Salut à vous, voyageurs de l'Internet. Ce qui va suivre sera mon premier texte posté sur le forum, à l'instant précis je ne sais pas quel en sera le fond/la forme/le thème.
J'ai quelques écrits à mon actif, et presque exclusivement des poèmes... je me lance donc dans l'inconnu en terme de format !
C'est parti, hope you'll enjoy.
"Journée blanche."Gaël revint à lui.
"J'ai dû m'assoupir quelques secondes."Cela lui arrivait lorsqu'il était un peu fatigué, il se perdait dans des pensées sans mot, se retrouvait absorbé dans une succession d'images et de sensations irréelles, vaporeuses. C'était ça, oui, il avait simplement été surpris par le son de sa voix intérieure.
C'était une journée blanche, c'est vrai. Gaël ressentit un peu de mélancolie à ces mots, cela faisait quelques temps déjà qu'il ne trouvait plus ce trait d'esprit amusant. Il se remémora fugacement ces vacances d'été, c'était il y a un an, ou peut-être deux, il avait pris l'habitude de se coucher tard. Il jouait sur internet, ou regardait quelques séries toute la nuit durant, et bien évidemment, il se levait le soir. C'était devenu sa routine, et comme les premiers jours de cours approchaient, il s'enquit de prolonger ses veilles jusqu'en fin d'après-midi. Il s'agissait de reprendre un rythme. Ainsi, il parlait non sans dérision des journées blanches qu'il passait en cours, regrettant ses activités nocturnes.
Gaël releva la tête, son regard se posa sur les miettes de pain qui jonchaient le coin de son bureau de travail. Il y passa le revers la main, et entendit le crépitement des restes de son dernier repas rejoignant des emballages divers. Il n'avait pas vraiment faim, mais se sentait faible. Il se tourna et releva un pan de rideau, observant l'état du jour déclinant.
Un aplat très clair se hissait à l'infini au dessus des sapins enneigés et des quelques autres chalets avoisinants. Un ciel dont on avait trop dilué les couleurs, une journée blanche qu'on ne savait comment remplir. Une feuille sans ligne et sans coin, toile de peintre privé de ses pinceaux.
Gaël n'avait pas froid, mais ses doigts étaient engourdis.
"Je ne dois pas dormir."Il laissa retomber le rideau et tourna des talons, son pied gauche rencontra une bouteille de plastique vide qui émit ce son si désagréable en rebondissant sadiquement pour venir se loger sous le bureau. Il ne savait plus ce qu'il avait entrepris de faire, il n'avait bien évidemment rien prévu ce soir. Il alla s'affaler sur sa chaise, le léger couinement du système de suspension témoignait de son existence physique, ce qui le rassura peut-être un instant.
Il posa la main sur la souris, ce qui ralluma l'écran de son ordinateur. Comme il s'était habitué à la légère pénombre, il se laissa le temps de s'accoutumer à l'intensité lumineuse puis balaya du regard les nombreux onglets toujours actifs de site. Il reprit sa lecture sur les diverses formes de flocons de neige.
Ce ne fut qu'au paragraphe suivant qu'il se rendit compte qu'il lisait sans retenir, pris comme à son habitude dans un flot de pensées parasites. Il espérait qu'il y avait dans ces cristaux d'eau quelque découverte fondamentale à faire sur la structure, le fonctionnement de l'univers. Il avait le rêve fou, même, d'y trouver l'expression d'une volonté supérieure. Il sentit des fourmillements dans son avant-bras qui soutenait sa tête, alors il se redressa et soupira.
Gaël fut traversé par une vague d'épuisement. Les paupière mi-closes, il se laissa pencher en avant, son nez toucha le bois glacé de son bureau et il se redressa en sursautant.
"Non, je ne dois pas dormir."Cela faisait une semaine de ça, ou peut-être deux, qu'il s'était lancé dans une quête de compréhension. L'ambition et la détermination du début avaient laissé place à l'espoir d'être sur une piste, au fil des divergences de ses objets d'études. Il sentait qu'il touchait du doigt quelque chose d'important...
"Il y a forcément déjà eu quelqu'un pour envisager cette hypothèse. La géométrie et la diversité des flocons sont trop grandes !"Gaël ouvrit un nouvel onglet, et tapa ces quelques mots entendus il y a des années auparavant : "La mémoire de l'eau"
Il visionna une vidéo, c'était formidable.
