Voilà ma première nouvelle, donnez moi vos avis et critiques

Les dockers venaient de jeter sans égard les bagages sur les quais. Dans le fracas et la poussière, Gwen vit que sa malle avait résisté au choc. Un porteur s’en empara et la hissa sur son dos.
Gwen lui fit un signe et ils s’enfoncèrent dans la ville. C’était après le port un dédale de ruelles éclairées par des lampions faiblards, une succession de maisons hautes aux façades défraîchies qui laissaient échapper des parfums d’épices et de fritures d’oignons qui piquaient aux yeux. Dans les escaliers étroits ou les placettes, les femmes de marins faisaient pousser des fleurs qui masquaient la misère de leurs maisons.
Gwen avançait d’un pas décidé. Courbé, le porteur le suivait sans se plaindre, malgré la lourdeur de la charge.
Dans ce labyrinthe, le jeune voyageur suivait l’itinéraire qu’il avait appris par cœur. Les points de repère qu’on lui avait indiqués défilaient sans accroc. De plusieurs maisons, des chants s’échappaient dans la nuit. Il n’en connaissait pas la signification, mais ils devaient dire le bonheur de se retrouver, les îles lointaines et les aventures viriles des bouts du monde.
Il touchait au but. Il vit la maison qu’on lui avait décrite. Une treille en cernait les ouvertures. Un compas de navigateur était accroché à la façade.
Le porteur déposa la malle devant la porte. Gwen lui glissa un billet dans la main.
Puis il frappa à l’huis. Une jeune femme aux yeux cernés de khôl lui ouvrit la porte. Elle le fit entrer sans s’attarder.
« Venez, il est là. »
Gwen pénétra dans une pièce à la lumière tamisée. L’homme qu’il venait voir était de dos, face à la fenêtre.
Grande carrure, épaules arrondies. La fumée de sa cigarette créait un halo autour de son visage.
L'homme se retourna…
De fines cicatrices recouvraient son visage, ses yeux sombres contrastaient avec la blancheur de sa peau. La vision de cet homme n'était pas inconnue à Gwen. Le haut de sa bouche était surplombé par une immense moustache noire, ce qui lui donnait un air obscur. Ses yeux ne rassuraient pas le jeune homme, ils laissaient imaginer de grandes ambitions et des actions funestes. En rentrant dans cette pièce, Gwen fut parcouru d'un frisson glacial qui descendait le long de sa colonne vertébrale. L'homme regarda Gwen avec un sourire étrange à ses lèvres déchirées. Posant son regard froid sur la valise qu'il venait d'apporter, il s'approcha. Ce grand homme était entièrement vêtu de noir, sa stature imposante ne permettait pas de voir au-delà d'où il se postait. Gwen n'était pas à l'aise mais c'était sa mission de lui faire parvenir le paquet. On l'avait payé d'avance quelques mois plus tôt pour mener à bien une mission spéciale, il arrivait au but. Durant des mois il dût faire parvenir des lettres à une personne qu'il ne devait jamais rencontrer, il ne devait parler à personne des nombreux papiers qui lui parvenaient. L'homme qui l'embauchait lui était totalement inconnu mais il payait bien et Gwen avait besoin de cet argent pour continuer ses études. Être plongé si jeune dans une affaire de business étrange ne lui inspirait pas confiance mais il ne pouvait, désormais, plus retourner en arrière. La période d'après guerre traînait depuis l'année 1918 et les temps étaient durs. Les écoles devenaient de plus en plus chères. Les états essayaient de retrouver une économie stable qui ne venait pas, les dettes s'accumulaient à vue d’œil et rien ne présageait d'amélioration.
« Je me doute que tu ne sais pas d'où provient le contenu de cette valise. L'as-tu bien gardé fermée?Personne n'est au courant, j'espère pour toi...
Sa voix résonnait dans la pièce, son accent russe était très distinct. Un souffle froid se fit sentir. Cette intonation lui rappelait quelqu'un mais le nom ne lui revenait pas en tête. Sans attendre la réponse, il ouvrit la valise qui se trouvait devant eux. Dedans, de nombreux dossiers étaient sans doute classés, c'était la première fois que Gwen voyait le contenu de sa propre valise. L'homme resta de marbre plusieurs minutes, en feuilletant les pages. Il leva soudainement la tête, le sentiment qui émanait de son regard était indéchiffrable, un mélange d'anxiété, de joie mais aussi de haine. Gwen ne comprenait pas, il n'avait qu'une envie maintenant, c'était de partir rapidement d'ici, sans se retourner, il ne voulait rien savoir, ne plus être mêlé à tout ça. Mais tout le monde ne semblait pas du même avis.
- On m'a parlé de toi. Bien évidemment, je devais savoir qui était l'homme qui transporterait ces dossiers jusqu'ici. Je crois reconnaître ton nom de famille d'ailleurs. Ton père est un allemand renommé dans son armée, pas vrai ?
