« Mais vous, vous me comprenez, non ?
- Vous savez, mon rôle, à moi, c'est pas de vous juger. J'veux juste savoir, vraiment, ce qui s'est passé. Le reste, je m'en fous.
- Non mais parce que votre collègue, là, tout à l'heure, hein, vous voyez, lui il comprenait rien et
- Il est dix-huit heure trente, monsieur. Je finis à dix-neuf, et non, je fais pas de rab, alors à moins que vous ayez envie de recommencer tout ça demain, je vais vous demander d'en venir au fait. J'ai cru comprendre que vous étiez pressé.
- Bon, bon, d'accord, je... je commence par quoi ?
- Commencez par nous raconter votre journée de mardi, s'il-vous-plaît.
- D'accord. D'accord. Je vois. Est-ce que... je pourrais avoir un café d'abord ?
- Monsieur Kremer ! »
Cette fois-ci, le flic avait gueulé pour de bon, appuyant son geste d'une grande tape sur la table. Posé sur une chaise en métal qui lui faisait mal au cul, monsieur Kremer recula un peu plus contre son dossier, comme s'il voulait le faire céder. Au bout de ses bras, qu'il gardait collés à son corps, ses mains crispées se resserrèrent à en faire blanchir les jointures. Pour ne pas les faire trembler, il les avait fourrées entre ses cuisses.
Sa bouche s'entrouvrit et se referma plusieurs fois, comme une grosse carpe hors de l'eau, « ba, ba, ba, ba », puis il renonça pendant quelques secondes à parler, resta là le menton tremblant, les yeux brillants scrutant tous les recoins de la pièce comme s'il eut pu trouver un échappatoire, une cachette, un placard secret dans lequel, seul, il aurait pu se soustraire au jugement des autres.
Une personne l'ayant croisée dans la rue, dans un contexte plus favorable, lui aurait trouvé un air tout à fait commun. La quarantaine, affublé d'un de ces costumes beige légèrement vieillots, il tentait de gagner du terrain sur sa calvitie en rabattant ses cheveux encore noirs en une mèche clairsemée partant du côté gauche de son crâne.
Employé de banque, il avait l'habitude de tendre violemment la main vers ses collègues avec un sourire de circonstance, avant de détourner le regard et la retirer non moins vivement, comme si le contact humain le brûlait. Elle retournait alors au choix dans sa poche, triturer sa ceinture ou une gitane qu'il aurait gardée à la bouche. Lorsqu'on la lui serrait trop longtemps, son sourire se figeait, et il passait rapidement sa langue sur sa lèvre supérieure, avant de la mordiller, aux aguets.
Il déglutit et leva le regard vers le visage de l'inspecteur, qui attendait visiblement qu'il prenne la parole. Il se redressa, posa les coudes sur la table, et passa ses mains dans ses cheveux, sur sa nuque, avant de les joindre devant sa bouche, fixant un point vague.
« Je dois vous demander, d'abord, qu'est-ce que vous pensez du véritable amour ?
Son interlocuteur se contenta de vérifier l'heure sur sa montre, impatient.
- Vous savez, je n'ai jamais été quelqu'un de très chanceux. Oh, bien sûr, je ne dis pas que mes parents ne se sont pas bien occupés de moi, au contraire, on peut dire que sur bien des points ils ont été exemplaires. Non, mon véritable problème est plus personnel. Vous comprenez, ça fait quinze ans maintenant que je travaille à la banque. On peut dire que je suis un employé exemplaire, jamais en retard, toujours de bons résultats, et la paie qui suit. Non, monsieur, j'ai pas honte de le dire.
Mais dans les réunions, à la pause café, je m'en rends bien compte, ce n'est pas moi le... meneur. Loin de là. Je ne fais pas de blagues, je me contente d'en rire. Je ne propose pas de resto, je me range à l'avis du plus grand nombre. Vous me demanderez, pourquoi, pourquoi je n'essaie pas de m'affirmer ? Mais vous savez, avec le temps, avec l'accumulation des échecs, on finit par en prendre son parti. Ça ne sert à rien de lutter contre sa nature.
