Saaalut,
Ce texte fait suite à un défi que m’a lancé Meilhac :
Tomoyo : je te défie de raconter l'histoire d'une œuvre d'art (un disque, un livre, une peinture, un film, une sculpture, une bédé) à la première personne du singulier .
Alors Meilhac, l’histoire d’une vie c’est looooooong ! En même temps tu ne savais pas que j’avais tendance à ne jamais pouvoir m’arrêter… les textes courts c’est quasiment impossible pour moi…

Sinon, j’espère que tu ne voulais pas une œuvre connue (style Joconde), parce que sinon j’ai fait un beau (bel ? ben tiens avec le « h » je sais pas…) hors sujet

Bref, juste pour prévenir tout un chacun : j’ai une écriture simpliste, ça casse pas trois pattes à un canard, j'ai bien peur que ce soit...enfin... j’espère juste que les braves qui liront ne s’ennuieront pas…

PS : malheureusement pour toi, t’es obligé de le lire Meilhac, au moins pour me valider le défi !

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Vie poséeEncore cette chanson. Depuis ce matin elle l'écoute en boucle, l'agrémentant de quelques sons approximatifs partant dans les aigus en plein milieu. "With our eyes wide open, we... With our eyes wide open, we...". Ca n'arrête pas. Elle a toujours eu besoin d’un fond musical pour se motiver. Quoique, elle est toujours motivée, non je crois finalement que le fond musical c'est juste pour accomplir sa tâche avec entrain.
C'est insupportable. Mais j'en ai l'habitude, elle n'en est pas à sa première tentative d'usure prématurée de ma patience.
Je connais Julie depuis ses cinq ans, époque à laquelle elle m'a créé. Depuis, j'ai pas mal bougé dans la maison, mais je n'ai jamais été très loin de celle qui, un mercredi après-midi, me façonna en pâte-à-sel et me peignit avec application.
Elle avait cinq ans, on peut donc m'imaginer une apparence bancale. Mais les génies de l'Art sont partout, parfois même dans une cuisine. Julie n'a jamais été un génie ; ainsi, je ne ressemble à rien de franchement existant sur Terre. Enfin pour le moment. Des chercheurs trouvent de nouvelles espèces chaque année... bon, la mienne est peut-être un cap d'ouverture d'esprit que la nature n'a pas encore franchi. Mais puisque Julie m'a inventé, j'existe.
Son âge explique mon aspect boursouflé, ridicule, jaune et rose. Mais il faut reconnaître un avantage précieux à ceci : comme toute œuvre créée nait avec la conscience de son créateur, je suis donc né à cinq ans, et non pas adulte comme la plupart des sculptures ou tableaux exposés de par les musées et galeries. J'ai donc grandi avec Julie.
Je me souviens parfaitement quand j'ai compris que je commençais à exister. Au début je voyais un pinceau lumineux balayer des pas de danse au loin, dans le noir. Je le regardais onduler et flâner. Puis la danse s'accéléra et la lumière devint plus blanche. Bientôt le pinceau fondit sur moi pour m'emporter dans une vague étincelante. La lumière s'apaisa et c'est là que je la vis pour la première fois. Deux grands yeux verts, ronds comme... en fait comme c'était la première image que j'ai eue du monde, elle est devenue ma référence. Les billes sont rondes comme les yeux de Julie, les jeunes feuilles de chênes sont peintes à l'iris de Julie et le cristal sonne comme le rire de Julie.
Elle ouvrait la bouche et semblait d'une concentration extrême. Elle tenait à la main un bout de pâte qu'elle s'appliquait à rouler en boule. Mon corps. Elle mouilla avec le doigt la boule et vint la coller à ma tête. Ses sourcils restèrent froncés tout le temps de fixation des boudins pâteux.
Son sourire, quand je fus terminé, éclata d'un tel naturel, d'une telle vérité, que je compris immédiatement que ma venue au monde était liée à cet instant. Je suis né pour que ce sourire existe. C'est peut-être éphémère et dérisoire pour certains, mais je crois que chaque instant peut être éternel du moment qu'il est essentiel pour quelqu'un.
La fierté de Julie s'exprima ensuite à grands coups de "Maman ! viens voir !".
Sa mère, qui s'affairait à préparer des crêpes, s'est approchée de la table sur laquelle Julie "travaillait".
