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Le Monde de L'Écriture » Salon littéraire » Salle de lecture » Théâtre et poésie » [Poésie, auteur] Bernard Dimey

Auteur Sujet: [Poésie, auteur] Bernard Dimey  (Lu 8517 fois)

pehache

  • Invité
[Poésie, auteur] Bernard Dimey
« le: 15 mars 2012 à 20:55:36 »
Quand on n'a rien à dire et du mal à se taire,
On peut toujours aller gueuler dans un bistrots,
Parler de son voisin qui n'a pas fait la guerre,
Parler de Boumedienne et de Fidel Castro,
Parler parler parler... pour que l'air se déplace,
Pour montrer qu'on sait vivre et qu'on a des façons,
Parler de son ulcère ou bien des saints de glace,
Pour fair' croire aux copains qu'on n'est pas le plus con.
Quand on n'a rien à dire on parle de sa femme
Qui ne vaut pas tripette et qui n'a plus vingt ans,
Qui sait pas cuisiner, qui n'aime que le drame,
Qui découche à tout va, qu'a sûrement des amants.
On parle du Bon Dieu, on parle de la France
Ou du Vittel-cassis qui vaut pas çui d'avant,
On pense rien du tout on dit pas tout c' qu'on pense.
Quand on n'a rien à dire on peut parler longtemps.
Quand on n'a rien à dire on parle du Mexique
De l'Amérique du Nord où tous les gens sont fous,
Du Pape et du tiercé, des anti-alcooliques,
Du cancer des fumeurs et des machines à sous,
Des soldats des curés, d'la musiqu' militaire,
De la soupe à l'oignon, de l'îl' de la Cité.
Quand on n'a rien à dire et du mal à se taire
On arrive au sommet de l'imbécillité.






Parce que je t’aime…

PARCE QUE JE T’AIME…
il faudra que tu viennes avec moi, sur des routes
baignées de soleil et de lune, le jour après la nuit
au long des chemins creux qui dessinent les nervures du monde
à l’infini,
Au petit jour, à la rosée,
soleil tout blanc se hissant au zénith
avant d’aller s’engloutir, disque de sang vif, dans
les eaux calmes de la mer…

Au hasard des carrefours et des places désertes,
villages sans églises, maisons sans fenêtres, terrains
vagues sans enfants, sans gendarmes ni voleurs.
Par les sentiers de forêt, où nous débusquerons des
biches effarées,
par les rues sans pitié des cités de l’acier, de la fumée,
des pylônes et du vacarme
et par les pistes du désert.


PARCE QUE JE T’AIME
il faudra me suivre à travers le sable et les pierres,
à travers la peur et la soif,
et puis un jour je t’entraînerai dans les profondeurs
de la mer et nous cheminerons côté à côte, à travers
les jardins du corail…
Les anémones aux doigts effilés et féroces s’agiteront
fiévreusement au passage de notre amour
et les monstres des prairies abyssales ouvriront leurs
yeux multiples où fleurit le phosphore…

La raie, aux ailes ralenties, nous précèdera à travers
Les savanes d’algues bleues et violettes.
Et nous marcherons côte à côte, environnés de poissons
d’Apocalypse, aux nageoires griffues, aux yeux d’or
vert, aux mâchoires de diamant.

Nous irons, la main dans la main, par les sentiers
inconnus perdus au fond de l’océan,
sans troubler le sommeil des grands crustacés endormis
depuis des millénaires.
Nous irons à pas lents, marchant sur des éponges,
à la découvertes d’épaves anciennes, crétoises ou
phéniciennes,
et je t’offrirai les bracelets d’or blanc grâce auxquels
un marin mort depuis vingt siècles espérait se gagner
les faveurs d’une courtisane romaine
avant de disparaître une nuit dans la mer.
 


PARCE QUE JE T’AIME
il faudra me suivre partout,
je t’entraînerai à tous les pèlerinages et tous les
sanctuaires nous ouvriront leurs portes.

Nous irons prier ensemble, prosternés côté à côte,
mêlés à des croyants de toutes les races, à des pénitents
de toutes les couleurs,
afin que tous les dieux possibles protègent notre amour
et le prolongent…
Au soleil tourbillonnant de la Mecque, je recueillerai
pour toi la voix déchirée du muezzin, échappée de sa
gorge comme une flamme tordue et que le vent
brûlant, mêlé de sable, noue et tort et torsade autour
des minarets de la ville sainte.

