Ah ! Cette citation de Céline me rappelle aussi un passage des
Essais qui est très à propos ; aussi faut-il se donner le temps de prendre en compte certaines nuances que Montaigne laisse transparaître, je serais bien en mal de savoir les expliquer moi-même...
Chap. 40 : Le Bien et le Mal dépendent surtout de l’idée que nous nous en faisons
« 45. Que notre opinion donne leur prix aux choses, on le voit par le grand nombre de celles que nous ne regardons pas seulement pour leur valeur, mais en pensant à nous. Nous ne nous occupons ni de leurs qualités ni de leur utilité, mais seulement du prix qu’il nous en coûtera pour les posséder, comme si cela constituait une partie de leur substance. Et ce que nous appelons leur valeur, ce n’est pas ce qu’elles nous apportent, mais ce que nous y apportons. Et sur ce je m’avise que nous sommes très regardants à nos dépenses. Leur utilité est fonction de leur importance, et nous ne les laissons jamais enfler inutilement. C’est l’achat qui donne sa valeur au diamant, la difficulté à la vertu, la douleur à la dévotion, l’amertume au médicament.
46. Il en est un qui, pour parvenir à la pauvreté, jeta ses écus dans la mer que tant d’autres fouillent en tous sens pour y pêcher des richesses. Épicure a dit que le fait d’être riche n’apporte pas un soulagement, mais un changement de soucis. Et c’est vrai que ce n’est pas la disette, mais plutôt l’abondance qui génère l’avarice. Je vais raconter l’expérience que j’ai sur ce sujet.
47. J’ai connu trois situations différentes depuis que je suis sorti de l’enfance. La première période, qui a duré près de vingt ans, je l’ai passée sans autres moyens que fortuits, dépendant des dispositions prises par d’autres pour me secourir, sans revenu assuré et sans tenir de comptes. Je dépensais d’autant plus allègrement et avec d’autant moins de souci que ma fortune dépendait entièrement du hasard. Je ne fus jamais plus heureux. Je n’ai jamais trouvé close la bourse de mes amis : m’étant donné pour règle absolue de ne jamais faillir à rembourser au terme que j’avais fixé, ils l’ont maintes fois repoussé quand ils voyaient l’effort que je faisais pour satisfaire à mes engagements. De sorte que j’affichais, en retour, une loyauté économe et quelque peu tricheuse.
Je ressens naturellement quelque plaisir à payer : c’est comme si je déchargeais mes épaules d’un fardeau ennuyeux, et de l’image de la servitude que constitue la dette. De même qu’il y a quelque contentement qui me chatouille quand je fais quelque chose de juste et qui fait le bonheur d’autrui.
48. Je mets à part les paiements pour lesquels il faut venir marchander et compter ; car si je ne trouve quelqu’un pour s’en charger, je les fuis de façon honteuse et injurieuse tant que je peux, craignant cette discussion, avec laquelle mon humeur et ma façon de parler sont tout à fait incompatibles. Il n’est rien que je haïsse autant que de marchander : c’est là une relation de pure tricherie et d’impudence. Après avoir débattu et barguigné une heure durant, l’un ou l’autre abandonne sa parole et ses serments pour cinq sous obtenus. C’est pourquoi j’empruntais à mon désavantage, car n’ayant pas le courage de réclamer en présence de l’autre, je reportais cela à plus tard au hasard d’une lettre, ce qui n’a pas grande efficacité et qui facilite plutôt le refus. Je m’en remettais donc plutôt, pour la conduite de mes affaires, aux astres, et plus librement que je ne l’ai jamais fait depuis, à la providence et à mon flair.
49. La plupart de ceux qui savent gérer leurs affaires estiment horrible de vivre ainsi dans l’incertitude. Mais ils ne se rendent pas compte, d’abord, que la plupart des gens vivent ainsi. Combien d’honnêtes gens n’ont-ils pas abandonné toutes leurs certitudes, combien le font chaque jour, pour rechercher la faveur des rois et courir la chance ?
César s’endetta d’un million en or au-delà de ce qu’il possédait pour devenir César. Et combien de marchand commencent leurs affaires par la vente de leur métairie, qu’ils envoient aux Indes
à travers tant de mers déchaînées. [Catulle, IV, 18]
Et par un temps si peu fertile en dévotions que le nôtre, nous voyons mille et mille congrégations qui coulent une vie paisible, attendant chaque jour de la libéralité du Ciel ce dont ils ont besoin pour dîner.
Et deuxièmement, ils ne se rendent pas compte que cette certitude sur laquelle ils se fondent n’est guère moins incertaine et hasardeuse que le hasard lui-même. Je vois d’aussi près la misère au-delà de deux mille écus de rente que si elle était toute proche de moi. Car le hasard est capable d’ouvrir cent brèches à la pauvreté à travers nos richesses, et il n’y a souvent qu’un pas de la fortune la plus extrême au quasi dénuement.