- Ouh, mais c'est très joli ça ma chérie, on va vite le mettre au four, tu pourras le peindre après, avait-elle dit sur un ton tellement doux qu'elle m'avait conquis à son premier souffle.
- Ça ressemble, hein?
- Ça ressemble très certainement à ce que tu as voulu faire ma chérie. C'est un pingouin? avait tenté la mère.
- Une licorne! s'était alors exclamée Julie, mi-enthousiaste, mi-contrariée.
C'est très exactement là que j'ai perdu une patte, d'effroi.
A vrai dire je n'avais aucune idée de ce à quoi je pouvais ressembler, mais ayant la conscience de Julie, je savais à quoi ressemblait un pingouin et à quoi ressemblait une licorne. Pouvoir confondre les deux ne signifiait qu'une chose : j'étais sacrément raté.
Julie ne s'est pas démontée et m'a recollé.
Je suis ensuite parti au four.
A travers la vitre je voyais ses grands yeux me fixer avec... oui, j'avais l'impression que c'était avec amour. Je m'appliquais donc à cuire et dorer pour qu'elle m'aime encore plus.
En fin d'après-midi j'étais à nouveau sur la table de la cuisine et Julie s'attaquait à moi avec tout un attirail de peintures, pinceaux et petits pots en verre remplis d'eau.
Licorne, animal imaginaire... on peut considérer qu'aucune couleur n'est vraiment imposée... Je me suis ainsi retrouvé rose avec la corne et la queue jaunes. On pourrait naturellement se poser la question de la crinière, mais je n'en avais pas.
Le père de Julie est rentré du travail alors qu'elle me regardait sécher depuis déjà deux minutes.
- Ça va Ju ? avait-il lancé avant de lui faire un bisou sur le front
- Regarde papa, il est beau hein ? lui avait-elle répondu sans même le regarder.
- Ah ça oui, mais les pingouins ne sont pas roses, tu le sais Ju.
- Mais c'est une licorneuuh ! s'était-elle emportée.
Je crois bien qu'à ce moment-là j'ai pleuré une goutte de magenta dilué.
- Ju, tu lui as collé des pieds directement sur un gros corps et il a un bec...
- Mais c'est sa corneuuh, avait-elle rouspété avant de croiser les bras en boudant.
- D'accord, d'accord, avait fini par soupirer le père avant de rejoindre sa femme qui riait doucement.
La solitude de l'artiste ? Je crois surtout qu’on ne parle pas assez du désespoir de l'œuvre...
Au bout d'une minute elle avait oublié qu'elle devait bouder et s'était remise à m'admirer – ou peut-être à s'admirer ? – les yeux dépassant à peine du plateau de la table. J'avais oublié moi aussi que j'étais quasiment abstrait et je façonnais mon âme par son regard.
- Tu vas t'appeler Lili, avait-elle chuchoté.
Disons-le ouvertement, j'ai beaucoup souffert du fait d'être rose et de m'appeler Lili alors que j'étais une licorne mâle. C'est Julie qui m'a dit que j'étais un garçon, parce qu'elle me faisait épouser ses petits poney qui étaient toutes des "filles".
Souffrance essentiellement due aux moqueries des dessins du frigo, des peintures encadrées, des contrôles de dessin, et de tout ce qui a pu être créé par Julie et sa petite sœur les années suivantes.
La pire de tous, ce fut ce dessin que Julie fit en quatrième. Le sujet était « dessiner une émotion », elle avait choisi la peur. Résultat, ce gribouillis représentait une tête difforme et verte qui tirait une langue trois fois grande comme le reste du visage, les yeux exorbités. Sa laideur était telle que je pense qu’elle sert maintenant d’illustration au mot « horreur » dans le Petit Larousse. Mais ma relation conflictuelle avec elle n'était pas due à son aspect : comme ni Julie ni sa sœur n’avaient jamais eu le moindre talent artistique, nous étions tous moches, nous les œuvres de la maison, et nous le savions.
Non, ce dessin, c’était plus que quelques coups de crayons ratés imbibés de gouache, c’était une vile créature des enfers : moqueuse, fourbe, mesquine.
A sa décharge, elle n’a pas été créée au meilleur de la forme de Julie il faut bien le reconnaître.