- Le rapport avec votre journée de mardi ?
- J'y viens, monsieur l'inspecteur. J'y viens. Depuis longtemps, j'ai compris que puisque je ne suis qu'un poisson pilote, la seule chose qui reste en mon pouvoir est de miser sur le bon requin. C'est comme ça que j'ai eu ma place.
J'ai appris à vivre avec, mais il y a bien une chose, oui, une chose qui m'a toujours fait mal. C'est les femmes. Elles pourraient presque passer dans une pièce et me traverser au passage. Je dois me battre pour avoir les moches, les périmées, les anorexiques, les grosses et j'en passe ! Je me suis déjà pris un râteau par une clocharde ! Une clocharde ! Et je lui offrais cinquante euros ! »
Le policier lui mit la main sur l'épaule pour le rasseoir et lui fit deux petites tapes pour le calmer, bien que ce simple geste le dégoutât grandement, mais il voulait en finir le plus vite possible.
« Oui, oui. Bien sûr, vous avez raison. Je me calme. Bon. Et donc, il y a deux mois de ça, j'enregistrais les dépôts de chèques de la journée, j'étais à mon bureau dont la vitre donne sur la rue, et c'est là que je l'ai vue passer. Je vous parlais de l'amour, tout à l'heure, inspecteur, de l'amour vrai. Je ne suis pourtant plus de première jeunesse, mais à sa vue, j'ai compris que ma vie jusqu'alors n'avait été qu'une entrée en matière, un prélude, l'amour, oui ! L'amour m'a saisi, emporté, le laissant seul désormais maître de ma vie, de mon destin.
Je sais, je sais bien que ce que nous avons fait, ce qu'elle m'a fait faire, ne peut pas être compris de tous, que la masse grouillante pourrait même y trouver un certain dégoût, mais peut-on en vouloir sincèrement à une âme damnée, possédée comme la mienne par la passion ?
Elle portait une robe bleue, et le vent, le vent frais de l'automne tentait de la soulever, lui collait ses cheveux blonds sur le visage et quand elle a repoussé sa mèche de ses yeux ! Elle m'a vu. Quelque chose, d'indescriptible, est passé à ce moment, et je le sais, elle aussi a compris à ce moment, elle a compris que nous étions faits l'un pour l'autre ! Puis elle est partie, elle a continué à avancer, et je suis resté là, prostré, déchiré entre le désir d'aller la retrouver dans la rue et la peur du ridicule. Puis, je suis devenu raisonnable : le destin ne fait pas se croiser deux êtres faits l'un pour l'autre sans jamais les réunir à nouveau . Vous êtes d'accord avec moi, n'est-ce pas ? »
Les rôles s'étaient presque inversés. Inconsciemment, le policier avait reculé sa chaise, prenait ses notes sur ses genoux, sur ses gardes, et Jacques Kremer, lui, s'était à nouveau relevé, penché vers son interlocuteur en prenant appui sur ses poignets, cherchant de son regard brûlant des traces d'approbation. Ce dernier finit par se racler la gorge, reprit une consistance, et continua son interrogatoire d'un ton neutre.
« Vous parlez bien de mademoiselle Clémentine Montaigre ?
- Oui, c'est elle, mais à ce moment, je ne connaissais pas son nom.
Je l'ai attendue, vous savez. Ce soir-là, je suis rentré chez moi. J'ai pensé à elle toute la soirée, puis tout le week-end. Des fois, j'avais un peu peur, peur de ne plus la revoir, mais vous comprenez, non ? j'étais certain que nos chemins se croiseraient à nouveau.
J'ai attendu. Encore. Et encore.
