Un jeune homme solitaire, empêtré dans ses élucubrations philosophiques, pose un regard nouveau sur les moustiques qui l’assaillent. Bonne lecture !
Aucun incident ne venait perturber la progression, à la fois sereine et morose, de mon existence. Le silence m’inondait. Je vivais ma vie telle qu’elle se déroulait. Je n’osais la précipiter ni d’un coté ni de l’autre, d’ailleurs ma vie n’avait carrément pas de cotés elle était à l’image d’une boule, toute ronde, elle roulait tranquillement sur le sentier du temps. Peut être que c’était le temps qui la poussait par derrière où la tirait par le devant. Peu importe, elle roulait son train lentement mais sûrement.
En fin de journée, le marécage recouvrait toute sa profondeur. Pressé par la nuit, le soir, à Martil, passait très vite, surtout lorsque le ciel était couvert. Tel un poète, J’admirais la portion du marécage que laissait entrevoir ma fenêtre. L’eau était glauque, épaisse, recouverte de lentilles et d’algues vertes. Le marécage était admirablement marécageux, les riverains y jetaient sans vergogne les ordures et des monticules de gravats assiégeaient son rivage. Il avait néanmoins sa couronne de joncs et disséminés, par endroits, quelques roseaux, mais pas plus. Le marécage agonisait, il voyait venir sa fin. En dépit de son insalubrité, de l’entassement d’immondices et, même de son odeur nauséabonde, la surface reflétait d’innombrables facettes de lumière.
Le spectacle du marécage me ravissait surtout lors qu’approchait le coucher du soleil. Je restais fasciné à contempler la surface d’eau où miroitait le subtil défilement des nuances du bleu du ciel. Parfois, par bonheur, j’y surprenais le reflet du passage discret et imperceptible des nuages rouge vermeil. Malheureusement en hiver, et à Martil, le soleil ne se couche pas ; il chute subitement, au milieu de l’après midi, derrière les montagnes du Rif. Le soleil préfère aller s’incliner dans l’océan atlantique, tout prés des plages douces d’Agadir. Cette détente béate et fugace du soir était à la mesure du supplice qui m’attendait la nuit.
J’eus juste le temps d’allumer la bougie et de m’étendre sur le lit, Que déjà Ils se manifestèrent. Ils prirent place. Ils se positionnèrent. Ils se placèrent en embuscade. Ce sont les moustiques. Les moustiques de Martil, bien sûr. Aussi gros que des libellules. Bien visibles beaucoup plus grands que les moustiques qui vivent au Sud du Maroc. Des moustiques engraissés, ils avaient de l’embonpoint. Je me demandais comment ils arrivaient à rester accrochés au mur. Ce n’était pas un ou deux moustiques, mais une vingtaine. Déployés dans toute la maison, ils se mettaient en appétit. Ils attendaient patiemment l’instant propice.
Les moustiques de Martil sont uniques. Dans le monde zoologique. Ils passent le jour à dormir dans le marécage et dés la fin de la journée, ils envahissent les maisons. Des vampires ! Les femelles partent en quête de sang. Elles s’engouffrent dés qu’elles trouvent des fenêtres ouvertes. Elles localisent facilement leurs proies. Comme moi. Elles utilisent pour cela toute une technologie. Des capteurs de couleur, des capteurs de chaleur, des capteurs de dioxyde de carbone. Car pour les éviter, surtout point ne respirer. Bardées d’outils de détection à tel point qu’il est quasiment impossible de leur échapper. Elles perçoivent les sueurs, les odeurs, les radiations, et même les vibrations ; bref ce sont des moustiques forts, des moustiques sophistiqués.
Au début lorsque je suis arrivé pour la première fois ici ; ils me perforaient l’épiderme avec une telle cruauté que je sautais de mon lit. Un vrai cauchemar. Impossible de dormir. Des pesticides ! Oui j’en ai bien essayé. Des plantes répulsives ! Une moustiquaire ! La fermeture de tous les orifices ! Toutes les stratégies, rien ne les intimidait. Si seulement leur salive anesthésiait l’endroit où elles piquaient. Non. Leur salive sert à empêcher le sang de coaguler. Des Dracula, ils n’apprécient pas de sang coagulant, ils préfèrent du sang frais coulant. Chaud et frais. Aujourd’hui ils continuaient encore à me torturer. J’essayais juste de dormir, avant qu’ils n’eussent commencé les hostilités. La seule issue était de plonger dans un sommeil aussi profond que possible. Ne pouvant rien, je les laissais aspirer mon sang. Ils le consommaient sans modération. Ce n’est pas un petit ventre qu’ils ont dans leur abdomen, ces petites bestioles, mais une cruche. Ils la remplissaient si goulûment que parfois ils avaient du mal à décoller. Elles avaient des larves à nourrir.