De fait, même si elle s’était donné le titre de Médusa et prenait ses grands airs, nous l’appelions tous Neuf, nom que lui avait tatoué le professeur d’arts plastiques en bas à droite. Ça l’horripilait, ça me comblait. Les plaisirs simples parfois...
Neuf avait été punaisée au mur de la chambre de Julie pendant près de trois ans, juste au-dessus de l’étagère sur laquelle j’étais posé. J’ai subi sa mauvaise humeur, son obsession de la critique acide, ses réflexions politiques – politique étant ici un terme générique à prendre avec précaution : « de toute façon on est dirigé par des gars en costard qui ne savent même pas qui on est » du lourd, du puissant, à analyser prudemment – et surtout son attitude désobligeante vis-à-vis de ma personne. Les attaques sur le physique, c’est un peu facile.
- Hé, Lili, t'as jamais songé à te laisser tomber de l'étagère ? Juste pour mettre un terme à ça.
- Nan, je préfère occuper mon temps plus intelligemment, en t'imaginant avec des moustaches par exemple.
- Ah, les moustaches, attribut mâle qui te ferait du bien, c'est normal que tu en rêves.
Ou bien :
- Hé, Lili, j'ai une barbe-à-papa au téléphone, elle voudrait que tu lui rendes sa couleur maintenant.
- Dis-moi Neuf, ça te chatouille pas dans le verso? J'ai entendu dire que le mur avait des champignons, avec un peu de chance d'ici la fin de l'hiver t'auras moisi.
- Oui, mais je ne serai toujours pas rose, je mourrai dans la dignité moi.
Ou encore :
- Hé, Lili, j'ai bien réfléchi, même en Pokémon t'aurais été ridicule en fait.
C'était sans fin.
En règle générale, j’ai eu beaucoup de mal avec les œuvres de Julie créées entre ses quatorze et dix-sept ans. Et il y en a eu pas mal, car l’ordre des choses veut, de toute évidence, que les périodes ingrates soient source d’inspiration. Le temps saura donner toute l’importance que ces créations méritent de recevoir. D’ailleurs certains poèmes de cette époque ont fini dernièrement à la corbeille, non sans une certaine émotion pour ma part.
« Le noir de mon cœur bat au rythme de mon angoisse
Mélancolie et rancœur dans mon âme se froissent
Je crie si fort en silence que mes veines se cristallisent
Je me fige devant l’inertie que même ma colère ne brise »
Qu’on le veuille ou non, cette strophe, bien qu’assez déprimée au quotidien, et ratée comme tout le reste, avait un bon fond et sa perte fut un déchirement pour moi, enfin surtout pour elle, mais ce serait un humour bien mal placé.
Julie l’a jetée il y a deux jours. Un sac poubelle entier s’est retrouvé plein d’écrits de son bureau. Depuis une semaine, c’est place nette dans la chambre.
Miracle, elle a changé de chanson ! Ah... ça faisait longtemps tiens, du Mylène... elle va chanter c'est obligé. Enfin chanter, ça me fait de la peine pour ce verbe de l'utiliser dans un tel contexte. Et voilà... "Nager dans les eaux troubles..". L'avantage de l'anglais c'est que Julie n'y comprenant rien, on évite ses vocalises.
Aparté, fidèle défaut.
Je disais donc, j’ai grandi avec Julie. Quand elle m’a terminé, j’ai été exposé dans le salon, sur le buffet principal, lieu vitrine pour toute composition familiale. J’y ai eu droit deux ans entiers, un honneur. Parfois, j’étais réquisitionné par Julie pour les besoins d’une histoire rocambolesque avec ses poneys, ses Barbies et une dînette, mais je revenais toujours sur mon piédestal. J’étais l’attraction quand grand-mère, une tante ou même le voisin venait à passer.
Ces deux années m’ont permis d’être au centre de la vie de la maison.
En effet, le salon donnait sur la salle-à-manger et sur la cuisine à l’américaine. J’avais vue sur la terrasse à travers la baie vitrée et sur le hall d’entrée de l’autre côté.
J’ai pu voir la mère de Julie danser en préparant des gratins sur des rythmes latins, regarder des dessins animés en boucle, participer aux dîners, surveiller Julie jouant sur la terrasse, apprendre à lire avec elle sur la table du salon en face du buffet, m’extasier devant les changements de saisons et leurs effet sur le cerisier du jardin.
