Pour toi le bossu, tu devras raconter l'histoire d'un mec qui gagne au loto, et qui devient fou, méfiant avec tout le monde et qui pète les plombs.
Attention : pour corser l'histoire :
pas de F ni de B dans le texte.
pour les mots que tu devras inclure : Mort vivant, paupérisme et walhalla.
***
"… Et le 28!"
28. 28, 28, 28?
28, là! René gueule, "CARTON PLEIN!", en secouant son petit carton en l'air comme un sauvage.
Autour de lui il entend déjà les petites vieilles commencer à chuchoter entre elles en se jetant des coups d'œil inquiets. Mais il s'en tape, le gars René, il a un panier garni à récupérer. Qu'est-ce que c'est cette semaine? Héhéhé, une terrine de pâté, elle arrive à point pour le réveillon, un gros poulet, du lait, du chocolat, des navets, des carottes, des poireaux et des oignons. Il va même pouvoir se caser une poule au pot d'ici là.
Madame Gertrude regarde Madame Ginette avec inquiétude. Madame Grilisch et Madame Suzette sont clouées, ça les change. Aux petits regards anxieux qu'elles se donnent, elles savent qu'elles pensent toutes à la même chose. À qui le tour?… Autant l'expliquer tout de suite, René, le croque-mort de Walhalla, a gagné quatre des cinq lotos cette année, et systématiquement, l'une d'entre elles a quitté ce très triste monde juste après. Oh, naturellement, on ne soupçonne pas ce cher René, il est si gentil, et puis on connaissait son père, le père Denis, qui lui aussi nous a quittés trop tôt, le pauvre monsieur. Et nos chères amies, vous souvenez-vous, Madame Marcelle? La pauvre dame, on n'a jamais su ce qu'elle était devenue, disparue comme ça, comme le suc devant une mouche. Et pis ça été le tour de Madame Lucile, elle était tellement gentille, la Lucile, mais non, enlevée, escamotée du jour au lendemain. On a juste retrouvé un petit paletot à poils roux. Puis la Delphine, et puis la Marguerite? Qu'est-ce qu'il est devenu son gentil petit chien à la Marguerite? On n'en sait rien, mais oh la la, de si gentilles petites dames, toutes rappelées trop tôt, comme elles nous manquent. Mais accordons nous, avec tous ces gitans et ces jeunes qui trainent dans les rues ces derniers temps, rien d'étonnant. Vous avez vu ces jeans troués et ces têtes de morts vivants? Madame Grilisch est outrée, ça, la jeunesse aujourd'hui… Sûrement eux qu'ont commis la chose, pour se payer une dose de drogue, cela va de soi. Nos quatre petites vieilles secouent la tête à l'unisson, ça, la jeunesse d'aujourd'hui…
***
Le mardi, le gars René vient chercher son pain. Ça lui pose des soucis, car il a du mal à prononcer la deuxième lettre, alors il appelle le magasin, "la Croissanterie", parce qu'il y a des croissants et plein d'autres douceurs qu'il apprécie grandement, surtout Madame Lucie. Pour tout rendre plus simple, il l'a appelée "la croissantière", toujours rapport avec la lettre qu'il arrive pas à dire. Mais elle le sait, Madame Lucie, du moins, veuve Madame Lucie, et elle dit rien. Ç'a toujours été la plus gentille Madame Lucie, c'est la seule qui comprend son mal et qui compatît. René l'apprécie drôlement, pas comme ces vieilles pies de Madame Suzette, Ginette, Grilisch, et Gertrude qui sont toujours à parler dans votre dos. René se demande d'ailleurs ce qu'elles colportent encore, ces quatre-là, devant la porte de sa chère croissanterie. Il est sûr qu'elles doivent aller raconter partout qu'il a triché, qu'on peut pas gagner au loto aussi souvent. Mais il y peut rien René, s'il est heureux au jeu, c'est parce qu'il raque en amour. Oui, il est triste, parce qu'il est sûr que Madame Lucie elle plaît au charcutier. Celui-là, il peut pas le sentir. D'ailleurs, encore un magasin qui commence par cette maudite lettre.
Il est tout remonté quand il rentre chez sa croissantière, heureusement, celle-ci lui donne un de ses charmants sourires dès qu'elle l'aperçoit.
-Ah! Monsieur René! J'ai cru qu'on ne vous verrait pas aujourd'hui, vous m'avez rendue inquiète!
René rougit, elle a le don, Madame Lucie, pour lui donner chaud aux joues.
- J'étais à la chasse, Madame Lucie…
- Ah, mais je vois ça, vous êtes encore tout rose à cause du temps! Ou vous avez couru?
Le gars René sait pas trop quoi répondre, elle l'intimide avec ses questions.
-Dites, Monsieur René, vous savez que les loups sont de retour dans notre région?
- Les loups? Saperlipopisme! René en croit pas ses oreilles, toutes roses elles aussi. Certainement l'hiver.
- Comment?