Nous achèterons des moulins à prière dans une
lamaserie sur la route
et nous gravirons ensemble les pentes incroyables qui
conduisent au toit du monde…
Et tu me suivras au sommet du Mont Everest, car je
veux m’approcher le plus près possible du ciel avec toi

PARCE QUE JE T’AIME
S’il le faut, nous passerons une nuit entière à méditer,
dans un monastère enfumé, parmi les bonzes au
masque de la plus pure sérénité
dont le crâne rasé semble aussi parfait que les vieux
galets façonnés par les océans depuis les premiers jours
du monde…

Nous écouterons parler le plus vieux d’entre eux,
sans comprendre un seul mot, une seule syllabe, mais nous
irons ensemble baiser le bas de sa robe et nous imprégner
de son odeur de bouc

PARCE QUE JE T’AIME
nous irons plonger nos corps au même instant dans
l’eau pourrie du Gange, à Bénarès

Nous irons chercher la purification dans les remous de
ce fleuve géant qui brasse ensemble l’excrément maudit
de l’intouchable paria et les cendres inestimables du
Mahatma défunt.

PARCE QUE JE T’AIME
il ne faut pas que tes yeux soient privés d’un seul
émerveillement,
tous les spectacles du monde ;
tous les enchantements te sont dus.
Et c’est moi qui te conduirai le long des voies
innombrables de l’étonnement.

Nous irons déguster le thé à la menthe, accroupis sur des nattes
et nous verrons danser les Ouled-Nails au corps de
liane et de serpents en rut.

Perchée sur un dromadaire de neige, tu me suivras
d’un oasis à l’autre, entre les dunes scintillantes, sous le
ciel clouté d’or
au long des pistes silencieuses.

Sous  nos yeux, le scorpion noir courtisera la rose des
sables, et le mirage de la soif érigera devant, sur
un horizon à tout instant reculé, des cathédrales de
cristal et des orgues de sel…

Le matador au sourire gravé sur un masque de cuir de Cordoue
lancera vers toi l’oreille du toro, mon amour,

et ton cœur d’hirondelle s’ouvrira le soir même, quand la lune
en sa rondeur parfaite gravira les marches du trôle,
lentement sur le ciel,
à l’heure où les guitares fleurissent et sanglotent
interminablement…




PARCE QUE JE T’AIME

il faudra me suivre sans relâche et ne jamais fermer les yeux.
Tu viendras te perdre avec moi dans la foule abêtie
qui tourne autour des manèges imbéciles comme l’âne
autour de la noria…

nous boirons avec eux la bière chaude et l’aramon
piqué des kermesses
afin de participer à l’écœurement républicain
entretenu par des odeurs de friture épouvantables.

Tu me suivras sur la grande roue et sur la tour de Babel,
qui permet à l’homme d’aujourd’hui de remonter au singe
pour une somme dérisoire.

Nous y remonterons tous les deux,

PARCE QUE JE T’AIME…

Plus tard,
nous irons suivre pieds nus les processions médiévales
des pénitents noirs ou gris, dissimulés sous leurs
cagoules aux terrifiants vendredis saints espagnols.

Nous irons nous mêler à des fêtes somptueuses et
redoutables, au cours desquelles tournoient
inlassablement sur eux-mêmes de grands nègres
hurlant,
dissimulés sous un déguisement d’oiseaux au plumage
d’une splendeur inouïe.

Nous passerons des nuis entières à tourner
parmi les masques sculptés dans l’ébène,
les colliers de griffes et les bracelets de canines de léopard,
dans l’étourdissante et furieuse colère de la danse et
des sortilèges.
Ensemble,
accroupis dans la poussière, nous irons boire le sang frais,
la bouche collée à l’artère béante du buffle terrassé et nous
distinguerons le reflet de nos visages dans ses yeux grands ouverts,
encore vivants…



PARCE QUE JE T’AIME
j’inviterai  autour de ton lit
une troupe de jongleurs chinois, qui sauront ensorceler des assiettes
et transformer d’un seul geste et d’un sourire des voiles
de soie qui deviendront nuages et tempêtes
et d’où s’échapperont des vols de grues et de hérons…

PARCE QUE JE T’AIME
je saurai découvrir pour toi
l’edelweiss et la rose noire,
la flûte de jade et la pierre de lune,
l’oiseau phénix et le rossignol de l’Empereur de Chine,
un agneau de Bethléem et le linge de Véronique.