Cette période se résume assez simplement : j’étais la fierté de Julie, je faisais partie de tous ses jeux, j’étais exposé par la famille, j’ai acquis mon statut d’œuvre préférée.
Je suis ensuite passé sur le comptoir qui séparait la cuisine du salon. J'ai bien senti que j'étais rétrogradé, là, à côté de la corbeille à fruits, mais peu importe. La famille avait beau commencer à m'oublier, Julie, elle, m'aimait toujours. Et puis si l'on regarde le bon côté des choses, je me suis rapproché du réfrigérateur où était exposé Gragouille.
Gragouille était un dessin que la petite sœur de Julie avait fait à quatre ans. Il ressemblait à une sorte de gros monstre avec un seul œil et plein de coups de feutres un peu dans tous les sens, sans forme réellement définie. Sa créatrice ne savait pas dire gargouille, elle disait tout le temps gragouille, mot qu'elle utilisait pour tout ce qui pouvait être une menace. La plupart des chiens étaient donc des gragouilles. Bref, une fois son œuvre achevée, elle avait couru vers sa mère, attrapé sa jambe en tendant la feuille et répété "Gragouille, Gragouille".
Nous sommes très vite devenus amis. Trois ans d'écart, mais tous deux créés par de jeunes mains naïves.
Je me souviens qu'un jour de novembre, des années plus tard, alors que le vent faisait trembler la baie vitrée, que le ciel était gris et que personne n'était encore à la maison, Gragouille m'a parlé d'un air grave.
- Tu sais Lili, j'ai beau ressembler à un monstre, je n'en suis pas un.
- Je sais bien, en témoignent tes magnets en forme de nounours, avais-je répondu sur le ton de la plaisanterie.
- J'ai été créé par une âme de rêves et de jeux, et toi aussi, avait-il continué, l'air de plus en plus solennel.
- En effet.
- Je suis content parfois de ne pas avoir été dessiné dans une recherche du beau, mais juste dans un instant de vie, sans réflexion. Je suis un instant de vie de Laura, et je pense que ça a du sens. Je sais que tu ressens la même chose envers sa sœur.
Nous n'appelons jamais les autres humains par leur prénom, juste notre créateur. Je ne sais pas vraiment pourquoi. Ce n'est pas une règle, c'est un fait. Aucun autre humain n'a vraiment d'importance je crois.
- Et je suis content que justement tu ressentes la même chose, avait-il continué. Les nouvelles œuvres n'ont plus cette vision. Elles naissent en colère et disparaissent rapidement.
- L'adolescence, rébellion vis-à-vis des créateurs.
- J'essaie simplement de te dire que je suis heureux que tu sois là, que tu existes, je t'aime vieux.
Il n'y eut jamais plus dans tout l'univers – du moins dans mon univers – de silence plus éloquent que celui qui suivit cette conversation. Nous regardions tous les deux le cerisier balancer au gré des bourrasques, sur le fond sonore de la trotteuse de la pendule.
Tout ça pour dire que Gragouille, c'est mon meilleur ami.
Mais reprenons dans l'ordre : mes trois ans sur ce fameux comptoir de cuisine. Trois années de franches rigolades. Avec Gragouille nous étions encore jeunes, nous nous amusions d'un rien. Pendant pas mal de temps notre principale occupation était de commenter tout ce que faisaient les humains. Le fait que nous puissions entendre tout ce qu'ils disaient alors qu'eux non, était source continuelle de rire, paris ou sarcasmes. Comme eux le faisaient devant la télévision "Ah, quelle andouille celui-là!", "Mais cours!", "Non, ne lui dis pas ça, il sort avec l'autre nana!".
De notre coté ça donnait "je te parie que le lait va déborder", "Quel débile, ses clefs sont sur le buffet, il peut bien les chercher dans sa veste et engueuler sa femme, tiens", "ce livreur a quelque chose de Baloo je trouve".
Cet amusement s'est arrêté quand Julie avait neuf ans. Ce jour-là, je la regardais jouer sur la terrasse avec son skateboard. Elle était bien protégée, casque, genouillères, coudières. La panoplie. D'ailleurs, le père, confiant, ne la surveillait pas, il était affairé au barbecue.
Au début elle faisait des allers-retours un peu maladroits, en tombant assez rarement cependant. Puis, il lui est venu une idée stupide, qu'ont tous ceux possédant une planche-à-roulettes tôt ou tard : elle s'assit sur la planche et se laissa pousser par sa sœur.
