Un défi de DrGrimm, que j'ai enfin fini par réaliser !!
Ce que je faisais là ? Je me le demande encore. Jamais je ne me suis posé la question du pourquoi, du comment… Tous les soirs, je déambule dans les rues de cette petite ville sombre. Il y a un moment que j’ai délaissé les grandes artères lumineuses et bondées pour les ruelles plus étroites, authentiques et franchement mal famées des vieux quartiers. Ils ne sont même pas dans le centre, le centre est beau, neuf, agréable : mort. Mais cette vieille périphérie abimée, ces ruines rafistolées, des caniveaux emplis d’un mélange indéfinissable, cette vieille ville me revigore, je m’y sens à nouveau tout neuf, avec même un zeste d’énergie de ma jeunesse ancienne.
C’est que je ne suis plus tout neuf moi. J’en ai vu passer, des années, tranquillement installé chez moi. Nous, on peut demeurer intact longtemps, comme disait mon grand-père. « Le mieux pour vivre longtemps, c’est de ne pas être pressé ! ». Il avait bien raison, rien qu’à voir comment à fini mon frère, à toujours courir dans tous les sens, sans prendre un seul instant pour lui, eh bien il a fini par lui arriver un pépin, et depuis il n’y a plus de jus dans son corps tout sec, âgé prématurément par son intempérance. Tous n’ont pas cette chance… La banane qui vivait en face de chez moi, à force d’oublier les précautions à prendre, elle a fini par s’oxyder, avec sa volonté de grand air, et puis aujourd’hui, ils l’ont évacuée dans un verre tellement elle était liquide. Il ne fait pas bon oublier sa nature.
Je me baladais par là donc, sans savoir où aller exactement, sans but quoi. Je n’en ai jamais lors de mes pérégrinations nocturnes, mais ça me permet de découvrir, de bouger. Et je suis tombé sur ce bar, cet étrange bouge d’où parvenaient pêle-mêle des relents d’alcool, de sueur et de fumée de cigarettes, une faible lueur éclairait la venelle au travers d’une vitre dont la crasse avait du être soigneusement entretenue depuis nombre de générations de tenanciers. Un brouhaha discret emplissait mes oreilles et m’attirait vers cet endroit, dont je poussais sans m’en rendre compte l’huis et où j’entrai d’un pas mal assuré.
Il faisait une chaleur à crever là dedans, entre les chauffages sans doute poussés au maximum, et la chaleur de tous les pochtrons, joueurs et rats d’égouts serrés les uns contre les autres. Sans compter les odeurs pestilentielles qui s’échappaient du tout ; c’était irrespirable. Je fendis la foule pour aller me poser au comptoir : quitte à être dans un bar, aussi horrible soit-il, autant boire un coup non ?
Le patron me jeta un rapide coup d’œil et, sans même demander, me servit un grand verre d’une boisson ambrée. C’était fort, mais au-delà de ça, quelque chose me dérangeait. Quand je lui demandai avec quoi était fait cet alcool, il me répondit avec un grand sourire :
« Des agrumes fermentées ! »
J’en recrachais ma gorgée sur le comptoir et laissais tomber le verre sur le sol sale où il se brisa dans un bruit à peine audible dans le vacarme ambiant.
« Hé, mais ça va pas ?
_ Vous… Vous me servez ça !
_ Monsieur est douillet ?
_ T’aurais dit quoi si j’t’avais commandé un jus d’ananas ? »
Ses hautes feuilles frémirent, et il se détourna de moi pour aller à l’autre bout du bar. Je restai là, interdit, à me poser toutes ces questions qu’on se pose quand on a de l’alcool dans le corps, et qu’on est dans un lieu infâme comme celui-ci, à commencer par la maitresse interrogation : qu’est-ce que je foutais là ?
C’est comme ça qu’elle me trouva, abîmé au dessus de la flaque de gnôle rependue sur le zinc. Elle s’assit tout simplement sur le tabouret voisin. Je ne tournais pas la tête, simplement un œil pour observer ses mains pianoter doucement, des mains fines mais pulpeuses, aux longs doigts ornés de bagues. Une fine mitaine en dentelle, du plus mauvais goût, en recouvrait une. Le serveur lui apporta un tout petit verre dans lequel elle but timidement. J’osai enfin remonter mon regard, et croisai directement ses yeux qui ne me quittaient pas alors même qu’elle portait la boisson à ses lèvres délicates. Pas belle, mais envoutante. Le grain de sa peau orangée était un peu grossier, et elle avait une petite tache sous le nez, mais rien qui soit trop moche, trop repoussant. C’était plus de la curiosité qui me poussait à l’observer, et surtout à planter mon regard dans le sien. Ses prunelles rouges brillaient d’un éclat malsain terriblement attirant, mais elle arborait autour de cela une expression naïve, innocente et presque moqueuse de ma béatitude stupide. Je devais avoir l’air sacrément abruti.