Quel besoin impérieux, avait poussé le bon Dieu à créer de si abominables machines ? L’équilibre écologique ! Possible. Je devrais, sans doute pour m’aligner sur la nature, domestiquer des hirondelles chez moi pour me prémunir de ces satanés moustiques. J’enviais bien les hommes dont les demeures attiraient les hirondelles. Ils avaient bien de la chance. J’aurais bien aimé, moi aussi, avoir un couple d’hirondelles, non pas au dessus de ma porte, mais à l’intérieur même, prés de moi. Pour tenir en respect ce commando de moustiques. Un commando intrépide. Pour l’instant la fumée de la bougie les gênait un peu, mais un peu seulement. Ils aiguisaient les lames de leurs mandibules, ils nettoyaient leur stylet. Ils vérifiaient leurs armes.
Ces moustiques sont dangereux. Imaginez. Ils piquent d’autres animaux, des ânes, des vaches, des porcs, des oiseaux, des rats peut être même des chauves souris, ceux qui ont le sang chaud peut être qu’ils s’en prennent même aux grenouilles. Que de bactéries que de virus, d’allergènes et d’invisibles toxines ! N’est ce pas effroyable ? Toutes les maladies que ces insectes peuvent nous transmettre. J’en frissonnais à chaque fois que j’y pensais. Un véritable danger pour l’humanité. Le paludisme, la fièvre jaune, la malaria, la filariose… et quoi encore ! Quel martyr pour les personnes sensibles. Les bébés, les hémophiles.
Des moustiques sanguinaires. Il n’y a pas à dire. Il suffit de les voir d’un peu plus prés. Ils disposent autour de leur bouche, si l’on peut appeler cet effrayant rostre une bouche, tout un arsenal de boucher : des ustensiles pour couper, d’autres pour percer un boyau pour aspirer, des mandibules tranchantes et d’autres instruments tactiles pour déguster. Bref toutes les pièces buccales nécessaires pour une transfusion sanguine en bonne et due forme, mais sans asepsie, ni la moindre délicatesse.
Feignant de les ignorer, j’essayais de me concentrer sur le train austère et monotone de ma vie. Aucun événement ne venait perturber la platitude. Rien n’arrivait chez nous ! Tant mieux ! Je m’en délectais cela m’épargnait au moins quelques inquiétudes; vite je sombrais dans une plénitude d'indifférence à l'abri des fulgurances du doute. De ce marasme, je l'avoue, je savourais discrètement l’indolence. Je n'arrivais pas à comprendre la vie; je n'arrivais pas à lui attribuer un but sensé, raisonnable. D’ailleurs à la raison jamais mon esprit ne voulait s’accorder. Vivre le jour, travailler, manger puis dormir la nuit, à quoi rimait cette fastidieuse succession? Quelle est la finalité de cette suite des jours et des nuits? La question restait sans réponse, suspendue. Je reconnaissais chaque fois mon incapacité à résoudre ces épineuses questions. Cependant je ne ressentais aucune humiliation spirituelle, tant il est vrai que je ne prenais pas la lourde peine d'élucider mes conflits éthiques. Et quand bien même j’en prenais la peine je ne réussissais qu’à décupler mon désarroi. Mon esprit très vite s’égarait. Il me frustrait. Il n’était pas suffisamment affûté pour pouvoir s’immiscer, comme je le désirais dans les méandres obscurs de l’inconnu. Je me contentais d'effleurer du seul regard vague la surface fruste du paysage. J'affectionnais plutôt la tangente et préférais, par manque d'audace et de témérité, me laisser entraîner dans le sens du courant. Mon esprit redoutait les abyssales intrigues et les colossaux "pourquoi", et même lorsque, par inadvertance, il osait les affronter, il me revenait tout bredouille. Je manœuvrais alors souvent par des raisonnements évasifs pour justifier ma nullité et me persuader de la justesse et du bien fondé de mon attitude.
L’escadrille au dessus de ma tête lança des éclaireurs. Ils passèrent prés de moi, dans un bruit de meule. Je tressaillis, tout mon corps frissonna. Zzzzz…Zzzzz…Zzzzz. Le bruissement provoqué par le battement de leurs ailes, produisait un sifflement qui en disait long sur leur intention. Ils s’impatientaient. Ils avaient faim. Les autres restés immobiles trépignaient dans leur cachette. Ils discutaient le plan d’attaque, la stratégie de l’offensive. Les priorités. Ils se distribuaient les zones d’assaut ; qui du front, qui des joues, qui des mains, qui des pieds, généralement les parties qui restaient à flanc découvert.
