edit: 1ère correction le 26 fév 2013.
Ce texte est la suite de
Jazz Dans le train pour rentrer chez moi. Je suis à mon habitude blottie contre une fenêtre, mon manteau en couverture, mes écouteurs sur les oreilles. J'attends en vain le sommeil. Il ne vient pas, et dans le reflet de la vitre, ce n'est pas le wagon que je vois, mais son histoire.***
Il a insisté pour la ramener chez elle. Ils partagent un taxi. Il est trop ivre pour conduire, elle, trop pour argumenter. Échange de banalités sur la banquette arrière, la soirée était agréable, l'orchestre de qualité, leurs amis charmants. Le silence se fait rapidement, elle détourne son regard vers la vitre, regarde sans les voir les lumières de la ville défiler. Lui semble emprunté, il ne sait pas comment s'y prendre avec les femmes, c'est évident. Heureusement, le trajet est court, ils arrivent déjà au pied de son immeuble. Il paie le taxi, elle hausse un sourcil, il la rassure: il veut juste s'assurer qu'elle rentre bien chez elle, sans problème - le quartier n'est pas sûr pour une jeune femme - et ensuite il rentrera chez lui à pieds, il habite tout près. Ils entrent dans le bâtiment, silence dans l'ascenseur.
Devant sa porte, elle est prise d'une impulsion au moment d'ouvrir. Elle plonge le regard dans celui du jeune homme, et lui demande :
–Voulez-vous prendre un dernier verre chez moi ?
Si cela peut sonner comme un sous-entendu, tout dans son expression, de son regard à l'absence de sourire, indique le contraire. Il n'y aura rien de plus qu'un verre. C'est juste que... elle ne veut pas être seule. Elle a peur de retrouver ses fantômes. Il hésite, marque un temps d'arrêt, et après un court soupir, accepte d'une voix douce et lasse.
Elle ouvre la porte, fait signe à son compagnon d'entrer et lui propose un verre de whisky tout en mettant un disque de jazz.
–Je sais qu'une jeune fille bien ne devrait pas avoir cela chez elle, dit-elle avec un haussement d'épaules, et je n'ai d'ailleurs rien d'autre à vous proposer. Je vous en prie, servez-vous et installez-vous. Je reviens de suite, le temps de passer une tenue plus confortable.
Et elle le laisse là, seul dans son salon. Elle referme doucement la porte de sa chambre, et y appuie un instant son front. Elle a envie de pleurer, mais non, il ne faut pas. Elle chasse les larmes naissantes d'un battement de cils et pousse un profond soupir.
Soudain elle hésite. Une tenue plus confortable? Ça non plus ça n'est pas très décent, mais elle hausse à nouveau les épaules en se disant qu'au fond, cela n'a plus aucune importance pour elle maintenant.
Advienne que pourra, mais elle n'en peut plus des faux-semblants et des convenances. Les échos d'un blues lui parviennent à travers la porte fermée alors qu'elle fait glisser sa robe à ses pieds. Le bruissement de la soie, le petit bruit sec des boutons qui heurtent le parquet, voila tout ce qui trouble le silence de la pièce. Elle relève les yeux, croise son propre regard dans la glace et examine froidement son reflet. Est-elle belle? Son corps est-il désirable? Elle ne sait plus, elle ne sait rien. Ça ne l'a pas empêché de partir.
Les larmes lui montent aux yeux, les sanglots dans sa gorge. Elle les repousse impitoyablement, non, il ne la fera plus pleurer, c'en est assez! Elle se détourne du miroir et enfile un pyjama et une robe de chambre. Ça ira bien comme ça, tant pis si son invité est choqué. Elle n'en a rien à faire.
Elle retourne au salon, se sert un fond de whisky et s'assoit sur le canapé en repliant ses jambes sous elle. Son invité lui adresse un signe de tête, simple reconnaissance du fait qu'elle est revenue, elle lui répond d'un petit sourire crispé, puis son regard se perd dans le vide.
Ils restent ainsi plusieurs minutes, chacun à un bout du canapé, sans un mot. De temps en temps ils portent lentement leur verre à leurs lèvres et boivent une gorgée de l'alcool ambré. Leur silence, cependant, n'a rien de pesant. Il est presque amical, comme s'ils n'avaient pas besoin de mots pour communiquer. Chacun est plongé dans sa mélancolie, mais nul sentiment de solitude ce soir.
Le bruit caractéristique de la fin du disque tire enfin Elisabeth de ses pensées. Avec un soupir elle déplie ses jambes et se lève.
– Souhaitez-vous écouter quelque chose en particulier? Peut-être Louis Armstrong, ou Bessie Smith? demande-t-elle.
– Comme vous voulez, je vous fais confiance. Auriez-vous des glaçons pour mettre dans ceci? fait-il en levant son verre.
– Bien entendu. Vous voulez un peu plus de whisky ?
– Volontiers, même si je ne devrais pas, j'ai déjà trop bu.
Elle lui adresse un sourire réconfortant en plaçant un disque d’Ella Fitzgerald sur la platine et baisse le volume de la musique pour qu’elle ne soit plus qu’un fond sonore.
– Je comprends. Ça fait parfois du bien de boire trop, sans se soucier de ce que les autres en diront.
– Tout fait. Ils ne veulent souvent que notre bien, mais au final...
– ...ils nous font plus de mal qu’autre chose.
