Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Grizzli

Auteur Sujet: Grizzli  (Lu 12290 fois)

Hors ligne Mnemosyne

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Re : Grizzli
« Réponse #15 le: 01 Mars 2013 à 00:40:19 »
Deuxième partie:


Le départ de Myriam me laisse une drôle d’impression. Pourtant, j’aurais juré ne pas avoir senti qu’elle est passée par là, ce matin. Ni même qu’elle est restée un moment avec moi. J’ai par contre le souvenir vague de deux serpents qui voulaient s’enrouler autour de mon cou. Ses bras. Je l’ai repoussée évidemment. Après ça… Juste un visage brouillé. Un corps flou. Celui d’une femme qui s’avance vers la porte comme si elle avait des boulets aux chevilles.  Je m’en souviens, car j’ai trouvé son allure ridicule sur le moment. Je ne sais pas ce qui m'a retenu de lui dire que les sorties théâtrales ne sont applaudies que dans les lieux qui leur sont attribuées,  ou que les mines affligées, martyres ne font pleurer que les mauviettes, mais je me suis retenu. J'avais hâte qu'elle sorte, sans doute.
La porte qui n’a pas été claquée m’a averti que celle qui venait de sortir était encore une fois déçue. Je le sais parce que Myriam est un ouragan quand elle est contente de quelque chose. Et moi, comme tous les humains, je n’ai jamais aimé les ouragans. Ils m’inquiètent, m’angoissent, me perturbent. Me tapent sur les nerfs pour de bon. 
Elle est partie, je devrais me remettre à peindre.  Cela fait un moment que ma passion me boude. Bizarre. Peindre me fait peur désormais. Non, ce n'est pas une peur, plutôt un déni. Je fais l'autruche, car la peinture dévoile tellement de choses. De ces choses que j’ai envie de noyer sous mon pinceau. Mais il s’y est toujours refusé, implacable. Noyer la vérité ne me ressemble pas. Du moins, ce n’est pas, ce à quoi j’aspire. J’aspire à un monde brut. Dépourvu de tout artifice. Epuré de tout faux-semblant. Et bizarre aussi que les choses qui me tiennent tellement à cœur finalement ne soient que des choses impalpables. Je ne vois rien, je  ne vois personne si ce n'est un énorme trou,  bouche géante qu'est le monde où on m'a jeté comme une raclure. Peut-être que je déforme tout, après tout, que sais-je moi de la vie et des gens? Je passe mon temps à les fuir. Esquiver. Ce monde. Que vois-je? Des ombres, à moins que ce ne soit moi, l'ombre. Les gens ne me donnent pas envie d'aller vers eux, j'étale ma propre insignifiance sur eux, j'en ai conscience, je le sais tellement maintenant. Qu'ai-je à leur dire, ou qu'ont-ils à me dire qui puisse me réveiller de ma longue agonie?
Les toiles me parlent, elles. La peinture me parle. J'y puise ma force pour me réveiller le matin sans me demander c'que j'fous dans ce bordel sans nom. Je râle parfois, je flemmarde comme un gosse perdu mais je sais que la peinture est ce qui fait battre mon coeur, si je n'ai pas ma bouffée d'air mazoutée, je souffre de n'avoir aucun but. Aucune envie. Aucun visage. Aucun nom.  Mes toiles aussi grotesques soient-elles me remettent à chaque fois sur les rails, me rappellent pourquoi je dois tenir sur mes jambes. Parce que les gens? Les gens me donnent envie de dormir justement. D'un long sommeil inconscient et comateux. Il y a comme un petit rien à l'horizon. Je regarde sans voir et tout ce que j'aperçois, c'est des ombres lointaines. Jamais lucidité n'a été aussi aiguisée. Jamais je n'ai été aussi monstrueux sous ma peau de marginal. Disgracieux. Mais à vif. Les paradoxes cohabitent en se livrant bataille...
Ce petit rien au loin se rapproche et s'éloigne perplexe à me donner le vertige, mais dans ce petit rien une présence constante. La seule. La seule que je permets. Que je tolère plutôt, parce que je n’ai pas la force de me battre contre une hystérique. Peut-être parce que c’est le seul point d'ancrage qui me relie à la réalité du monde sibérique. Comment l’expliquer autrement ? La grande partie du temps qu’on passe ensemble se déroule au lit. Le reste du temps ? Je le passe à la repousser comme on repousse un cendrier sentant la clope moisie. Myriam est un mégot humide et froid. Humide par ses larmes qui ne semblent attendre qu'un simple  déclic pour me submerger. Les larmes des femmes sont désarmantes pour certains, moi, elles me donnent juste envie de gifler.
