de l'après-midi.
Ce n'est pas que je compte, mais depuis ce matin, c'est le deuxième sac poubelle qu'elle remplit et jette. J'ai l'impression qu'elle se débarrasse de bouts de vie. Peut être que c'est ce qu'on fait naturellement quand on part.
Son va et vient m'hypnotise, me renvoyant inexorablement aux images de ces bouts de vie.
Je suis parti dans la chambre de Julie pour ses dix ans, quand sa mère a eu fini de repeindre sa chambre en rose. Je collais parfaitement à l'ambiance. Peut être que la mère avait planifié tout cela exprès, pour me sortir de la cuisine d'ailleurs.
Heureusement, entre œuvres, nous n'avions pas tellement besoin de proximité pour communiquer. Ça me permettait de savoir ce qui se passait dans les pièces principales par l'intermédiaire de Gragouille, resté sur le frigo.
Depuis lors, je suis resté dans cette chambre, mis à part six mois autour des seize ans de Julie, où elle avait décidé que rien de "gamin" ne devait pénétrer son antre. J'étais ainsi reparti à la cuisine.
Dieu merci, cela lui est vite passé.
Être dans la chambre de Julie, c'est mon bonheur.
J'ai longtemps été sur sa table de chevet avant de partir sur l'étagère. J'ai lu Harry Potter avec elle, révisé les cours d'histoire, récité le monologue de Don Diègue, écouté ses amours racontées à ses copines, enduré les musiques en mode "repeat".
"Le papa pingouin", allez, ça va trente minutes ; trois semaines, ça devient un exemple de plus à la définition de torture dans Wikipédia. Mais, de Charybde en Scylla, de Ilona en Inna... Les chansons d'enfants, c'est saoulant mais c'est mignon. Quand elle est passée à Britney Spears, Black Eyed Peas, puis Dance aux paroles lascives, là, j'ai pleuré mon idole.
Ma Julie qui ondulait de manière suggestive... des images difficiles à supporter.
Elle s'amusait, reproduisait les clips, et puis, elle a compris. Ce fut progressif, mais inexorable.
Elle a ouvert la porte de sa chambre à son premier petit copain à quinze ans. Que des bisous baveux, mais quand même... Des bisous baveux. D'autant plus qu'il est impossible de se détourner. Et puis ce bruit d'aspiration ! Rah ! Si au moins il avait eu de la conversation, si au moins il avait dit autre chose que "ouais", "cool", "ça claque", "tsss, nawak", "genre", avec un rire gras qui perdait de temps à autre sa tessiture.
Je n'ai aimé aucun copain de Julie.
Sachant que Julie est mon monde, je n'aime pas particulièrement l'idée que quelqu'un veuille se l'accaparer.
Cependant, l'un d'entre eux a trouvé grâce à mes yeux, au moins le temps du doute.
Julie avait dix huit ans. Cela faisait déjà plusieurs fois qu'il venait, passait des heures à parler films ou musiques avec Julie, l'embrassait en la tenant bien près — beaucoup trop près — du corps, puis repartait, légèrement frustré, à ma grande satisfaction.
Un jour toutefois, il est venu avec un présent pour Julie. Une chanson. Il avait amené guitare et partition et avait chanté. Sa voix ne m'a pas touché plus que ça, et les paroles étaient assez banales, mais l'intention, la volonté inspirée, peut être même le sentiment amoureux, avait donné naissance à une œuvre dotée d'une sensibilité étonnante.
Brume était le titre de la partition. C'était son nom. Brume.
Elle est restée sur le bureau tout le temps que Julie est sortie avec ce garçon, un an.
Et Brume, c'est mon grand amour.
Avec Gragouille, nous avions une idée assez figée sur l'âme des œuvres. Il nous paraissait évident que si une œuvre est créée sans but, juste pour l'amusement, la détente, l'envie, alors l'âme était pure. Par exemple, Gragouille et moi. Il ne faut pas nous blâmer, nous étions nous aussi en pleine adolescence, nous simplifiions la plupart des schémas de vie en affirmant que nous savions, jusqu'au jour où "Attends, et si..." Nous nous basions juste sur l'empirisme, les œuvres d'enfance, les poèmes privés, les gribouillis sur feuilles de brouillon de maths, nous ressemblaient : vue du monde à travers les yeux du créateur, amour pour lui, envie démesurée de son bonheur, de sa présence.