J'ai crié au père de se retourner, j'ai crié "Non Julie !". Ne pas être entendu des humains n'est pas amusant, c'est la pire malédiction de l'œuvre.
Ce que je redoutais arriva. Julie tenait la planche à deux mains sous ses fesses. A un moment elle fit "Sans les mains!", puis sentant la perte d'équilibre, elle voulut rapidement se rattraper et elle mit la main au sol. Puis roula dessus.
La baie vitrée était ouverte, j'ai entendu les os craquer ; j'ai entendu le hurlement, les larmes, la panique de la petite sœur qui croyait avoir fait une bêtise, la précipitation de la mère, le grondement du père, la course à la voiture avec Julie dans ses bras.
A partir de ce moment, j'ai commencé à saigner en dedans. Je ne pourrais jamais protéger l'être le plus cher à mes yeux. Cette évidence m'est tombée dessus. J'ai surement grandi ce jour-là.
Je n'ai plus jamais ri du fait qu'on ne pouvait pas communiquer avec les humains.
Deux phalanges cassées.
Le père fut tellement bouleversé que le soir même il fracassa le skateboard sur le mur extérieur de la maison. Cela eut pour résultat de faire sauter le crépis, de casser la planche en deux, de le soulager un peu, et de me faire sourire : je rêvais de le faire depuis le début de l'après-midi.
Ce n'est pas que je compte, mais depuis ce matin, c'est le deuxième sac poubelle qu'elle remplit et jette. J'ai l'impression qu'elle se débarrasse de bouts de vie. Peut être que c'est ce qu'on fait naturellement quand on part.
Son va et vient m'hypnotise, me renvoyant inexorablement aux images de ces bouts de vie.
Je suis parti dans la chambre de Julie pour ses dix ans, quand sa mère a eu fini de repeindre sa chambre en rose. Je collais parfaitement à l'ambiance. Peut-être que la mère avait planifié tout cela exprès, pour me sortir de la cuisine d'ailleurs.
Heureusement, entre œuvres, nous n'avions pas tellement besoin de proximité pour communiquer. Ça me permettait de savoir ce qui se passait dans les pièces principales par l'intermédiaire de Gragouille, resté sur le frigo.
Depuis lors, je suis resté dans cette chambre, mis à part six mois autour des seize ans de Julie, où elle avait décidé que rien de "gamin" ne devait pénétrer son antre. J'étais ainsi reparti à la cuisine.
Dieu merci, cela lui est vite passé.
Etre dans la chambre de Julie, c'est mon bonheur.
J'ai longtemps été sur sa table de chevet avant de partir sur l'étagère. J'ai lu
Harry Potter avec elle, révisé les cours d'histoire, récité le monologue de Don Diègue, écouté ses amours racontées à ses copines, enduré les musiques en mode "repeat".
"Le papa pingouin", allez, ça va trente minutes ; trois semaines, ça dévient un exemple de plus à la définition de torture dans Wikipédia. Mais, de Charybde en Scylla, de Ilona en Inna... Les chansons d'enfants, c'est saoulant mais c'est mignon. Quand elle est passée à Britney Spears, Black Eyed Peas, puis Dance aux paroles lascives, là, j'ai pleuré mon idole. Ma Julie qui ondulait de manière suggestive... des images difficiles à supporter.
Elle s'amusait, reproduisait les clips, et puis, elle a compris. Ce fut progressif, mais inexorable.
Elle a ouvert la porte de sa chambre à son premier petit copain à quinze ans. Que des bisous baveux, mais quand même... des bisous baveux. D'autant plus qu'il est impossible de se détourner. Et puis ce bruit d'aspiration ! Rah ! Si au moins il avait eu de la conversation, si au moins il avait dit autre chose que "Ouais", "cool", "ça claque", "Tsss, nawak", "genre", avec un rire gras qui perdait de temps à autre sa tessiture.
Je n'ai aimé aucun copain de Julie.
Sachant que Julie est mon monde, je n'aime pas particulièrement l'idée que quelqu'un veuille se l'accaparer.
Cependant, l'un d'entre eux a trouvé grâce à mes yeux, au moins le temps du doute.