La fortune est de verre, et quand brille, elle se brise.[Publius Syrus, in Juste Lipse, Politiques]
Et elle peut envoyer cul par dessus tête toutes nos précautions et nos défenses.
50. Je trouve que pour diverses raisons, on voit plus souvent l’indigence chez ceux qui ont du bien que chez ceux qui n’en ont pas ; et qu’elle est peut-être moins pénible quand elle vient seule que quand elle apparaît au milieu des richesses, qui proviennent plutôt d’une bonne gestion que de recettes véritables : « Chacun est l’artisan de sa propre fortune » [Salluste, de rep. ordin. I, 1]. Et un riche qui n’est plus à son aise, mais pressé par la nécessité et les ennuis d’argent me semble plus misérable que celui qui est simplement pauvre. « L’indigence au sein de la richesse est la pire des pauvretés. » [Sénèque, Épîtres, LXXIV]
Les plus grands princes et les plus riches, sont généralement amenés, par la pauvreté et le besoin, à l’extrême nécessité. Car en est-il de plus extrême que celle qui conduit à devenir les tyrans et injustes usurpateurs des biens de leurs sujets ?51. Ma deuxième situation fut d’avoir de l’argent. M’y étant attaché, j’en fis bien vite des réserves non négligeables en fonction de ma condition sociale. J’estimais que l’on ne dispose vraiment que de ce qui excède les dépenses ordinaires, et qu’on ne peut être sûr d’un bien qui ne représente qu’une espérance de recette, si évidente qu’elle paraisse. Car je me disais : et s’il m’arrivait tel ou tel fâcheux événement ? Et à cause de ces vaines et pernicieuses pensées, je m’ingéniais à parer à tous les inconvénients possibles grâce à cette réserve superflue. Et à celui qui m’alléguait que le nombre des événements possibles était infini je trouvais encore le moyen de répondre que cette réserve, si elle ne pouvait être prévue pour tous les cas, l’était tout de même au moins pour bon nombre d’entre eux. Mais cela n’allait pas sans douloureuse inquiétude. J’en faisais un secret.
Et moi qui ose tant parler de moi, je ne parlais de mon argent que par des mensonges, comme font ceux qui, riches, se font passer pour pauvres, et pauvres jouent les riches, sans que jamais leur conscience ne témoigne sincèrement de ce qu’ils ont vraiment. Ridicule et honteuse prudence !
52. Allais-je en voyage ? Il me semblait toujours que je n’avais pas emporté assez d’argent. Et plus je m’étais chargé de monnaie plus je m’étais aussi chargé de craintes : à propos de l’insécurité des chemins, ou de la fidélité de ceux qui transportaient mes bagages, dont je ne parvenais à m’assurer vraiment – comme bien des gens que je connais – que si je les avais devant les yeux.
Laissais-je ma cassette chez moi ? Ce n’étaient que soupçons et pensées lancinantes, et qui pis est, incommunicables ! Mon esprit en était obsédé. Tout bien pesé, il est encore plus difficile de garder de l’argent que d’en gagner. Si je n’en faisais pas tout à fait autant que je le dis, du moins me coûtait-il de m’empêcher de le faire. Quant à la commodité, j’en profitais peu ou pas du tout : si j’avais plus de facilité à faire des dépenses, celles-ci ne m’ennuyaient pas moins ; car comme disait Bion, le chevelu se fâche autant que le chauve si on lui arrache les cheveux. Et dès que vous vous êtes habitué, que vous vous êtes représenté en esprit un certain tas d’or, vous n’en disposez déjà plus, car vous n’oseriez même plus l’écorner… C’est un édifice qui, vous semble-t-il, s’écroulera tout entier si vous y touchez : il faut vraiment que la nécessité vous prenne à la gorge pour vous résoudre à l’entamer. Et avant d’en arriver là, j’engageais mes hardes, je vendais un cheval, avec bien moins de contrainte et moins de regret que lorsque je devais faire une brèche dans cette bourse privilégiée et tenue à part. Mais le danger est alors celui-ci : il est malaisé d’établir des bornes à ce désir d’accumulation (il est toujours difficile d’en trouver parmi les choses que l’on croit bonnes), et donc de fixer une limite à son épargne : on va toujours grossissant cet amas, l’augmentant d’un chiffre à un autre, jusqu’à se priver bêtement de la jouissance de ses propres biens, pour jouir simplement de leur conservation, et ne point en user.