Ces insectes sont nuisibles ; ils ressemblent, en tout point, aux microbes pathogènes. Ces insectes sont en plus, ce qui est grave, des vecteurs de maladies. Ce ne sont pas des insectes utiles comme les abeilles qui nous fabriquent du miel ou des coccinelles qui protègent nos orangers. Ils sont une nuisance pour la qualité de notre vie. Puis ils aggravent leur statut, ils s’en prennent à nous. Les insectes nuisibles nous causent des dommages, une gêne pour notre bien être. Ce sont des parasites. Si seulement ils se contentaient d’accomplir leur rôle écologique pour lequel ils ont été créés, de rester imbriqués dans leur chaîne alimentaire, personne ne s’en prendrait à ces effroyables insectes. Si seulement ils piquaient seulement les oiseaux ou les gnous. Non. Ils osent nous attaquer dans nos propres maisons. Ils apprécient la chair humaine, ils veulent notre peau. Alors çà change tout. Ils s’en prennent au maître : ils sont donc dangereux. Eminemment dangereux. Il faut les éliminer. Il faut les exterminer. Personne ne s’inquiètera de la disparition de telles espèces. Pas même ceux qui protègent les animaux. Ce ne sont ni des ibis, ni des colibris, et encore moins des papillons monarques. Ce sont juste des insectes ! Des insectes qui se sont trompés de planète.
Pour contrer leurs attaques, il faudrait vraiment s’ingénier à trouver la parade : chandail suffisamment épais et pourquoi pas imbibé d’odeurs répulsives, des gants en cuir ou en polyester résistant, des chaussettes en caoutchouc ou en latex synthétique imperméable, un capuchon ou mieux une cagoule de pompier, une paire de lunettes de plongée pour protéger les paupières, un équipement spécial pour respirer. Bref, il faut en somme, Un scaphandre autonome.
Je ferais mieux de penser à autre chose. Je n'usais à cette fin d'aucun savant argument et avec une facilité inouïe je retrouvais ma sérénité. C'est tellement simple, tellement facile de ne pas prêter attention à ces fugaces remords. Le calme était là omniprésent. Il ne fallait pas réfléchir. Quoi de plus simple. Ainsi, longtemps je m'étais sagement tenu sur le seuil de mes pensées, craignant de céder à leurs imprévisibles caprices. Les investigations dans le domaine de la métaphysique seraient du reste je le savais stériles. Aucune pensée ne pourrait changer le visage crispé du monde. Ma pensée, à force d'user de subterfuges, excellait dans cet exercice. « Le monde n’attend pas de toi que tu le changes ! » Me persuadais-je. En pensant de la sorte, je n'arborais aucune prétention d'exister, d'ailleurs en ce qui me concerne et d'une tout autre manière, j’existais sans penser tout à fait.
Un sifflement caractéristique, une petite meule de dentiste, écorcha soudain le silence de la pièce. La sibilation aigue et fulminante d’une flèche pointue fendilla l’air. Une hélice de lames stridula. Les moustiques s’abattent sur ton front, sur ta joue, sur le bout de ton nez avec leur marteau piqueur suceur. Habiles, sournois et avides. Avec une précision telle, que du premier coup, ils atteignent les artérioles du profond derme. Du savoir faire ! L’art de piquer ! Ils préfèrent le sang oxygéné. Le sang des veines les soûle et leur donne le vertige. Et avant même que tu aies bougé le bras. Avant que ta main n’ait atteint l’incision, ils ont déjà pompé une bonne dose. Quelle célérité dans l’esquive. Le geste prompt ils évitent les ripostes. L’impact brûle, dérange, démange, irrite et s’enflamme ; mais, tu peux toujours te gratter. Ni les mouvements prestes ni les tentatives de les dissuader ne sauveront ta peau. Ils piquent, aspirent et s’enfuient. Ils piquent, aspirent et s’enfuient. Et repiquent, encore et encore, jusqu’à remplir leur cruche. Toute la nuit durant, un va-et-vient, un tourment, un supplice. Ce n’est qu’au petit matin, repus et gavés, volant en rase-mottes, d’un vol pénible et ondulant, qu’ils regagnent le marécage.
Le matin, quand tu amènes ton honorable petite personne devant le miroir pour le rite narcissique habituel. Quand tu te regardes devant la glace, désarçonné, désappointé, tu as du mal à t’accepter. T’as le visage tout boursouflé, le nez ampoulé, les joues marquées de taches rouges. Tu as du mal à te dévisager, de la peine à te reconnaître. Ce n’est pas la rougeole ! Ce n’est pas la rubéole ! Tu le sais bien ! Rassures toi ; ces douloureuses et inesthétiques petites fraises, c’est juste le champ de bataille des moustiques. Ils te marquent. Le visage ainsi tamponné, tous ceux qui habitent Martil savent que tu fais partie des malheureux riverains du marécage. Les hôtes des moustiques. Nous sommes sur leur territoire. Ils se servent, ils ne se gênent pas. Ils exigent leur tribut. Et non loin du miroir, Il y en aura toujours deux ou trois accrochés au plafond. Incapables de regagner leur retraite tellement chargés de victuailles, qui t’épieront avec leurs abominables yeux composés, qui se moqueront de ton air désemparé. Qui te taquineront malicieusement dans leur dialecte phéromonal de moustique : « très bon…Ton sang…Vraiment exquis… à très bientôt, la prochaine nuit ».