- Je ne sais pas monsieur, ce qu'il a pu faire, ce qu'il fait et ce qu'il fera ne me regarde pas.
On pouvait remarquer dans les intonations de l'homme un désir de savoir mais aussi un désir de faire remonter à la surface des souvenirs douloureux pour le jeune garçon qui se tenait devant lui.
- Discernerais-je une certaine haine pour l'homme qui t'a élevé ?
- Cet homme ne m'a pas élevé monsieur, il a quitté ma mère quand j'étais tout jeune enfant pour partir à l'armée. Je ne connais rien de lui, il nous a abandonné mais je n'ai aucune haine pour lui. Je ressens de la tristesse car pour moi, il a gâché sa vie d'homme, je le plains, simplement.
- Ceci explique cela. Tu as été obligé d'accepter ce travail car tu n'as pas de quoi subvenir à tes besoins et à ceux de ta mère, n'est ce pas ?
- C'est exact monsieur, vous vous êtes donc renseigné mais pas assez à ce que je vois. Je ne pense pas que ma vie personnelle soit bien utile dans cette affaire.
Gwen commençait à s'impatienter, il n'était pas là pour revenir sur des éléments du passé qui n'avaient que très peu d'importance pour lui. Il avait su faire une croix sur son père et ce qu'il avait déclenché dans sa vie. S'il avait besoin d'en parler, il irait voir quelqu'un de spécialisé et non pas un parfait inconnu situé dans une pièce sentant le moisi et où des courants d'air traversaient sans cesse.
L'homme, apercevant les sentiments de Gwen, reprit la parole pour parler de ce qui bouleverserait désormais la vie de milliers de gens.
- Mon garçon... Tu es bien jeune pour avoir été mené dans une situation comme celle-là. Ces dossiers ne sont pas anodins, ils contiennent un secret d'état.
Un secret d'état ? Un accent russe ? Oui, Gwen se trouvait en face du chef d'état de l'URSS qui tentait de rester discret sur sa présence en ce lieu. Un lieu négligé, discret et inconnu du grand public était parfait pour transmettre un paquet d'une si grande importance. Sans s'en rendre compte, Gwen venait de se faire encercler à distance par un groupe d'hommes tous habillés de noir eux-aussi. Les traits du visage étaient tirés, sans grimace, sans sourire. Il repris son discours sans tarder.
- Tu n'es pas sans savoir que le nouveau chef de l'armée allemande est en train de faire de nouvelles conquêtes. Hitler n'abandonnera rien. Il fut l'un des nombreux partisans à ne pas accepter la défaite allemande lors de la Première guerre mondiale. Je soupçonne les Occidentaux de vouloir détourner vers l'Est les appétits d'Hitler. D'ailleurs, lors de la conférence de Munich en septembre dernier, j'ai eu la confirmation de mes craintes lorsque j'ai appris qu'ils avaient abandonné la Tchécoslovaquie. Cela a permis à Hitler d'annexer les régions peuplées d'allemands en Tchécoslovaquie. Moi, je n'y ai pas été invité... Ces accords ont été signés entre l'Allemagne, la France, l'Italie et le Royaume-Uni, ils voulaient terminer la crise des Sudètes.
Gwen n'avait pas eu le temps d'entendre parler de cette histoire avant, trop occupé à étudier et à trouver des petits boulots pour s'en sortir. Il ne comprenait pas ce que les dossiers venaient faire au milieu de toute cette histoire.
- Qu'est-ce que l'abandon de la Tchécoslovaquie a à voir avec vous ?
- C'est simple, les pays Occidentaux ont tenté de diriger Hitler vers l'URSS, c'est donc là que tu rentres en jeu. Pour sauver les miens, j'ai réfléchi un long moment de mon côté. Il me fallait à tout prix une solution pour qu'Hitler n'attaque pas.
L'homme marqua un long silence. Gwen n'osa pas le déranger, mais il devait poser la question qui le démangeait.
- Vous n'auriez pas dû me raconter tout ça n'est-ce pas ? Qu'allez-vous me faire ?
- Rien, rassure-toi. Tu as été notre messager pendant quelques semaines alors je pense que je peux avoir confiance en toi. Et puis, ce sera bientôt connu de tout le monde.
- Est-ce que vous voulez dire par « notre messager » que je vous ai servi vous et Hitler ?
- Oui, c'est ce que je veux dire et tu as été parfait dans ce rôle. Nous sommes le 22 août 1939, demain je rejoindrai Hitler pour signer un pacte...
C'est durant les dernières phrases de Staline que Gwen se rendit compte de la situation.
- … Ce sera notre traité de non-agression entre l'Allemagne et l'URSS.
Gwen ne bougeait plus, il était terrifié. Il venait, en quelque sorte, de participer au déclenchement de la Seconde guerre mondiale.
- Adieu mon garçon, et... Bon courage. »
Sur ces mots, Staline et ses hommes quittèrent la pièce en emportant avec eux la valise et en laissant une marque indélébile dans l'esprit de Gwen.