Elle n'est revenue me voir que plusieurs semaines plus tard, toujours aussi belle. C'était mardi. Elle est passée devant mon bureau, elle faisait comme si elle ne me voyait pas. Je savais ce qu'elle attendait. Je suis sorti, cette fois-ci, j'ai tout laissé en plan. Elle avait déjà passé le coin de la rue le temps que j'aille jusqu'à la porte d'entrée. Alors, j'ai couru. J'ai couru, et je l'ai rattrapée. Je l'ai reconnue, dans une petite ruelle, grâce à son sac, son énorme sac pesant sur ses frêles épaules. J'avais... vous savez, une boule dans la gorge, alors j'ai pris mon courage à deux mains, et j'ai fait, comme ça : «Mademoiselle ! »
Elle s'est retournée. Elle avait encore ce regard-là, qui me pénétrait. Ça me faisait presque mal. Et puis, j'ai fait : « Vous avez laissé tomber ça ! » en lui présentant une broche que j'avais achetée quelques jours plus tôt. Vous savez ce qu'elle a fait ? Elle l'a regardée un instant, ses beaux yeux bleus se sont ouverts sous l'effet de la convoitise, sa petite lèvre a tremblé une fraction de seconde, et elle l'a prise. Elle l'a mise dans sa poche.
Vous savez ce que ça veut dire, non ?
- Z'allez me l'expliquer, je crois. »
Monsieur Kremer leva un sourcil, et toisa le fonctionnaire comme s'il s'était agi du plus parfait crétin. Après tout, ce n'était sans doute même pas vraiment un responsable, juste un de ces quidams insignifiants qu'on trouve à la base de toute hiérarchie.
« Elle a accepté mon cadeau. Elle a accepté tout ce que j'avais à lui offrir, mon amour, ma passion... Quand sa main a frôlé la mienne pour saisir l'objet, j'ai... Je ne vous raconte pas ça.
- 'Voulez mettre toutes les chances de vot' côté, non ? Racontez-moi.
- C'est... Enfin, vous êtes un homme, vous aussi. Lorsque vous avez un contact physique avec une beauté, n'y a-t-il pas une réaction toute naturelle ?
- Vous avez quoi ? Vous avez bandé ? »
Il s'était retenu d'ajouter « pauvre taré ! »,
« Monsieur l'inspecteur ! Vous... vous... enfin... c'est pas... ce ne sont pas des termes acceptables. J'ai... enfin voilà. Vous m'avez compris. Quoi qu'il en soit, elle a accepté, et elle a levé ses yeux vers moi, pleins d'appréhension. Elle se demandait « Et maintenant ? », elle voulait qu'on aille plus loin. Elle le voulait, et elle savait ce que ça signifiait. J'étais comme vidé d'un poids, plein de reconnaissance.
Je l'ai frappée ! Mais ce n'était pas assez fort,elle avait eu le réflexe de reculer, et j'ai juste heurté sa mâchoire. Alors je l'ai ramenée à moi en la saisissant par le col, j'ai lâché, et de mon autre main je lui ai écrasé le poing dans la tempe ! La tête est partie, la tête ! est partie, et puis les cheveux, et bam ! sur le macadam ! Ah ah ! Vous auriez vu ça ! »
Derrière la vitre sans tain, on fit sortir la mère de la victime. Elle avait vu cet homme entrer, renfermé, archétype du pauvre type traînant son complexe d'infériorité, et se métamorphoser devant elle en quelque chose qu'elle n'aurait pu décrire, quelque chose d'ignoble, de puissant, un monstre qui se terrait dans les recoins sombres de sa conscience et sortait pour la première fois au grand jour. En confiance. Et selon lui, dans son bon droit.
« Je l'ai amenée dans notre nid d'amour. Tout était déjà prêt. Des fleurs, quelques petites figurines, des jouets. Des draps en satin. On a glissé dans le lit, et moi en elle. Notre première nuit d'amour. Et toutes celles qui suivirent.
Je peux partir, maintenant ? Vous savez tout. Quand je pense à elle, anxieuse, qui doit m'attendre, seule ! Je ne veux pas la laisser une minute de plus se morfondre de mon absence. »
Des vagues de haine parcouraient le corps du flic. Il redoublait d'efforts pour conserver son calme, pour résister à la pulsion de le tuer, là, maintenant, sur le champ. Les dents serrées, ses lèvres bougèrent à peine.
« Où ?
- Je vous demande pardon ?
- Dites-moi où est la gamine !
- Jamais. »