Et toi,
toi mon amour, parce que tu ne m’aimes pas
je sais que tu m’offriras par trois fois le chant du coq,
le baiser de Judas,
la flèche et le poison,
la flûte et le cobra.


Bernard Dimey, Je ne dirai pas tout, 1991, Christian Pirot éditeur.
« Modifié: 08 septembre 2015 à 20:28:23 par Rain »

pehache

  • Invité
Re : Dimey, Bernard, poète, alcolo, auteur de chansons
« Réponse #1 le: 15 mars 2012 à 21:23:22 »
Bien que non alcoolo, (ce n'est pas indispensable), j'adore Dimey.
Poète, auteur de chansons (pour Michel Simon, "mémère"; pour Zizi Jeanmaire (mon truc en plumes), avec Salvador ( "Syracuse") ; certains textes (pas des chansons) sont repris par "mon côté punk".
Poète populaire- et fin lettré- alcoolo au dernier degré, il navigue entre provocation, humour et tendresse.
Tout est bon chez lui, jusqu'aux polissonneries.
Si, d'aventure, Pascal Papini, metteur en scène, acteur (et ami pour lequel j'ai, jadis, écrit des chansons) s'amuse à refaire son spectacle "la peau de mes dents", ne le loupez pas, c'est grand !
Et, d'abord, achetez les livres ou les disques de Dimey. Vous ne le regretterez pas.


Hors ligne Zacharielle

  • Comète Versifiante
  • Messages: 5 830
    • au bord du littéral
Re : Dimey, Bernard, poète, alcolo, auteur de chansons
« Réponse #2 le: 15 mars 2012 à 21:47:43 »
Merci d'avoir partagé, ce que tu as posté en extrait était plutôt accrocheur. Je vais essayer de retenir le nom du gars et d'en lire/écouter un peu !

Hors ligne Meilhac

  • Palimpseste Astral
  • Messages: 3 568
Re : Dimey, Bernard, poète, alcolo, auteur de chansons
« Réponse #3 le: 15 mars 2012 à 22:05:32 »
en + dimey ça veut dire "dis moi" en espagnol

pehache

  • Invité
Re : Dimey, Bernard, poète, alcolo, auteur de chansons
« Réponse #4 le: 16 mars 2012 à 18:34:49 »

Quarante ans, quarante ans . . .  mais c'est le bout du monde !
Je me suis dit cela, c'était à peine hier
Et voilà qu'aujourd'hui c'est question de secondes...
Quarante ans, pas déjà, sinon à quoi ça sert
D'avoir eu dix-huit ans, des cerises à l'oreille
Et des fleurs aux cheveux, d'avoir tout espéré . . . 
L'amour à lui tout seul était une merveille,
Et puis le temps passait, dont je n'ai rien gardé.


Quarante ans, quarante ans ! C'est presque ridicule.
Je n'ai rien fait du tout, sinon quelques erreurs.
L'innocent que j'étais, je le vois qui recule,
Il peut bien s'en aller : je le connais par cœur,
Je le connais déjà depuis . . .  quarante années.
De face et de profil, en noir et en couleur
et ses anges gardiens et ses âmes damnées,
Je sais ce qui l'enchante et ce qui lui fait peur...


Quarante ans, quarante ans ! . . Non, ce n'est pas possible . . .
Pas aujourd’hui, demain, une semaine ou deux . . .
Hier on me traitait encore d'enfant terrible !
Comment aurais-je fait pour être déjà vieux ?
Quarante ans, oui, déjà... C'est beaucoup pour mon âge…
Pauvre petit jeune homme, on a des cheveux gris,
On est un peu morose, on va devenir sage,
On n'a pas vu grand chose et on n'a rien compris . . .


A quarante ans passés, la jeunesse commence !
Je vais me répéter ce mot-là tous les jours,
Je vais déambuler en pleine adolescence,
perdre mes illusions, réinventer l'amour…
Quarante ans, quarante ans,  c'est l'âge du bonheur.
Pour l'homme que je suis c'est l'âge des victoires,
et j'ai tout ce qu'il faut pour faire un beau vainqueur.
Mais…déjà quarante ans, je n'ose pas y croire.