Et puis, il y a les autres.
Les créations "pour", ou "dans le but de". Il s'agit des dessins pour le cours d'art plastiques, des poèmes écrits pour un copain, de textes rédigés pour rendre compte du système politique, d'une pétition, d'une peinture pour la meilleure amie etc.
Ces œuvres n'étaient pas refermées sur le créateur. Elles étaient destinées.
Avec Gragouille, nous avons toujours eu du mal à nous entendre avec. Leur attachement au créateur était bien moindre, elles parlaient d'autres humains, elles avaient des pensées pour eux, elles étaient animées de passions (colère, amour, révolte, contrainte). Leurs caractères étaient vraiment différents, ils nous échappaient complètement, et par conséquent, nous pensions qu'ils étaient moins dignes, moins légitimes que nous autres.
Brume était de ce genre-là.
Elle est arrivée, a été lue, chantée, jouée, puis a été posée sur le bureau.
En juste cinq minutes j'ai été conquis, balayées toutes mes idées. Sur le coup, j'ai cru au coup de foudre, comme Julie en parlait à ses amies. Sa douceur, son souffle murmuré, ses mots amoureux, l'encre qui luisait sur les notes pleines de la partition. Tout en elle trouvait regard amoureux chez moi.
Évidemment, quand Julie s'est séparée de l'empafé (je passe sous silence le pourquoi ce choix de mot, mais c'est justifié), Brume disparut dans un sac elle aussi.
Avec du recul, j'ai finalement compris pourquoi j'ai passé un an totalement envoûté par elle.
Elle avait été créée par un autre, mais pour Julie. Tout ce qu'elle transparaissait, c'était l'amour pour Julie.
Autant chaque œuvre créée par Julie (dans ma catégorie) ressemblait à Julie, autant une œuvre créée pour Julie, ce n'était pas Julie, c'était l'amour de Julie. Comment ne pas tomber amoureux de l'amour ? D'autant plus l'amour de ma créatrice.
Évidemment j'ai compris bien trop tard tout ceci. Enfin trop tard... Disons que j'ai d'abord passé quelques mois à pleurer sa disparition avant de me rendre compte de tout ça.
Gragouille n'a jamais compris, lui. Son heure viendra je pense. La sœur de Julie a maintenant dix huit ans. Le coup d'un bracelet fait main, ou d'un poème écrit par un petit copain ne va pas tarder. Et je me marrerai bien de le voir transi d'amour pour un scoubidou.
Et voilà, maintenant Julie a vingt ans, je la regarde toujours vivre depuis mon poste vigie, heureux de faire partie de son monde.
Alors quand je vois ma Julie jeter de vieux vêtements, faire des cartons de livres, de bibelots, quand je la vois empaqueter sa vie, sur "c'est une belle journée", je me dis qu'avec Gragouille, nous avons été bien présomptueux.
Quand, étant des créations d'enfants, vous existez toujours après les quinze ans de vos artisans, c'est que vous êtes spécial. C'est ce qu'on pensait avec Grag. Après tout, nous sommes vraiment moches, surtout lui, et pourtant nous sommes toujours là.
Le nombre de fois que la mère a voulu jeter Gragouille s'est perdu dans la boucle de l'infini depuis longtemps.
Tiens, encore la semaine dernière.
– Laura m'a encore sauvé aujourd'hui, avait dit Grag mardi matin.
– La mère t'avait encore détaché ?
– Je crois que maintenant elle essaie au moins une fois par an, juste pour voir.
– Comment a réagi la sœur de Julie ?
– Laura a discuté calmement avec sa mère en argumentant chaque point : "MAMAAAAAN, IL EST OÙÙ?"
Ça me fait rire à chaque fois. Ça ressemble tellement à la sœur de Julie. C'est une pile, elle saute, elle crie quand elle est contente, quand elle est en colère, quand elle cherche son portefeuille, quand sa série préférée commence, etc. Très... vivante.