53. Et c’est pourquoi, selon cette façon de voir les choses, ce sont les gens les plus fortunés qui ont en charge la garde des portes et des murs d’une ville. À mon avis, tout homme riche est avare. Platon classe ainsi les biens corporels et humains : la santé, la beauté, la force, la richesse ; et la richesse n’est pas aveugle, dit-il, mais très clairvoyante au contraire quand elle est illuminée par la sagesse. Denys le Jeune fit preuve à ce propos d’un beau geste. Ayant été averti qu’un Syracusain avait caché en terre un trésor, il lui fit dire de le lui apporter. L’autre s’exécuta, mais s’en réserva toutefois en secret une partie, avec laquelle il s’en alla dans une autre ville où, ayant perdu son habitude de thésauriser, il se mit à vivre à son aise. Apprenant cela, Denys lui fit rendre le reste de son trésor, disant que puisqu’il avait appris à s’en servir il le lui rendait volontiers.
54. Je vécus quelques années obsédé par l’argent, jusqu’à ce qu’un démon favorable me fasse sortir de cet état, comme le Syracusain, et dépenser ce que j’avais amassé : le plaisir d’un voyage très coûteux fut l’occasion de jeter à bas cette stupide conception. Je suis donc de ce fait tombé dans une troisième sorte de vie, qui (je le dis comme je le sens), est certes plus plaisante et plus réglée, car maintenant je règle ma dépense sur ma recette. Tantôt l’une est en avance, tantôt c’est l’autre, mais elles sont toujours proches sur les talons l’une de l’autre. Je vis au jour le jour, et me contente de pouvoir subvenir à mes besoins présents et ordinaires : toutes les économies du monde ne sauraient suffire aux besoins extraordinaires ! Et c’est folie d’attendre du hasard qu’il nous prémunisse contre lui-même.
C’est avec nos propres armes qu’il faut le combattre, car celles que fournit le hasard peuvent toujours nous trahir au moment crucial. Si je mets de l’argent de côté, ce n’est que dans l’idée de l’employer bientôt. Non pour acheter des terres – dont je n’ai que faire – mais pour acheter des plaisirs. « Ne pas être cupide est une richesse, et c’est un revenu que ne pas avoir la manie d’acheter. » [Cicéron, Paradoxes, VI, 3]. Je n’ai pas peur de manquer ni le désir d’augmenter mon bien. « C’est dans l’abondance qu’on trouve le fruit des richesses, et c’est la satisfaction qui est le critère de l’abondance. » [Cicéron, Paradoxes, IV, 2] Et combien je me félicite de ce que cette disposition d’esprit me soit venue à un âge naturellement enclin à l’avarice ! Ainsi je suis épargné par cette folie si courante chez les vieux, et la plus ridicule de toutes les folies humaines.
55. Phéraulas, dans la Cyropédie de Xénophon, était passé par les deux premières situations que j’ai évoquées, et avait trouvé que l’accroissement des biens n’augmentait pas son appétit pour boire, manger, dormir et embrasser sa femme. D’autre part il sentait comme moi peser sur ses épaules l’inconvénient d’avoir à s’occuper de ses biens. Alors il décida de faire le bonheur d’un jeune homme pauvre qui était son ami fidèle et qui courait après la fortune, et lui fit présent de la sienne qui était grande, et même de celle qu’il était encore en train d’accumuler jour après jour grâce à la libéralité de son bon maître Cyrus, et grâce à la guerre.
La seule condition était que le bénéficiaire s’engage à le nourrir et à subvenir honnêtement à ses besoins, comme étant son hôte et son ami. À partir de ce moment, ils vécurent ainsi très heureusement, et satisfaits l’un et l’autre du changement de leur condition. Voilà quelque chose que j’aimerais beaucoup imiter.
56. J’admire grandement aussi le sort d’un vieux prélat, dont j’ai pu constater qu’il s’était tout bonnement démis de sa bourse, de ses revenus, et de sa garde-robe, tantôt au profit d’un serviteur qu’il avait choisi, tantôt d’un autre, et qui a coulé ainsi de longues années, ignorant de ses affaires, comme s’il y était étranger. Faire confiance à la bonté d’autrui n’est pas un faible témoignage de sa propre bonté, et par conséquent, Dieu favorise volontiers cette attitude. Et quant au prélat dont j’ai parlé, je ne vois nulle part de maison plus dignement ni plus régulièrement gérée que la sienne. Heureux celui qui a ainsi réglé à leur juste mesure ses besoins, de façon à ce que sa fortune puisse y suffire sans qu’il s’en préoccupe et sans être dans la gêne, et sans que leur répartition ou acquisition vienne à troubler ses autres occupations, plus convenables, plus tranquilles, et selon son cœur.
57. L’aisance ou l’indigence dépendent donc de l’opinion de chacun, et ni la richesse, ni la gloire, ni la santé, n’apportent autant de beauté et de plaisir que ce que leur prête celui qui les possède. Chacun de nous est bien ou mal selon qu’il se trouve ainsi.
Est content non celui qu’on croit, mais celui qui en est lui-même persuadé. En cela seulement, la croyance devient vérité et réalité. »