Et parfois, juste quand le résidu d’humain en moi remonte à la surface, j’essaye de la protéger de moi. Ou alors à me protéger d’elle. Non, c’est absurde, de quoi devrais-je me protéger. Myriam est une petite souris qui parle. Non, j’aurais voulu qu’elle soit une souris. Muette. Ou alors une souris qui dit le fond de sa pensée sans les maquiller selon les convenances. Nos mondes auraient pu se rejoindre si elle avait pu arrêter de sourire alors qu’elle n’en avait aucune envie. Quand je la traite avec mépris. Ou quand je la rejette juste pour tester sa capacité à encaisser mes coups. Elle absorbe tout. Elle m’absorbe comme une éponge qui vide de tout jusqu’à ne laisser que des os élimés.  On aurait pu se compléter si elle avait connu la dignité d’une colère justifiée. Non, Myriam ne connait pas ça. J’ai essayé de l’intégrer à mes fantasmes d’artiste raté, mais elle était une pièce trop polie pour entrer dans le puzzle que j’avais dessiné. Je rêve d’un être naturel que la société n’a pas entamé d’une quelconque façon que ce soit, mais il faut croire que je poursuivais une chimère. Myriam était une pièce achevée. Une pièce que j’aurais pu forger, mais je crois qu’il est trop tard.
Les artistes, tout aussi ratés qu’ils soient sont tous des êtres vaniteux, prétentieux. Ils ne s’aiment pas, ils n’aiment que ce qu’ils créent. Dans leurs œuvres, c’est eux-mêmes qu’ils admirent, satisfaits. Toujours exigeants. Je suis moche, du moins, j’me trouve moche sous tout rapport. Mais quand je me regarde dans mes œuvres, je me trouve beau. Divin jusqu’à l’indécence. Myriam ne m’a jamais admiré. Elle n’aime que cet être de chair et de sang que je renie jusqu’au tombeau. Elle aime juste un homme. Elle s’obstine à garder un regard vide devant mes créations, mes bébés, je lui ai maintes fois montré mes entrailles remuées, son regard bête se détournait perplexe pour planter ses yeux dans les miens.  Des yeux de merlan frit qui croit encore en quelque chose que je pourrais lui donner. Je lui donne toute la haine que j’ai envers le monde, elle me la rend propre et aseptisée. C’est abject.
« Modifié: 05 Mars 2013 à 21:29:14 par Mnemosyne »
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Re : Grizzli
« Réponse #16 le: 01 Mars 2013 à 01:02:47 »
Théophile Gautier disait de Petrus Borel « Une individualité pivotale autour de laquelle les autres s'implantent et gravitent. » (Histoire du romantisme, 1872). C'est un peu ce que j'ai ressenti en lisant ton texte. Scotché. En le poussant à l'extrême limite du romantisme et en le versifiant, je l'imaginerais bien sous la plume d'un poête maudit.
Il est dit parfois que toutes les guerres ne sont que des guerres de religion. Alors dites-moi le nom de ce Dieu qui les autorise à tuer l'amour. (apologue d'Alegranza)
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Re : Re : Grizzli
« Réponse #17 le: 01 Mars 2013 à 01:22:07 »
Théophile Gautier disait de Petrus Borel « Une individualité pivotale autour de laquelle les autres s'implantent et gravitent. » (Histoire du romantisme, 1872). C'est un peu ce que j'ai ressenti en lisant ton texte. Scotché. En le poussant à l'extrême limite du romantisme et en le versifiant, je l'imaginerais bien sous la plume d'un poête maudit.
Si tu vois un truc qui ne va pas, même une virgule, ou si tu as des suggestions, n'hésite pas.
Merci Ned:)
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Re : Grizzli
« Réponse #18 le: 01 Mars 2013 à 08:58:48 »
Elle absorbait tout ... le présent, non? Mais j'ai un doute: elle est partie, mais il parle beaucoup d'elle au présent.
Il est dit parfois que toutes les guerres ne sont que des guerres de religion. Alors dites-moi le nom de ce Dieu qui les autorise à tuer l'amour. (apologue d'Alegranza)
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Re : Re : Grizzli
« Réponse #19 le: 01 Mars 2013 à 11:58:47 »
Elle absorbait tout ... le présent, non? Mais j'ai un doute: elle est partie, mais il parle beaucoup d'elle au présent.
C'est le présent de vérité générale.
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Re : Grizzli
« Réponse #20 le: 01 Mars 2013 à 20:46:05 »
Waouh *.* Personnellement j'aime ce texte ! En fait, je détestes les personnages juste parfait, qui se ressemble tous et qui est "la personne la plus adorable du monde et la plus compréhensif". Non, je suis désolé personne est comme ça - en tout cas je pense - donc je trouve que ton personnage est très bien. Ça donne une lecture qui plonge dans la sincérité, surtout qu'on a accès à ses pensées.