Bernard Dimey   (40 ans, in « la mer à boire »)



Les vieillards c'est pas beau, ça fout rien, ça fait d'l'ombre,
Qu'on les fout' n'importe où c'est moche et ça encombre,
Les faire bosser macach', c'est immoral comme tout,
Ça vous f'rait mal juger, montrer du doigt partout.
Alors on garde ça, juste un p'tit peu d'patience,
On les coll' dans un coin où ça s'remarque pas,
C'est sage et ça dit rien, on sait pas c'que ça pense,
L' plus triste c'est qu'ça bouffe et qu' ça n'rapporte pas.
Quand j'rassembl' les souv'nirs que j'ai de ma grand-mère
, Pauv' femm' qui finissait ses jours en déconnant,
Je m'rappell' c'que ma mèr' lui braillait si souvent :
"Tu n 'sais plus fair' qu'un' chos', ramasser la poussière !"
La viocqu' répondait rien, ell' rigolait tout' seule
En mordillant ses ch'veux qu'ell' ram'nait par devant,
Et mon pèr' bougonnait, songeur en la r'gardant :
"Non content' de m'fair' suer, faut qu'ell' s'fout' de ma gueule."
Et plus qu'ils sont toquards, plus qu'ils ont la vie dure,
En buter quelques-uns, pas question, y a des lois.
J'ai essayé un jour d'en s'mer un dans un bois,
Peau d'balle, essayez donc, ils vous r'vienn'nt en voiture !






Ivrogne, c'est un mot qui nous vient de province
Et qui ne veut rien dire à Tulle ou Châteauroux,
Mais au coeur de Paris je connais quelques princes
Qui sont selon les heures, archange ou loup-garou
L'ivresse n'est jamais qu'un bonheur de rencontre,
Ça dure une heure ou deux, ça vaut ce que ça vaut,
Qu'il soit minuit passé ou cinq heure à ma montre,
Je ne sais plus monter que sur mes grands chevaux.
Ivrogne, ça veut dire un peu de ma jeunesse,
Un peu de mes trente ans pour une île aux trésors,
Et c'est entre Pigalle et la rue des Abesses
Que je ressuscitais quand j'étais ivre-mort...
J'avais dans le regard des feux inexplicables
Et je disais des mots cent fois plus grands que moi,
Je pouvais bien finir ma soirée sous la table,
Ce naufrage, après tout, ne concernait que moi.
Ivrogne, c'est un mot que ni les dictionnaires
Ni les intellectuels, ni les gens du gratin
Ne comprendront jamais... C'est un mot de misère
Qui ressemble à de l'or à cinq heure du matin.
Ivrogne... et pourquoi pas ? Je connais cent fois pire,
Ceux qui ne boivent pas, qui baisent par hasard,
Qui sont moches en troupeau et qui n'ont rien à dire.
Venez boire avec moi... On s'ennuiera plus tard.



Hors ligne Néon

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    • Digitus-impudicus, mon site de poésies, nouvelles et articles humoristiques
Re : Re : Dimey, Bernard, poète, alcolo, auteur de chansons
« Réponse #5 le: 31 mars 2012 à 16:12:27 »
Si, d'aventure, Pascal Papini, metteur en scène, acteur (et ami pour lequel j'ai, jadis, écrit des chansons) s'amuse à refaire son spectacle "la peau de mes dents", ne le loupez pas, c'est grand !

alors, poète alcoolo, ça m'a tilté l'oeil, du coup je suis venu lire, et c'est bien bon (il doit aimer Rictus, moi j'adore!)...
mais surtout, c'est drôle, Papini fut mon prof de théâtre au conservatoire d'Avignon, je l'aimais beaucoup, et je viens juste de reprendre contact avec lui...
in girum imus nocte et consumimur igni

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pehache

  • Invité
Re : Dimey, Bernard, poète, alcolo, auteur de chansons
« Réponse #6 le: 01 avril 2012 à 12:46:08 »
Dis-lui que tu as échangé quelques mots avec son frère putatif.
On est H.C., H.S. et toutes ces sortes de choses, là.

Hors ligne Néon

  • Aède
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    • Digitus-impudicus, mon site de poésies, nouvelles et articles humoristiques
Re : Dimey, Bernard, poète, alcolo, auteur de chansons
« Réponse #7 le: 01 avril 2012 à 12:51:51 »
Ah ah, j'adore l'adjectif "putatif", en plus de le foutre partout où je peux, je lui avais consacré un article (pas mon meilleur par contre)...