Ils échangent un regard complice, commencent à sourire, et finissent par éclater d'un rire court mais gai. La glace est définitivement brisée, ce qui pouvait rester d'une quelconque gêne a disparu. Elle revient vers Richard, lui apportant des glaçons dans un verre, souriante. Seul le bruit de ses pieds nus sur le plancher trouble la douce mélodie de Nature Boy. Elle donne le verre à son invité, et s'installe sur le divan, les jambes repliées sous elle. Pour la première fois de la soirée, elle se sent à l'aise, et son sourire a cessé de sonner faux.
– J'aimerais tellement pouvoir faire comprendre à mes amis que je n'ai aucune envie de rencontrer quelqu’un, et encore moins de fréquenter. Mais impossible de leur dire ainsi, ils ne peuvent pas concevoir que je préfère être seule, pour eux le bonheur ne peut passer que par le mariage.
– Le mariage...le ton du jeune homme est plus que pensif, presque réprobateur. Pourquoi tout le monde veut-il donc me marier?
– Parce que vous êtes avocat, le taquine-t-elle. Vous faites un très beau parti, et celle qui réussira à vous coller une épouse aura pour toujours sa reconnaissance.
– Quel cynisme! s’écrie-t-il presque en riant.
Le visage de la jeune femme se ferme, son expression se fait sérieuse, presque triste.
– Je suis seulement réaliste. J’ai parfaitement conscience d'avoir été élevée pour faire une bonne épouse, et j'ai eu la chance que mes parents me laissent faire les études que je souhaitais et même travailler. Ça ne se fait normalement pas dans mon milieu, et encore moins de vivre seule en ville. Pas pour une jeune fille en tout cas.
Richard l'écoute avec attention, un sourire en coin. Elle se rend soudain compte de ce qu'elle vient de dire, et baisse la tête en la secouant lentement, un sourire stupéfait aux lèvres.
– Pardonnez-moi, je n'avais pas à vous dire tout cela. Ce doit être l'alcool ... je vous ennuie avec mes propos.
– Non, du tout, la rassure-t-il. Ça fait même du bien d'entendre une telle franchise. C'est tellement rare dans notre milieu, et encore plus entre avocats, imaginez!
– Faire semblant, porter un masque pour que tout soit fluide, que rien n'accroche...
Elle soupire profondément et son regard rencontre celui de Richard, trop brillant, presque provocateur.
– Vous est-il déjà arrivé d'être vraiment vous-même, de dire ce que vous pensez réellement? reprend-elle d'un ton vindicatif.
Il ne baisse pas les yeux, mais un voile semble se poser sur son regard.
– Jamais, me semble-t-il parfois. Pas depuis mon enfance, en tout cas. Il m'a toujours fallu être parfait, d'abord en réussissant les études qu'on avait prévues pour moi, me montrer galant avec les femmes ensuite, bref, toujours faire ce qu'on attend de moi, et non ce que j'ai envie de faire.
Elle ne peut s'empêcher de poser sa main sur la sienne, dans un geste de compassion. Elle le comprend si bien, cela va au-delà des mots prononcés ce soir, c'est une compréhension instinctive. Un flot de pensées l'entraîne. Certes elle a réussi à s'affranchir de certains codes, de certaines règles, mais elle a dû lutter pour y arriver, et sans le faible que son père a pour elle, elle n'aurait jamais pu. Et elle l'a payé chèrement. Sans s'en rendre compte, elle poursuit le fil de ses pensées à voix haute.
– Peut-être vaut-il mieux se couler dans le moule et vivre une vie tranquille, sans surprise, que souffrir.
C'est maintenant à Richard de montrer à quel point il la comprend. Il serre doucement la main qui était posée sur la sienne, et répond à Elizabeth dans un souffle.
– Pourriez-vous vraiment choisir une telle vie, et vous résoudre à renoncer à ce que vous avez? Seriez-vous prête à renoncer à votre liberté, si limitée soit-elle, à cause d'un peu de souffrance?
– Un peu de souffrance? hoquète-t-elle. Les larmes lui montent aux yeux, et elle a beau lutter, le menton tremblant, ce sont les sanglots qui prennent le dessus. Alors elle lâche prise, et laisse ses pleurs s'écouler.
Il reste un instant figé, ne sachant que faire, puis se rapproche d'elle et la prend dans ses bras, sans un mot, simple présence réconfortante. Et c'est comme un barrage qui cède, à travers ses sanglots elle lui confie tout : comment elle a lutté pour mener sa vie indépendamment de ses parents, sa relation avec un homme marié et comment il l'a laissée tomber, non pas en le lui disant en face, mais par une lettre qui la remerciait du "bon temps" passé ensemble, comme si elle n’avait été qu’un passe-temps agréable.
Elle dit tout, ne cache rien, et c’est comme si un lourd fardeau lui était enfin retiré. Elle finit par se redresser, essuie les larmes sur ses joues d'un geste enfantin, et adresse un sourire vacillant au jeune homme, sans pour autant se dégager de ses bras.
– Merci, merci de m'avoir écoutée. Ça fait du bien, je n'avais jamais pu en parler avant, et ce secret était devenu trop lourd, je m'en rends compte maintenant.
– Ce n'est rien, parfois il faut savoir dire ce qu'on a sur le cœur.
Ils continuent à discuter ainsi une grande partie de la nuit, enlacés comme des amants, changeant de disque à tour de rôle. Nat King Cole, Chet Baker, Nina Simone, toute sa collection y passe alors qu’ils parlent sans fin de choses et d’autres. Elle finit par s'endormir dans ses bras, et il dépose un baiser tendre sur son front avant de fermer les yeux à son tour et de se laisser aller au sommeil.