- Comment quoi?
- Vous avez dit "Saperlipopisme", répond Madame Lucie, qu'est-ce que c'est?
- Non, je voulais dire Saperlimlopette. René s'empêtre.
- Saperlipopette?
- Oui, Salpèleponpon les prismettes.
Madame Lucie le reprend gentiment,
-Sa-perli-popette.
- Sal-paupérisme-et-paulette.
- Saperlipopette! Madame Lucie insiste.
-Sa… SAPRISTI!
- Là, vous voyez! Tout est dit, s'exclame Madame Lucie.
Le gars René est tout content, il a chaud aussi.
Puis il reprend,
- Des loups, Madame Lucie?
- Oui, oui, des loups, avec des oreilles, des poils, des dents et tout, des vrais. Mais nous ne craignons rien puisque nous vous avons, n'est-ce pas, Monsieur René?
Pour sûr qu'il videra la région de ses loups si ça peut contenter Madame Lucie, René, il est prêt à retrousser ses manches et à y aller de ce pas, trucider tous les représentants de la gent lycanthrope, molosses, terriers, caniches, et tout le toutim compris. Il les collera dans le même panier, pan, la tête sur le mur avec les autres trophées. Il se voit déjà montrer tout ce palmarès à Madame Lucie, et le voilà qui part, remonté comme un coucou, la miche sous l'aisselle, pâquerette au canon. Ça va donner, c'est lui qui vous le dit.
***
Y'a anguille sous roche. Madame Gertrude a le don, elle a le nez, et ça, c'est depuis qu'elle est toute petite. Gamine, elle savait déjà où coller son œil pour voir le père Eudes palper la Ninon. Alors quand elle voit le René sortir l'air tout tourniquoté de chez la Lucie, et que l'autre lui envoie des petits signes de la main, elle se dit qu'y va y avoir des culs nus dans les prairies. Mais tant mieux, elle sera aux premières loges pour lui tailler une réputation à la pâtissière. On a pas idée d'être amoureuse à cet âge-là.
Allez, elle souhaite l'au-revoir à ses amies, c'est pas tout, mais elle a du pain sur la planche pour ce soir. Et un Kodak à retrouver.
***
C'est presque la nuit et il gèle quand notre vieille vient traîner du côté de chez René. Elle a mis sa pelisse pour pas que ses rhumatismes empirent avec ce temps à pas mettre un chien dehors. Elle a la goutte au nez, elle ne peut pas s'empêcher de peloter son petit Kodak dans sa poche. Pour sûr, y'a quelque chose qui se mitonne chez le gars, elle se sent toute pucelle, elle est certaine que la Lucie va comme par hasard venir à se trouver dans le coin. Elle les imagine déjà, la michetonneuse et son René, tous les deux dans le petit salon, à pas seulement manger des choux à la crème.
Pendant ce temps-là, notre gars, lui, ne sait rien de la chouette qui l'épie au dehors. Ce qu'il sait, par contre, c'est que les loups sont à deux doigts de s'en prendre à sa protégée de croissantière et qu'il peut pas laisser passer ça. Ah, ils en veulent du canon, ils vont en avoir! Pour sûr qu'il va leur en donner de la mitraille, ça. René, il a ressorti sa pétoire comme en 40, il a passé sa veste et ses pompes, et il va leur montrer qu'on peut pas terroriser sa Lucie sans lui passer dessus.
René est tout plein du courage qu'il a pas revendu, il se sent puissant comme Odin, le taurillon de son voisin qu'a tout salopé sa haie. Il marche, il court presque, il manque un peu d'air dans les poumons, mais ça c'est à cause de l'autre jour où il a tapé un marcassin avec la 4L. Il s'en rappelle comme d'hier, parce que c'était quand il a reçu une caisse de pinard en guise de lot, et quand le marcassin avait plié le pare-choc, ça lui avait collé toute la vinasse dans la poire et le volant dans les côtes. Depuis il avait des vertiges et un peu de mal à respirer, mais au moins ça l'empêchait pas de tirer droit.
En parlant de tirer droit, René vient de s'arrêter. Il a entendu comme quelque chose venant de derrière les orties. Dans la nuit, ses yeux d'aigle un peu usé cherchent, son odorat de limier empâté hume, et son instinct ne trompe pas, il a, sans aucun doute imaginé par l'homme, perçu ce que le commun des mortels ne peut que rêver de distinguer un jour: du poil.