Heu, là je me sens idiot, H.C, H.S ? ça veut dire coua ?
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pehache

  • Invité
Re : Dimey, Bernard, poète, alcolo, auteur de chansons
« Réponse #8 le: 02 avril 2012 à 07:55:11 »
hors charte, hors sujet et tutti quanti.

pehache

  • Invité
Re : Dimey, Bernard, poète, alcolo, auteur de chansons
« Réponse #9 le: 22 janvier 2013 à 19:20:33 »
C'est au bistrot d'Alphonse, entre onze heures et minuit,
qu'on est venus, trente ans, se tourniquer la gueule
Et se pourrir le foie, un peu toutes les nuits.
La folie va son train, la vache, elle agit seule.
Nul ne l'entend venir mais son oeil est brillant
Et notre cinquantaine à pas de loup s'approche.
L'amour se fait la malle, on n'est plus très vaillant,
À la hauteur, bien sûr, mais c'est pas dans la poche !
Alphonse est bien gentil, c'est mon plus vieux copain,
Son cognac est parfait, son pinard impeccable.
Dans son temps, paraît-il, c'était un chaud lapin
Mais... plus personne au lit quand on dort sous la table !
Trente ans de gueul' de bois, et sans désemparer !
Et lui, le malheureux, qui buvait pour l'exemple...
La cirrhose a fini par tout accaparer.
Quand tu sers ton calva l'as la pogne qui tremble !
À voir la gueul' qu'on a, on se prend à rêver,
On se découvre enfin des idées générales.
Il est bien évident qu'on va bientôt crever,
Alphonse, le premier, pour sauver la morale.
Alphonse ! La fortune ell' mûrit pas tout' seule,
Il faut la provoquer, y mettre tout son coeur.
Nous, c'est pour t'enrichir qu'on s'est saoulé la gueule
Et quand tu s'ras crevé, on ira boire ailleurs !

pehache

  • Invité
Re : Dimey, Bernard, poète, alcolo, auteur de chansons
« Réponse #10 le: 22 janvier 2013 à 19:21:35 »
Il est dix heures du soir


Il est dix heures du soir

Il est dix heures du soir et pourtant tout commence et s'achève et s'étale et moi je n'y peux rien, même ayant tout compris, tout prévu, je n'y peux rien du tout. J'ai déchiffré de loin...

Il est dix heures du soir, au carillon Westminster de Monsieur Madison, un vieux truand rassis, cerné de toutes parts par toutes sortes de gens qu'il n'aurait même pas salués, jadis, à son époque... qu'il aurait à peine vus, qu'il aurait fait descendre entre poire et fromage... Et ce soir, il est là, devant le vieux miroir piqué d'une chambre d'hôtel, et ses soixante deux ans s'y dessinent avec une cruauté noire... Il sait qu'on va venir et qu'on va le truffer d'aciers spéciaux et qu'il faudra se laisser faire.

Ce jour, il faut l'attendre, il faut savoir qu'il doit venir, terrible et froid, peut être demain, peut être dans dix ans, bien sûr, mais tout se paye et ma foi... sans doute que c'est bien, que c'est correct au fond... Il faut bien que les choses continuent d'être choses pour les uns, pour les autres et les fils et tout ça.
Il est dix heures du soir et ça ne change rien. Dix heures en plein Paris, c'est quelle heure à Bagdad ? C'est quelle heure à Rio, à Rome, à Syracuse, à Vienne, à Berlin Est, Prague ou Valparaiso ?

Et le vieux bookmaker Ephraïm, qu'on a tous connu, qu'on aime bien, qu'on a tous aidé de bon cœur à se saouler la gueule, savez vous ce qu'il fait, ce soir ? Il est en train de se promener au long des allées du cimetière Montmartre. Il cherche son refuge, il cherche son abri. Pour bientôt, pour demain, il cherche comme il peut le ventre de sa mère, mais elle est loin, sa mère, pauvre femme, elle est loin... morte à force de vivre à coups de pied au ventre, à coups de fouet au cœur, à coups de rien surtout à coups de rien partout...

Ephraïm est si vieux qu'il se cherche peut être parmi tous ces morts là. Il en connaît beaucoup, c'est sûr. Il n'aurait aucun mal à se faire inviter, mais il a du respect pour les morts, il hésite...