Citer
"Juste envie de m'éteindre et de me mettre en veille un certain temps". J'avoue, je suis parfois tenté de répondre "Que tu fermes ta grande gueule et que tu me foutes la paix"


Voilà, au moins ça fais sincère. Donc ça rapproche du personnage je trouve, on s'est vraiment tout de lui parce qu'on a ses pensées ( Et normalement on est assez sincère avec ses pensées hein... ). Donc, franchement bravo parce que je le trouve vraiment réaliste, j'aime la façon dont tu écris ce qu'il pense, ça fait vraiment spontané.
J'adore !
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Hors ligne Mnemosyne

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Re : Grizzli
« Réponse #21 le: 01 Mars 2013 à 21:55:09 »
Ton enthousiasme est rafraichissant Élodie.
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Hors ligne ElodieF17

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Re : Grizzli
« Réponse #22 le: 01 Mars 2013 à 22:14:45 »
Et ton texte est envoutant ey vraiment bien écrit.
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Hors ligne Baptiste

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Re : Grizzli
« Réponse #23 le: 02 Mars 2013 à 04:19:59 »
Salut

Ben moi j'ai trouvé que comme première description d'un personnage, ça en jette grave.
Je les pas trouver antipathique. Je veux dire, oui il a pas l'air commode mais il garde un coté attachant,interressant, anti héros.
après je le vois pas spécialement macho, plutôt égoïste et misantrope, désabusé et  je m'enfoutiste.
Je genre de perso que j'aime bien quoi
Donc moi je veux  lire la suite
Merci pour ce texte
au plaisir

Hors ligne colette

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Re : Grizzli
« Réponse #24 le: 02 Mars 2013 à 08:53:34 »
Sur le fond, je trouve ce personnage "humain" justement!
A mon avis plus d'un d'entre nous pensent parfois en termes aussi abjects mais se taisent.
Comme d'autres ici je ne le trouve pas particulièrement répugnant, hyper macho...
Il parait être un vrai goujat dans ses relations avec les autres, plus particulièrement avec son ex copine,
mais dans le fond, il souffre de ne pas trouver sincérité et sûreté.
Quelqu'un qui le comprennent vraiment?
Plus attachant que détestable à mon goût.
Ses blessures semblent profondes et ça me plait.
C’est peut-être cela le Purgatoire, une solitude éternelle.

Hors ligne TiL

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Re : Grizzli
« Réponse #25 le: 02 Mars 2013 à 17:43:33 »
J'adore! Le personnage est nous apparait dans toute sa souffrance et sa complexité.
Je me suis reconnu dans le fait de vivre une relation avec quelqu'un de totalement normal, formaté et d'en être profondément déçu.


Hors ligne Mnemosyne

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Re : Grizzli
« Réponse #26 le: 02 Mars 2013 à 19:42:20 »
Les gens normaux m'ennuient aussi.
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Hors ligne azerta

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Re : Grizzli
« Réponse #27 le: 02 Mars 2013 à 21:40:08 »
Comme il y a deux pages de commentaires, je les saute pour éviter de perdre mes premières impressions. Au risque de faire des répétitions...

J'aime!

D'abord le style, ça se lit tout seul, pas de lourdeur, tu m'a portée d'une phrase à l'autre.

Et puis le fond, j'adore. Le ressenti du personnage, c'est une vision du monde.
J'aime le personnage, mais ça c'est une question de goût, certains auront plutôt envie de le frapper...


Et t'as jamais envie de relier tes petits bouts pour faire une histoire plus longue et construite?
« Modifié: 02 Mars 2013 à 21:50:50 par azerta »

Hors ligne Mnemosyne

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Re : Re : Grizzli
« Réponse #28 le: 02 Mars 2013 à 21:43:30 »
Comme il y a deux pages de commentaires, je les saute pour éviter de perdre mes premières impressions. Au risque de faire des répétitions...

J'aime!

D'abord le style, ça se lit tout seul, pas de lourdeur, tu m'a portée d'une phrase à l'autre.

Et puis le fond, j'adore. Le ressenti du personnage, c'est une vision du monde.
J'aime le personnage, mais ça c'est une question de goût, certains auront plutôt envie de le frapper...


Et t'as jamais envie de relier tes petits bout pour faire une histoire plus longue et construite?

Merci Azerta.
Pour le moment, je ne sais pas si je continue ou pas, je connais à peu près la suite des événements mais je ne fais que  me laisse porter par ma plume quand j'en ai envie, la plupart du temps. On verra.
« Modifié: 02 Mars 2013 à 21:54:00 par Mnemosyne »
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  • Calliopéen
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Re : Grizzli
« Réponse #29 le: 02 Mars 2013 à 21:53:51 »
Je comprends, j'ai une amie qui dessine comme tu écris.

Je me bats contre elle, car elle fait des choses magnifiques qui dorment dans des pochettes...

Mais je comprends.

 


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