René savoure, il active lentement ses mains et ses gros doigts pour ne pas éveiller l'attention de son prochain trophée, aligne tout doucement la mire de son canon. Ce doit être un daim. Pan! PAN! Dans le mille, pourrait presque gueuler René tellement il a l'instinct du chasseur. Il sait avant même de tirer quand il va rater sa proie ou non. Et celle-là, il ne l'a pas manquée! Il l'a vue s'écrouler dans les pâquerettes avec un petit "Aaah…"
Triomphant, il avance ramasser sa victime, le sourire à la moustache, mais il déchante vite. Il est pas tellement joli ce daim… Tout maigre, la peau sur les os, une vieille pelisse trouée, non, c'était un avorton celui-là, se dit René un peu déçu. Pas de quoi mijoter une semaine de ragoût, mais on en sortira quand même un souvenir de plus à accrocher au panneau de chasse. Il pourra peut-être même arranger un truc mignon pour Madame Lucie. D'ailleurs, René décide que c'en est assez, il est temps qu'il prenne son courage à deux mains et qu'il l'invite à venir admirer son travail, la Lucie. Enterré le charcutier et ses mortadelles, ce qu'il veut, c'est lui en mettre plein les mirettes avec ses exploits, il va lui montrer ce que c'est qu'un homme, il va la voir se pâmer d'admiration à l'heure de l'apéro, la passer à la casserole avant le dessert, celle-là. C'est un romantique, René, il lui préparera des madeleines et du quatre-quarts. Plein de résolution, notre gars charge sa carne et retourne chez lui d'un pas mâle.
***
René est tout ému, elle est là, dans son salon, toute en chair et en rose, toute pimpante. Comme il l'aime, Madame Lucie, ça lui donne des gros coups de sang dans le cœur, il a encore plus de mal à parler que quand il la voit au magasin. Pour tout dire, ça a été vraiment simple. L'autre jour il était venu chercher le pain, et au moment de donner sa pièce, c'était sorti tout d'un coup:
- Vous voulez pas venir prendre le thé dimanche? J'ai de la terrine de la loterie qui me reste…
Il avait eu un moment d'hésitation après, il savait pas pourquoi il avait parlé qu'il avait gagné à la loterie, c'était idiot de se vanter comme ça, et maintenant il attendait plus que Madame Lucie lui rie au nez. Il osait pas la regarder. À la place, il mangeait des yeux les pains et les chocolatines, la moustache parcourue de tics, les pieds prêts à détaler, n'attendant qu'un client rentre pour prendre la porte et dévaler la rue.
Mais elle avait été gentille, Madame Lucie, de sa voix de chouquette elle lui avait dit:
- Mais j'en rêverais, Monsieur René! À quelle heure voulez-vous que je passe? Après la messe ou avant le dîner?
Elle savait chanter de la musique avec sa voix, décidément, ça l'avait tout retourné cette simplicité que Madame Lucie avait à vous remuer les tripes. Alors il avait tiraillé sur sa moustache, lui avait dit 5 heures, et était reparti comme un pinson, en veillant à se cogner en sortant comme on se doit.
Après, tout le reste ça avait été le souk, il se levait, ou non, puisqu'il ne dormait pas, il mangeait sans mâcher, il se tirait les oreilles en se rasant, lavait sa moustache avant les coudes sans récurer le pantalon, rinçait l'eau en pianotant la vaisselle, repassait sur l'envers du genou pour récupérer l'amidon de demain matin, devenait dingue de déplacer canapés, chaussettes, torchons, tiroirs, lumignons, tout ça en prenant garde à ne pas renverser l'armature. C'était Austerlitz, c'était Waterloo tout dans le même jour, mais à l'arrivée, il avait réussi, et elle était là, au milieu des tasses et de toutes les théières de sa collection, posée comme une religieuse parmi les gâteaux, la terrine et le cervelas en sus. Aujourd'hui, il donnait tout avant de sonner la charge.
- Vous reprendrez sûrement une vache qui rit, qu'il lui demande?
Madame Lucie décline gracieusement, les amygdales encore noyées dans la charcuterie.
- Mmon mehi, ouh ahé honhée.
René découvre avec étonnement que Madame Lucie parle le swahili, ça, il l'aurait jamais deviné. Mais assurément, apprendre qu'il est en compagnie d'une dame cultivée et qu'a voyagé, ça le rassérène, alors maintenant il veut lui montrer que lui aussi il est amateur d'exotisme.
Il a travaillé comme un dératé pendant toute la journée et toute la nuit et tout le matin d'hier pour achever son hors-d'œuvre et ne mesure pas sa peine à l'aune de ce qu'il a accompli pour estomaquer son hôte.
- J'voulais vous montrer mon panneau de chasse, M'dame Lucie, j'espère que vous allez aimer.
Il tire sur le rideau qu'il avait piqué du pare-douche pour protéger son ouvrage, et dans un élan romanesque, lui dit:
- C'est tout pour vous, M'dame Lucie, vous m'avez conqu'eu.
Mais Madame Lucie elle dit rien, elle termine son strudel, déglutit, et s'exclame, ravie:
- Oh, mais c'est Madame Marcelle! C'est joli ce que vous avez inventé avec son chapeau!
Notre gars René est interloqué, il avait jamais connu sa Lucie comme ça, et ça, ça le chahute. Alors pendant que cette dernière radote et s'extasie sur toutes les vieilles qu'ont disparu, il se dit que décidément, les donzelles sont toutes des cinglées.