Il est dix heures du soir, il fait bon, tout va bien... Dix heures île Saint Louis...

À votre avis, quelle heure peut il être dans l'île de Pâques ? ... Fait il soleil ou nuit ? Croyez vous qu'il fait beau ?

Au 36 du quai des Orfèvres à Paris, quelque part dans les combles, un jeune homme à moustaches voit appa¬raître des visages étrangers. Entre le pouce et l'index, il va les retirer du bain, délicatement, il va les suspendre au fil avec des crocodiles et ces fantômes vont sécher... vont se trahir, vont laisser voir enfin leurs gueules et leurs sourires et leurs yeux de côté, leurs mimiques à la flan, leur histoire, leur enfer débridé, leur trouille et leur destin...

Il est dix heures du soir et l'archiprêtre a soif.. Il va faire une entorse à ses habitudes imbéciles et sinistres et médiévales. Pourquoi l'homme de Dieu, celui qui désigne à tous ces abrutis le plus court chemin qui conduit à leur ciel, pourquoi n'aurait il pas le droit de s'offrir un whisky, deux whiskies, trois whiskies... quatre et cinq. Mais Dieu toujours premier servi ! Amen !

Il est dix heures du soir, exactement, c'est vrai... Il fait chaud, bien trop chaud. On croise sur les quais des assassins possibles, ils ont l'œil aussi dur, aussi noir, aussi mortel déjà qu'une lame de sabre.

Je lève les yeux, Notre Dame est environnée d'oiseaux préhistoriques, ce sont des aigles noirs, leurs becs ont des claquements infernaux, et leurs ailes exécutent autour des gargouilles, autour des chimères pensives, des figures de ballet qui me coupent le souffle.

Le ciel se fait tout noir et la nuit se fait belle et le silence arrive... et bientôt c'est minuit. Mais minuit dans Paris c'est quelle heure à Pékin, c'est quelle heure à Sydney, quelle heure à Tel Aviv ? Minuit sous le Pont Neuf et dans l'île Saint Louis...

Le vieil Ephraïm est toujours dans son coin, le cul par terre, aux anges, saoul comme un vieil archange déchu précipité dans l'enfer le plus proche chez le premier diable venu. Il connaît l'eau de la Seine et sa température, et ses courants secrets... Il va mourir joyeux, un peu comme on s'envole…

Minuit, minuit passé... Un vieux pingouin malade se laisse aller, s'affale, il sera mort demain... On le ramassera et les autres pingouins auront les larmes aux yeux, c'est certain... mais que faire ?

Un lion qui va mourir, tout seul, dans une cage, en plein Paris, c'est triste. Il vaut mieux s'en aller, ne pas regarder ça. Nous ne sommes pas à la hauteur, ni vous ni moi. Il n'y a pas de honte à le dire, nous sommes bien trop loin de lui, pour lui venir en aide... Nous n'aimons pas assez.

Minuit, le temps s'en va, s'efface et meurt comme une image ancienne, et Monsieur Madison attend toujours la mort. Il ne respire pas, il tend l'oreille et compte. Il compte les secondes et les quarts d'heure... et tremble. Il a peur cette nuit pour toute une existence. Il claquerait des dents s'il en avait encore. Il a dissimulé son dentier dans sa poche, il n'en a plus besoin mais les dents sont en or.

Une heure vient de sonner au clocher des villages, et puis deux heures et trois.

La nuit va son chemin...

C'est quelle heure à Madrid et quelle heure à Lisbonne ? Et quelle heure à Capri et quelle heure à Vérone ?

Et puis le jour se lève à cinq heures à Paris.





Hors ligne Baptiste

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Re : Dimey, Bernard, poète, alcolo, auteur de chansons
« Réponse #11 le: 02 mars 2013 à 05:22:25 »
Deux autres parmi mes préférés

Je vais m'envoler

Ce soir je vais partir visiter les nuages,
Je n’y suis pas encore mais ça va pas tarder,
Je vois déjà des fleurs tout autour des visages,
Tous les gens qui sont là commenc’nt à m’regarder
Car si je réussis c’est extraordinaire.
Ils ont raison d’attendre, ils seront pas déçus,
Je sens que j’m’arrondis comme une Montgolfière,
Je vais quitter la terre, personn’ me verra plus !
 