« Vous allez bien ? On dirait que vous avez vu un fantôme…
_ Je viens de boire un jus d’orange alcoolisé, ça n’aide pas.
_ Il faut faire attention à ce qu’on vous sert ici. Vous n’avez pas de proches décédés récemment ? Ce serait un comble de les retrouver ici. Et surtout comme ça.
_ Si ça se trouve, c’était un proche à vous.
_ Oh, ne soyez pas acide comme ça, dit-elle d’un ton déconfit.
_ Je suis désolé, mais être confit ne m’a pas adouci.
_ C’est étrange, c’est pourtant souvent le cas…
_ Pas assez de sucre dans mon bocal, et trop d’alcool, d’où mes besoins et mes manières piquantes.
_ Vous en mettez toujours plein les yeux comme ça ?
_ J’essaie, mais il y a toujours ce pépin ou ce morceau de pulpe qui coince, le jus passe jamais, j’ai toujours ce zeste d’ironie en moi…
_ On peut peut être y faire quelque chose.
_ Je ne vois pas bien quoi.
_ Si je vous disais votre avenir, peut être auriez vous plus confiance en vous… Cela vous aiderait-il à accepter ce que vous êtes ? Je suis sûre que le problème est là.
_ Lire mon avenir ?
_ Oui.
_ Comment faites-vous ça ?
_ Au tarot.
_ Désolé, je ne croie pas ces fariboles.
_ Allons, allons, je peux faire ça très vite, vous ne sentirez rien ! »
Un petit rire vint ponctuer sa phrase, et elle sortit d’une poche cachée de sa robe un épais paquet de grandes cartes. Elle les battit longuement, puis posa le tas sur le comptoir et commença à les tirer. Je ne regardais même pas, attendant qu’elle ait fini, et hélai fortement le patron. Au moins, dans un croque-madame, je ne risquais pas de retrouver des épluchures d’agrumes, ou alors il y aurait quelque chose de personnel là dedans.
Elle avait commencé à déblatérer ses âneries au moment où il m’avait apporté mon sandwich, et en même temps un artiste danseur de claquettes était monté sur la scène pour commencer à divertir les poivrots, tellement éméchés que j’aurais pu parier qu’il y avait plus d’alcool dans les corps que dans les bouteilles.
Entre mes mastications et le vacarme des talons sur la scène, je n’entendais que des bribes de ce qu’elle me disait, mais le tout parlait de mort, de malheur, de toutes ces horreurs qui m’attendaient dans ma vie, pas encore terminée pour autant. C’était dommage, son petit numéro avait bien commencé, elle avait presque réussi à m’intéresser, mais ce qu’elle sortait était d’une telle banalité que je ne pris pas la peine d’attendre qu’elle en ait fini.
« Buvez donc encore un coup, c’est pour moi, ça vous aidera peut être à dire encore plus de bêtises au prochain pigeon.
_ Mais vous ne craignez donc pas le destin ? La mort ? Je l’ai vue !
_ Ne vous en faites pas pour ça, je ne suis pas pressé. Et moi aussi je l’ai vue, au fond de mon verre. Je l’ai pourtant léché plus d’une fois, elle est jamais venue m’emporter dans les délices de la noyade au beau milieu d’un océan d’alcool. Puisque vous êtes intimes, dites-lui de mieux faire son boulot. »
Somme toute, une soirée banale. Faut pas se laisser aller à ces saletés de fadaises qu’on vous sert à tout bout de champ, que ça vienne d’un labo de scientifique allumés ou des morceaux de carton d’une voyante bourrée, ça finit par suinter comme le sirop, ça vous avale et vous engloutit dans un liquide doux et sucré qui vous transforme en légume. Et y a rien de pire pour un bon fruit que de finir légume.
Le défi était :
Au passage, Penruet, je te demande de m'écrire les pérégrinations d'un Citron confit auquel on tire le tarot. Doivent apparaître les mots fariboles, claquettes, et croque-madame.