– Ah, c'était donc pour toi. On a tous entendu ce passage là. Il y a eu aussi "MAIS MERDE T'ABUSES", mais tu comprends que ce sont des phrases assez habituelles, impossible de déterminer le sujet.
– Elle m'a remis elle même sur la porte du frigo avec les magnets. Elle a dit "Gragouille c'est une partie de moi, si tu l'enlèves, c'est que je ne suis plus ici".
Quand j'y repense, il a dû pleurer de joie.
Julie n'a jamais rien dit de tel. Elle s'exprime beaucoup moins aussi, plus calme en un sens.
Bref, nous nous pensions donc immortels.
Depuis hier je doute vraiment de plus en plus.
Elle jette beaucoup de choses et met le reste en carton. Mon tour va venir. D'ici peu elle va en venir à l'étagère.
Elle a eu son DUT en juin dernier. À la rentrée elle part pour Bordeaux, en école d'ingénieur. Ils ont fait une fête quand ils ont su pour son admission. J'étais content moi aussi, mais pas tant que ça. Elle part. C'est la fin. Oublié ou jeté.
Soyons réalistes, elle rejoint la grande ville, elle aura un tout petit appartement, sa vie indépendante, vie d'adulte, la probabilité qu'elle s'encombre d'une licorne pingouin rose en pâte à sel s'approche du nombre de mes sabots : zéro.
Du coup, je suis là, à me désespérer de ses habitudes musicales, alors que d'ici peu, soit je les regretterai, soit je ne serai plus. Là, à me remémorer ma vie avec Julie, ma vie pour Julie... Ma vie est Julie.
Gragouille ne dit rien depuis ce midi, il a compris lui aussi.
Bon, elle a fini le bureau. Je crois que les étagères sont les prochains objectifs.
Oh non, elle a mis "Beautiful disaster"... Non seulement c'est le genre de musiques qu'on entend quand le héros quitte l'héroïne, lui sur le quai, elle, le front collé sur la vitre du train qui pleure de pluie, mais en plus ce titre ne présage rien de bon.
– Gragouille, mon pote, ça y est, c'est le moment !
Évidemment, il ne répond pas.
Elle tend sa main vers moi, je voudrais fermer les yeux, c'est déjà bien d'essayer.
"such a beautiful disaster"
...
Elle me regarde. Mon Dieu, depuis quand ne m'avait-elle pas regardé ainsi ? Je me perds totalement. Elle me sourit. Julie...
Elle me plonge dans un contenant. C'est le carton.
L'improbable se produirait-il ? Les statistiques, c'est que du vent.
– Les stats c'est que du vent, Grag !
Je l'entends rire. Je ris aussi, je ris comme j'ai jamais ri.
Demain, je serai à Bordeaux.
Passerai je sous silence que le nouveau copain de Julie s'est débrouillé le lendemain pour caler le micro-onde dans le nouveau coin cuisine pile là où j'étais et d'ainsi me briser ?
Le point positif c'est qu'il y a un froid entre eux deux maintenant.
Heureusement que les œuvres ne meurent pas quand elles sont en mille morceaux. Non, nous mourons quand ceux pour qui nous existons ne nous veulent plus.
Avec application, Julie a mis de la colle sur mes boudins pâteux, comme à ses cinq ans.
Une fois fini, elle a juste dit "Ju-lili ".
Je suis éternel.
À ne pas manquer !
Un nom inconnu, une couverture intrigante, un titre qui alimente l’imagination… Mais quel monde peut bien se cacher derrière ce livre atypique, qui a d’ores et déjà convaincu une belle flopée de nos Mdéiens ?