Julie avait dix-huit ans. Cela faisait déjà plusieurs fois qu'il venait, passait des heures à parler films ou musiques avec Julie, l'embrassait en la tenant bien près – beaucoup trop près – du corps, puis repartait, légèrement frustré, à ma grande satisfaction.
Un jour toutefois, il est venu avec un présent pour Julie. Une chanson. Il avait amené guitare et partition et avait chanté. Sa voix ne m'a pas touché plus que ça, et les paroles étaient assez banales, mais l'intention, la volonté inspirée, peut être même le sentiment amoureux, avait donné naissance à une œuvre dotée d'une sensibilité étonnante.
Brume était le titre de la partition. C'était son nom. Brume.
Elle est restée sur le bureau tout le temps que Julie est sortie avec ce garçon, un an.
Et Brume, c'est mon grand amour.
Avec Gragouille, nous avions une idée assez figée sur l'âme des œuvres. Il nous paraissait évident que si une œuvre est créée sans but, juste pour l'amusement, la détente, l'envie, alors l'âme était pure. Par exemple, Gragouille et moi. Il ne faut pas nous blâmer, nous étions nous aussi en pleine adolescence, nous simplifiions la plupart des schémas de vie en affirmant que nous savions, jusqu'au jour où "Attends, et si...". Nous nous basions juste sur l'empirisme. Les œuvres d'enfance, les poèmes privés, les gribouillis sur feuilles de brouillon de maths, nous ressemblaient : vision du monde à travers les yeux du créateur, amour pour lui, envie démesurée de son bonheur, de sa présence.
Et puis, il y a les autres.
Les créations "pour", ou "dans le but de". Il s'agit des dessins pour le cours d'art plastiques, des poèmes écrits pour un copain, de textes rédigés pour rendre compte du système politique, d'une pétition, d'une peinture pour la meilleure amie etc.
Ces œuvres n'étaient pas refermées sur le créateur. Elles étaient destinées.
Avec Gragouille, nous avons toujours eu du mal à nous entendre avec. Leur attachement au créateur était bien moindre, elles parlaient d'autres humains, elles avaient des pensées pour eux, elles étaient animées de passions (colère, amour, révolte, contrainte). Leurs caractères étaient vraiment différents, ils nous échappaient complètement, et par conséquent, nous pensions qu'ils étaient moins dignes, moins légitimes que nous-autres.
Brume était de ce genre-là.
Elle est arrivée, a été lue, chantée, jouée, puis a été posée sur le bureau.
En juste cinq minutes j'ai été conquis. Balayées toutes mes idées. Sur le coup, j'ai cru au coup de foudre, comme Julie en parlait à ses amies. Sa douceur, son souffle murmuré, ses mots amoureux, l'encre qui luisait sur les notes pleines de la partition. Tout en elle trouvait regard amoureux chez moi.
Evidemment, quand Julie s'est séparée de l'empafé (je passe sous silence le pourquoi du choix de ce mot, mais c'est justifié), Brume disparut dans un sac elle aussi.
Avec du recul, j'ai finalement compris pourquoi j'ai passé un an totalement envoûté par elle. Elle avait été créée par un autre, mais pour Julie. Tout ce qu'elle transparaissait, c'était l'amour pour Julie.
Autant chaque œuvre créée par Julie (dans ma catégorie) ressemblait à Julie, autant une œuvre créée pour Julie, ce n'était pas Julie, c'était l'amour de Julie. Comment ne pas tomber amoureux de l'amour ? D'autant plus l'amour de ma créatrice.
Evidemment j'ai compris bien trop tard tout ceci. Enfin trop tard... disons que j'ai d'abord passé quelques mois à pleurer sa disparition avant de me rendre compte de tout ça.
Gragouille n'a jamais compris, lui. Son heure viendra je pense. La sœur de Julie a maintenant dix-huit ans. Le coup d'un bracelet fait main, ou d'un poème écrit par un petit copain ne va pas tarder. Et je me marrerai bien de le voir transi d'amour pour un scoubidou.
Et voilà, maintenant Julie a vingt ans, je la regarde toujours vivre depuis mon poste vigie, heureux de faire partie de son monde.
Alors quand je vois ma Julie jeter de vieux vêtements, faire des cartons de livres, de bibelots, quand je la vois empaqueter sa vie, sur "c'est une belle journée", je me dis qu'avec Gragouille, nous avons été bien présomptueux.
