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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » La glace et la clope

Auteur Sujet: La glace et la clope  (Lu 1335 fois)

Hors ligne Geekgirl

  • Tabellion
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La glace et la clope
« le: 22 Décembre 2011 à 00:50:25 »
1788 mots pour ce texte court. Les passages italiques sont rigoureusement réels, le reste est pure fiction.





Le réveil est difficile ce matin. Comme tous les matins en ce moment d'ailleurs. Les somnifères traînent sur la table de chevet, et je crois que j'ai encore dépassé les doses. Je suis pas sûre, mes souvenirs d'hier soir sont flous.
Je me rappelle être rentrée du boulot, m'être effondrée sur mon lit, et avoir pleuré pendant des heures. Je me rappelle de ça hier, avant-hier, et encore le jour d'avant.
Mon estomac gargouille un peu. Je sais bien qu'une fois devant mon petit-dèj, rien ne passera la boule dans ma gorge, qui s'accentue au fur et à mesure que le brouillard des médocs se dissipe, mais j'essaye quand même. Après tout, aujourd'hui est un jour spécial.

Je m'extirpe de mon lit. Des fringues, des livres, des cd, quelques manuels informatiques, tout ça est amoncelé par terre dans ce que j'appelle d'habitude "mon joyeux bordel". On ne peut plus poser un pied sur le parquet de ma chambre. Dans le salon-cuisine-salle à manger, c'est à peu près correctement rangé. Il y a bien des livres de cours posés ça et là, des chaussures oubliées sur une chaise, mon assiette d'hier à laquelle je n'ai pas touchée qui devient de moins en moins appétissante au fur et à mesure que passent les minutes. Dans la partie cuisine, il y a une tonne de vaisselle sur l'égouttoir, une ou deux assiettes dans l'évier. Il reste aussi des pâtes que j'ai oublié de mettre au frigo. Tu aurais détesté l'état de mon appartement, il faudra que je range. Mais pas aujourd'hui, aujourd'hui est un jour spécial.

Je passe devant la fenêtre qui éclaire vaguement mon prétendu salon. Un jour spécial, d'accord. Le temps n'est pas spécial lui. Le ciel est gris, les nuages sont bas, il fait lourd. Il y aura de l'orage ce soir. Dommage, pour ton dernier jour j'aurais tant aimé qu'il fasse beau... et toi aussi j'en suis sûre.


- Pff, j'suis trop en déprime là, j'en ai marre de la flotte, des nuages... J'veux voir du ciel bleu, du soleil!
- On est en Bretagne, et en Bretagne, il pleut!
- Tu parles, il pleuvait plus que ça dans le Nord-Pas-de-Calais...
- Donc t'as passé six ans à déprimer?
- Oui en gros c'est ça...


Oui, sale temps dehors, et tu aurais été d'accord avec moi.

Mon armoire à vêtements déborde littéralement. La place ne manque pas, mais le rangement si. Tant pis, pas besoin de chercher très loin mes habits du jour cette fois-ci. Une jupe et un chemisier noirs, je n'en ai qu'un de chaque. Quelle tristesse de s'habiller entièrement en noir. D'habitude ça ne me dérange pas, mais aujourd'hui, pas de décolleté, pas de jupe au-dessus du genou. Une tenue stricte, simple, presque monacale. Une tenue triste et sombre, parfaitement adaptée au temps et à mon état d'esprit. Parfaitement adaptée à ce jour.

-Tout le temps en noir t'es pas possible! Vis un peu, mets des couleurs, je sais pas moi!

J'aimerais bien aujourd'hui, mais ça risque de faire tache.
Un bon petit déjeuner. Du moins je l'imagine, car je ne peux pas y toucher. La boule dans ma gorge remonte jusqu'aux yeux et je pleure assise par terre, appuyée sur un pied de la vieille table en plastique. Je pleure, je pleure. Je n'en reviens pas que ce soit déjà ta dernière journée. Je me souviens encore du jour où l'on s'est rencontrées. J'avais 17 ans et toi 16... On bossait dans le même resto...