Pour ceux qui ne savent pas à quoi s’attendre, ils ne vont pas être déçus. L’histoire se déroule au XIIIe siècle, au cœur des forêts estoniennes encore pleines de mythes et de créatures étranges. Mais voilà, tout ce petit monde vivant en harmonie avec la nature s’écroule peu à peu face à la colonisation des chevaliers teutoniques. Au milieu des ours qui tombent amoureux d’humaines, de serpents qui parlent, des élans qui ont très (mais alors très) chaud, d’un vieux guerrier combattant sans jambes, d’une salamandre géante volant dans les airs et de la découverte du mystérieux pain, Leemet, le dernier homme à savoir la langue ancestrale des serpents va devoir trouver sa place dans ce monde bouleversé. Coupé entre la modernité des villages et l’habitude de la vie en forêt…
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Kivirähk nous propose d’entrer dans son imaginaire délirant, mais aussi et surtout de découvrir une culture riche, que l’on connait mal, en rencontrant les nombreux mythes et légendes estoniennes, parsemés de scènes comiques délicieuses.
« L’écriture est fluide, souvent assez drôle, on se laisse facilement happer » nous dit ernya.
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Mais au-delà du conte savoureux, l’auteur démontre une grande intelligence et une vision de l’Homme qui pousse forcément à la réflexion, comme s’interroge El_ChiCo :
« L’histoire, qui s’articule autour de réflexions à propos de l’évolution est très intéressante. Qu’est-ce qui est évolution, qu’est-ce qui est progrès ? Le progrès est-il nécessairement bénéfique ? »
Le décalage du contexte de l’histoire permet donc une critique tout à fait originale de notre époque, toujours pleine d’une grande humanité, le tout camouflé derrière un conte digne des plus grandes légendes arthurienne. Mélanger, servir frais.
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Seul point négatif : le prix.
Le livre n’existe pas encore en édition de poche et il faudra compter pas loin de 20€.
Mais à ce prix-là, comme l’autre côté d’une pièce il y a bien un point positif qui va avec : la qualité de l’impression est vraiment excellente. La couverture riche épaisse, riche en bois avec une illustration superbe fera un malheur à coup sûr chez toutes les personnes qui poseront les yeux dessus (le poser sur un tas de bois ou sur la cheminée pour un effet garanti.)
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Et si vous n’êtes pas du genre tape à l’oeil ou carrément jaloux, vous pourrez toujours vous féliciter d’avoir un si beau livre, continuer à vous en émerveiller, apprécier le toucher, caresser compulsivement la couverture, vous en servir comme oreiller, dormir avec… Oui parce qu’au MdE on aime les livres, surtout des comme ça.
Ben.G
Références : Andrus Kivirähk, L’homme qui savait la langue des serpents, éditions Attila, janvier 2013, 421 pages
Pour ce deuxième numéro, les Mdéiens vous proposent une série de poèmes express. Le principe en est très simple : trois mots piochés au hasard dans un dictionnaire, dix minutes pour écrire un poème à partir de ceux-ci. Voici quelques unes de nos compositions.
De la vie en morceaux, en ribambelle, en masse
Il n’y a pas grand chose que l’on voudrait de plus
J’aimerais que quelqu’un ose me le dire en face
« La vie ne vaut pas plus qu’un monstrueux rébus »
On est heureux en France
C’est ce qui paraîtrait
Pays des droits de l’homme, d’la télésurveillance
Sur qu’on est heureux, sur qu’on y vit en paix
Mais moi, je vois demain, et les feux d’artifices
Les souvenirs du futur éclatent en girandoles
Un espoir de comptoir, une simple idée factice
Qui ne vaudra jamais qu’un simple verre d’alcool
Bien sur je peux gueuler, haut et fort
Que la vie est si belle, ou bien qu’elle est si moche
Je peux gueuler ce que je veux, que j’ai raison ou tort
La vie est ce qu’elle est, malgré tout je m’accroche
Baptiste
u
j’ai marché arpenté les steppes et les sables
j’ai mâché la coca sur les plateaux andins
amère la kola sut éloigner la faim
quand je perdais l’espoir engourdi par des fables
que j’inventais quelques cosmographies hagard
perdu dans une arantèle pauvre lézard
Liberté pour les terrariums ! Le beau hasard.
pehache
i
Pieutant dans son wigwam
Le vieux Buffalo grille
Une gitane
Un verre de kirch à la main
Le mathématicien
Abélien s’évade
Et rêve d’un monde
Où il compterait pour quelqu’un
Thérébentine
a
Tu m’largues sans ménagement
Me jettes sans explication,
Application et savamment
Comme aux dames on vire un pion.