Quand, étant des créations d'enfants, vous existez toujours après les quinze ans de vos artisans, c'est que vous êtes spécial. C'est ce qu'on pensait avec Grag. Après tout, nous sommes vraiment moches, surtout lui, et pourtant nous sommes toujours là.
Le nombre de fois que la mère a voulu jeter Gragouille s'est perdu dans la boucle de l'infini depuis longtemps.
Tiens, encore la semaine dernière.
- Laura m'a encore sauvé aujourd'hui, avait dit Grag mardi matin.
- La mère t'avait encore détaché ?
- Je crois que maintenant elle essaie au moins une fois par an, juste pour voir.
- Comment a réagi la sœur de Julie ?
- Laura a discuté calmement avec sa mère en argumentant chaque point : "MAMAAAAAN, IL EST OUU ?"
Ça me fait rire à chaque fois. Ça ressemble tellement à la sœur de Julie. C'est une pile, elle saute, elle crie quand elle est contente, quand elle est en colère, quand elle cherche son portefeuille, quand sa série préférée commence, etc. Très...vivante.
- Ah, c'était donc pour toi. On a tous entendu ce passage là. Il y a eu aussi "MAIS MERDE T'ABUSES", mais tu comprends que ce sont des phrases assez habituelles, impossible de déterminer le sujet.
- Elle m'a remis elle-même sur la porte du frigo avec les magnets. Elle a dit "Gragouille c'est une partie de moi, si tu l'enlèves, c'est que je ne suis plus ici"
Quand j'y repense, il a dû pleurer de joie.
Julie n'a jamais rien dit de tel. Elle s'exprime beaucoup moins aussi, plus calme en un sens.
Bref, nous nous pensions donc immortels.
Depuis hier je doute vraiment de plus en plus.
Elle jette beaucoup de choses et met le reste en carton. Mon tour va venir. D'ici peu elle va en venir à l'étagère.
Elle a eu son DUT en juin dernier. A la rentrée elle part pour Bordeaux, en école d'ingénieur. Ils ont fait une fête quand ils ont su pour son admission. J'étais content moi aussi, mais pas tant que ça. Elle part. C'est la fin. Oublié ou jeté.
Soyons réalistes, elle rejoint la grande ville, elle aura un tout petit appartement, sa vie indépendante, vie d'adulte, la probabilité qu'elle s'encombre d'une licorne-pingouin rose en pâte-à-sel s'approche du nombre de mes sabots : zéro.
Du coup, je suis là, à me désespérer de ses habitudes musicales, alors que d'ici peu, soit je les regretterai, soit je ne serai plus. Là, à me remémorer ma vie avec Julie, ma vie pour Julie... ma vie est Julie.
Gragouille ne dit rien depuis ce midi, il a compris lui aussi.
Bon, elle a fini le bureau. Je crois que les étagères sont les prochains objectifs.
Oh non, elle a mis "Beautiful disaster"... non seulement c'est le genre de musiques qu'on entend quand le héros quitte l'héroïne, lui sur le quai, elle, le front collé sur la vitre du train qui pleure de pluie, mais en plus ce titre ne présage rien de bon.
- Gragouille, mon pote, ça y est, c'est le moment!
Evidemment, il ne répond pas.
Elle tend sa main vers moi, je voudrais fermer les yeux, c'est déjà bien d'essayer.
"such a beautiful disaster"
...
Elle me regarde. Mon dieu, depuis quand ne m'avait-elle pas regardé ainsi? Je me perds totalement. Elle me sourit. Julie...
Elle me plonge dans un contenant. C'est le carton.
L'improbable se produirait-il? Les statistiques, c'est que du vent.
- Les stats c'est que du vent Grag!
Je l'entends rire. Je ris aussi, je ris comme j'ai jamais ri.
Demain, je serai à Bordeaux.
Passerai-je sous silence que le nouveau copain de Julie s'est débrouillé le lendemain pour me briser, en calant le micro-ondes pile là où j'étais sur le coin cuisine ?
Le point positif c'est qu'il y a un froid entre eux maintenant.
Heureusement que les œuvres ne meurent pas quand elles sont en mille morceaux. Non, nous mourons quand ceux pour qui nous existons ne nous veulent plus.
Avec application, Julie a mis de la colle sur mes boudins pâteux, comme à ses cinq ans.
Une fois fini, elle a juste dit "Ju-lili "
Je suis éternel.