"Lorsqu'on expose de l'eau à une émotion positive, il semble qu'elle se cristallise selon une géométrie magnifique, alors que lorsque la source est négative, il n'y a pas de géométrie ou d'esthétique."La musique était entêtante, mêlant des voix angéliques chantées par les murs d'une cathédrale, un rythme primaire, sauvage, étaient celui des coeurs de la chorale, battant de concert.
Il n'alla pas au bout de la seconde vidéo :
"Oui... et si c'était ça ? L'eau est la base même de la vie, si l'âme existe autant qu'il y a un être supérieur à l'origine de celle-ci, alors il est tout à fait possible que l'eau soit réceptive aux émotions, purs produits de l'âme, en adoptant une forme particulière lors de la cristallisation, de cette façon, on pourrait même envisager que..."Il arracha un post-it et griffonna :
"Les flocons adoptent une structure fractale qui s'organise autour de la géométrie hexagonale, avec des exceptions triangulaires et dodécagonales, de ce fait, on observe ce système simple en multiples variétés dans un système complexe régi par la même dynamique : l'univers. Cette configuration n'est pas sans rappeler certains modèles, il y a le tétraèdre dans l'infinitésimal, la sphère dans l'infini, et en son milieu l'hexagone, dont le 6 est le premier nombre parfait, ou le produits des deux premiers nombres premiers... l'harmonie, la naissance dans la Kabbale, l'amour dans le tarot..."Tout lui semblait converger vers une cohérence, il lui semblait avoir trouvé la pierre angulaire, le prisme à travers lequel l'image faisait sens. Il était sûr de devoir suivre ses intuitions, maintenant, et ne voyait qu'une seule façon de confirmer ses hypothèses.
Il se leva d'un bond, enfila sa veste fébrilement et sortit en fauchant sa mallette au passage.
Sa main trembla lorsqu'il inséra sa clef dans la serrure. Il n'avait pas pris de gants, peu importe.
Il se retourna face à la rue qui s'ouvrait devant lui, et marqua un temps d'arrêt sur son pallier. Le noir humide de la chaussée était recouvert par de fines nappes de neige tassées par les véhicules, marquées de leurs empreintes de pas qui n'en finissent jamais. On voyait ça et là de petits morceaux de coton planer paisiblement dans la nuit, dont le bas de la cape était sali par les lumières de la ville endormie. Là bas, la forêt murmurait la venue des bourrasques.
Cela faisait bientôt une heure que Gaël arpentait rapidement les chemins inégaux veinant la dense étendue de sapins, qui se courbaient tous sous le déferlement insonore des cristaux d'eau. Ils tournoyaient, valsaient, et on ne distinguait plus des alentours que les silhouettes désincarnées de troncs et de leurs bras noueux, figés dans le temps lors une cérémonie macabre.
"J'y suis d'un instant à l'autre."Ces mots tintèrent dans l'esprit de Gaël comme un rappel à l'ordre s’immisçant dans ses volutes de pensées mouvementées et troubles, informulables, impalpables, qui grisaient le jeune homme, le maintenaient dans un état d'euphorie. Il était hypnotisé par la chute des flocons de neige, aura d'illumination irradiant le sentier providentiel, et eut bientôt la sensation de s'élever, dans un état de transe extatique.
Levant la tête, il ferma les yeux en songeant aux petites entités immaculées qui se déposaient sur son visage et fondaient, libérant l'essence qu'elles avaient absorbé d'un endroit lointain dans le temps et l'espace. Il sourit.
Au même instant, ses pieds s'enfonçaient dans le sol, broyant par milliers les petites merveilles qu'il chérissait.
Il parvint à l'embouchure de ce qui devait être une clairière. Là où le soleil se déversait par beau temps sur une herbe miroitante, l'on ne voyait plus que l'antre d'un arbre solitaire, planté au milieu de l'espace comme le socle d'un bûcher où un condamné brûlerait dans des flammes de glace.
"Nous y sommes..."Gaël se dirigea vers l'arbre centenaire, il souleva sa mallette pour en retirer le fruit de ses études, mais ses doigts lui semblaient immobilisés par une force extérieure.