J’ai commencé c’matin aux petites aurores
Avec un muscadet de derrièr’ les fagots
Qui glissait comm’ du v’lours, d’ailleurs j’en rêve encore,
Et deux trois p’tits kirs qu’étaient bien rigolos,
Vers midi je marchais sur des pompes à bascule,
C’est là que j’ai compris que j’allais m’envoler.
C’est un travail très dur... Si t’avanc’s pas tu r’cules,
L’ivresse est un pays où faut pas rigoler !
 
T’as des gens qui picol’nt sans aucun savoir-faire,
Eh bien, voilà des gars qui s’envol’ront jamais,
Qui cess’ront pas d’ramper, qui quitt’ront jamais terre
Alors que moi je sens que ça va pas tarder,
J’vais survoler Paris comme un ange véritable.
J’aim’rais pouvoir emm’ner tous mes potes avec moi
Mais comm’ils s’fout’ de moi pasque j’mont’ sur la table
J’vais m’envoler tout seul et j’1es emmèn’rai pas !
 
Il est huit heur’s du soir, y a douze heur’s que j’travaille,
Je me sens tout léger comme un petit zoizeau.
Me v’là sur le trottoir avec des gens qui braillent,
Je vais prendr’ mon élan... Je serai tell’ment beau
Que tous ces connards-là en auront plein la vue.
Allez hop ! C’est parti !... Non, c’est pas pour ce soir.
Y a vingt ans que j’m’exerce... C’est toujours pein’ perdue.
J’essaye encore demain... Après, j’arrête de boire.

Si tu me payes un verre

    Si tu me payes un verre, je n’te demand’rai pas
    Où tu vas, d’où tu viens, si tu sors de cabane,
    Si ta femme est jolie ou si tu n’en as pas,
    Si tu traînes tout seul avec un coeur en panne.
    Je ne te dirai rien, je te contemplerai.
    Nous dirons quelques mots en prenant nos distances,
    Nous viderons nos verres et je repartirai
    Avec un peu de toi pour meubler mon silence.
     
    Si tu me payes un verre, tu pourras si tu veux
    Me raconter ta vie, en faire une épopée
    En faire un opéra... J’entrerai dans ton jeu
    Je saurai sans effort me mettre à ta portée
    Je réinventerai des sourir’ de gamin
    J’en ferai des bouquets, j’en ferai des guirlandes
    Je te les offrirai en te serrant la main
    Il ne te reste plus qu’à passer la commande
     
    Si tu me payes un verre, que j’aie très soif ou pas,
    Je te regarderai comme on regarde un frère,
    Un peu comme le Christ à son dernier repas.
    Comme lui je dirai deux vérités premières :
    Il faut savoir s’aimer malgré la gueul’ qu’on a
    Et ne jamais juger le bon ni la canaille.
    Si tu me payes un verre, je ne t’en voudrai pas
    De n’être rien du tout... Je ne suis rien qui vaille !
     
    Si tu me payes un verre, on ira jusqu’au bout,
    Tu seras mon ami au moins quelques secondes.
    Nous referons le monde, oscillants mais debout,
    Heureux de découvrir que si la terre est ronde
    On est aussi ronds qu’elle et qu’on s’en porte bien.
    Tu cherchais dans la foule une voix qui réponde,
    Alors, paye ton verre et je paierai le mien,
    Nous serons les cocus les plus heureux du monde.

pehache

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Re : Dimey, Bernard, poète, alcolo, auteur de chansons
« Réponse #12 le: 02 mars 2013 à 08:02:56 »
Merci, Baptiste.

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Re : Dimey, Bernard, poète, alcolo, auteur de chansons
« Réponse #13 le: 22 mars 2013 à 15:59:42 »
C'est lui l'auteur de Syracuse, l'une des meilleures (la meilleure ?) chanson chantée par Henri Salvador ? Je me coucherai plus savant ce soir ! En tout cas, excellent parolier ! In vino veritas. In spirituo spiritas (latin de cuisine AOC)
"Apprend le chacal, tu connaîtra l'homme" (proverbe bantou)

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Re : [Poésie, auteur] Bernard Dimey
« Réponse #14 le: 17 février 2019 à 13:00:55 »
 :coeur: :coeur: :coeur:


(et c'est fou comme ses poèmes se chantent tout seuls rien que par le rythme)
Beau boulot les modow ! Ca mérite une pause café, même si : les vilains mots ne font jamais de pause café.
- Kaeloo


 


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