Tu me vires de ta vie
Me coupes le courant,
Tu abats jour et nuit
Et te barres en courant.
Quel corniaud !
Beau salaud,
J’ai bon dos.
Musyne
m
À nos visions offrons un nouveau prisme :
Sans apporter quelques changements
Nous ne pourrons, c’est tout évident
Faire la victoire de l’indépendantisme.
Commençons par briser les clichés !
Envoyez de jeunes hommes en maïeutique
Quelques vieilles femmes en mécanique
Nous ne pourrions nous en moquer.
Forcez les avares à l’hospitalité,
Changez l’heure du thé des anglais,
Faites qu’Adam soit le premier à croquer la pomme, Et changez le chien en bête de somme.
Brisons clichés, règles et normes,
L’ordre du monde est tout relatif,
Soyons indépendants, brillants, et vifs !
Nous hurlerons le bonheur d’être homme.
Doctor Grimm
h
Et on se lancera dans la cosmographie en mâchant des feuilles de kola. Et on se coupera les doigts aux coins des papiers où on aura craché notre folie. On n’aura même pas peur de penser comme des gamins. On sera bien plus malins que ceux qui gueulent «la vie c’est rester coincé dans un terrarium, y a rien à faire, rien à rêver, juste se coller à la vitre et regarder.» Nous on regardera pas, on sera bien plus malins que ceux qui se taisent et ont les yeux brumeux de larmes. Nous les larmes, on en voudra que de joie ; que toi et moi, que notre joie de vivre, que nous et nos rires, que nous et nos livres.
Anlor
f
mince, j’ai rien suivi
j’ai dépassé le temps
et mes rimes dévient
pour moi alors : autant !
deux, trois verres de bière,
mais sans la maïeutique
c’est déjà plus hier
moi, j’en perds ma métrique
l’indépendantisme ou
l’hospitalité, hein,
quand on sort de son trou ?
comme toi j’en sais rien
et puis nous en s’en fout
nous, à part les quatrains.
lepion
y
On le croyait bourgeois,
Éduqué et propre sur soi.
Ce n’était pas un feu de joie,
Et il ne dansait pas le menuet.
Mais il égorgeait les minets,
Pour peindre son valet.
Avant qu’on ne l’abatte,
C’était en toute hâte,
Qu’il allait à ses sabbats.
Ceiht-El
e
sale petite langue diamantée
bel endroit bien beau bourgeois
qui dans sa cervelle éventée
pleure pour une fille de joie
alors qu’ils dansent ! Les bourgeois
enlacés dans les boucles du menuet
leurs sourires blanchis dorés, dénués
d’ivresse, mouchetés d’autrefois
invités à la cour de roi
révérences et preux chevaliers
comprirent devant la folie du sabbat
qu’ils avaient cessé d’être regardés
Éveil
o
Le troubadour fou
voyait des couleurs inconnues
errant aux terres arides
qu’il voyait luxuriantes
Le troubadour sans cour
se perdait dans ses airs
et ses pas le menèrent
Au point des derniers jours
Une rose des sables
poussait grâce aux vents
l’Harmattan soufflait
dans les bronches qui saignait
c’est le cœur éclaté
et la trompette angineuse
Que notre troubadour
cherchait, égaré, sa voix pour l’amour.
Ben.G
p
Pour lire nos autres compositions, rendez-vous sur le forum : http://monde-ecriture.com/forum/index.php/topic,10143.0.html

Le Mammouth Éclairé est une revue du Monde de l’Écriture : monde-ecriture.com
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Crédits
Coordination : Loïc
Réalisation : Anlor, Ben.G, El_ChiCo, OliveduWeb et Zacharielle
Illustrations : Ambriel, Kei, El_ChiCo, Pirouli, Kerena, Jon Ho, Ben.G et Nasnas
Textes : Ambriel, Anlor, Ben.G, Kerena, Nasnas, Romain Jolly, Tomoyo, Xeraphia et Zéphyr