"Que ta volonté soit faite. Je n'ai plus besoin de tout cela à présent."Il se débarrassa de ces travaux dérisoires, et les feuilles se répandirent au gré du vent, accomplirent une parade nuptiale fabuleuse avec la nature, retournant à terre dans leur demeure d'enfance.
Gaël se dressait face à l'arbre, ce fier totem bravant les éléments, déployant ses multiples bras vers le ciel comme une divinité hindoue. Il leva les yeux, et le firmament était si beau, pleurant des perles blanches comme autant de dons d'amour aux mortels.
Il inspira profondément et clama :
"Je suis venu jusqu'à vous. J'ai compris votre message, donnez-moi un dernier signe pour que je sois entièrement votre !"Il écarta les bras, mains tournées vers le haut, et aperçut alors une fulgurante traînée de lumière, brisant la nuit, pourfendant les ténèbres d'une lame céleste.
Il se laissa tomber sur les genoux en éclatant de rire. Il hurla de joie, saisi de spasmes incontrôlables.
Et une ombre apparut.
Elle s'approchait, devint imposante.
On distingua bientôt la forme d'un loup, et le son de ses grognements.
Le visage de Gaël était figé en un rictus tandis que, couché sur le dos, il regardait l'animal s'avancer vers lui.
Des babines retroussées laissaient apparaître une rangée de dents fichée dans une mâchoire surnaturellement développée, et la fourrure du prédateur dont le beige se perdait dans un dégradé de brun, volumineuse, hérissée par le froid, laissait suggérer des muscles puissants.
Gaël articulait avec peine des louanges au seigneur des Hommes d'une voix qu'il n'entendait plus lui même, souriant béatement, son esprit le quittait déjà, et lorsque la gueule du monstre se resserra sur son cou, déchiquetant ce qui avait été son corps, il était déjà bien haut dans les cieux, aspiré par le néant.
"Non... il ne faut pas que je dorme... "* * *
Mr. Barneuihz jouissait d'une retraite méritée, après une vie de travail éreintante sur les quais du Havre. Il était apprécié de ses voisins et aimait discuter des heures durant avec sa vieille amie Colette dans le petit parc du quartier. Lorsqu'il ne s'occupait pas du jardin, il s’octroyait une petite balade solitaire dans les collines. En ce jour de Février, Mr. Barneuihz décida de s'aérer la tête, car à la télé il n'y avait rien de bien passionnant avant la fin de l'après-midi.
Les neiges avaient quelque peu fondu, les amas lisses et arrondis étaient durcis à la surface alors que les éclaireurs du soleil s'assuraient du début du printemps, et les sapins s'étaient secoués afin de soulager leurs dos.
Au son du craquement de son bâton de marche, Mr. Barneuilz songeait au fondant au chocolat dont ses petits-enfants raffolaient. Il aimait son titre de papy-gâteau. Il sourit.
Lorsqu'il parvint à mi-parcours de sa promenade de santé, quel ne fut pas son étonnement de tomber sur des affaires éparpillées dans le manteau neigeux. Alors qu'il s'échinait à rassembler ce qui était récupérable, à la recherche d'une trace d'identité d'un malheureux cycliste ou autre coureur dépossédé de ses notes, il tomba sur un volet cristal contenant une carte postale. Oh, sa vision avait décliné, rançon d'un âge respectable. Mr. Barneuilhz chaussa ses lunettes et lut :
"Nous sommes heureux d'avoir eu de tes nouvelles,
et nous réjouissons que tu aies enfin retrouvé une stabilité intérieure.
Bon courage pour la reprise de tes études, nous savons que tu peux réussir.
Bises, papa et maman."
En baissant la lettre, l'attention de Mr. Barneuilhz fut portée sur un morceau de vêtement qui apparaissait plus loin au pied d'un arbre mort, il s'approcha.
Le vieil homme n'avait plus toute sa tête, aussi n'eut-il pas immédiatement de réaction en découvrant le visage d'un jeune homme, tuméfié par le froid, figé dans son dernier sourire.
Dans la culture bouddhiste, on raconte que le Bouddha avait atteint le nirvana au pied d'un arbre, assoupi dans une ultime expression de bonheur.