-Hé, Marine! J'te présente Carmen, elle a fait une partie de la saison avec nous.
J'ai vu une jolie fille brune, inconnue au bataillon. Questions d'usage, t'habites où, tu viens d'arriver, tu vas à quel bahut, cool j'y suis, quelle classe, quelle spé, super on sera dans la même classe...
Je me suis dit que t'allais nous piquer tous les mecs du bahut...
On est rentrée toutes les deux par la piste cyclable, à 3h du mat', dans le noir. On parlait, de ma vie principalement, de ma dépression de l'année précédente. Tu m'écoutais, tu t'intéressais, et moi je me sentais bien. J'avais mal aux pieds après une journée de taf intensif, j'avais l'esprit un peu brumeux après un verre de vodka, mais j'étais bien.
Toi tu étais une fille magnifique, le genre qu'on a l'habitude de contempler sur papier glacé, et tu t'intéressais à ma pauvre vie, à des années-lumières de toi.
J'étais là, on était déjà amies, on se sentait bien toutes les deux...


Je me relève. Tu n'aurais pas aimé que je me laisse aller. Mais est-ce que je peux vraiment faire autrement? Je retombe. Je n'ai pas encore la force de me mettre debout, et d'affronter cette journée. Cette force je la cherche dans mes souvenirs.

Lycée Galilée, rentrée de cette année-là, rentrée de 2008. J'ai retrouvé mes amis devant le bahut. Je t'ai un peu attendue, je ne t'ai pas vue. Je me demandais où tu étais passée. Le dirlo nous a fait son speach dans le grand amphi, quand la porte s'est ouverte et que tu es entrée, en essayant d'être discrète. C'était raté, tout le monde t'avait déjà remarquée. Là, tu as gagné ton surnom de miss-en-retard, qui s'est bien confirmé par la suite. Jamais à l'heure. On te donnait rendez-vous une heure plus tôt que tout le monde pour que tu arrive en même temps.
Je t'ai présenté à mes amis, ils t'ont adoptée tout de suite. Tu détonnais dans notre petit lycée, jolie sans être une pouffe, intelligente. Tout pour toi et sans excès.


Je retiens mes larmes, je me remets sur mes pieds. Inspiration, expiration. Inspiration, expiration. Ça va mieux. Je me sers un verre d'eau et le boit d'un trait. Ma tête s’éclaircit. Dans la salle de bain, je me brosse les cheveux, ces mêmes cheveux dont j'étais si fière, parce qu'ils me valaient tes compliments. Je me brosse les cheveux, je me mets un trait de crayon noir, parce que tu disais que ça m'allait si bien. Je ne veux pas paraître négligée aujourd'hui. C'est un jour tellement spécial.

~ Je t'assure, tu devrais te maquiller plus souvent, ça te va super bien ! Et t'as des cheveux trop beaux, j'aimerais trop avoir les mêmes.
~ Tu me files ton visage, ton corps et ton sourire en échange ?
~ N'importe quoi, t'es super comme tu es... Beaucoup plus jolie que moi.
~ Ben voyons, je vais te croire.


Je souris presque en y repensant. Moi, rivaliser avec toi ? Un beau rêve, oui. J'enfile mon manteau et je sors dans le froid mordant. Ça me rappelle tellement de choses.

Seule a l'arrêt de bus, mon sac de cours sur l'épaule, j'attendais. Je savais que dans quelques minutes, je serais au chaud. Je savais que comme d'habitude, il faudra que j'arrête la conductrice à ton arrêt, du mieux possible, parce que tu étais toujours en retard et que sinon elle ne t'attendra pas. Comme d'habitude, ça n'avait pas loupé. Comme d'habitude, tu t'étais installée à coté de moi et tu m'as dit :
~ C'était juste aujourd'hui !
Comme d'habitude je t'ai répondu :
~ Pourquoi ? Mais pourquoi est-ce que tu ne pars pas plus tôt, Carmen ?
~ Bah j'essaye mais là j'arrivais pas à trouver mon livre de maths.
Bien sûr. Miss tête-en-l'air.
~ On a pas maths aujourd'hui, Carmen.
~ Hein ?
J'ai acquiescé sans retenir mon rire pendant que tu râlais. De toute façon, si ça n'avait pas été le bouquin de maths, ça aurait été autre chose. Tu oubliais toujours un truc au dernier moment.


Pendant que je marche, je repense à ça. Si ça se trouve, cette journée sera la seule où tu seras à l'heure, mais tu as quand même oublié plein de choses. Je m'engouffre dans le métro. Il n'y fait pas beaucoup plus chaud et à cette heure indue, il n'y a presque personne. Tant mieux. Je m'assoie sur un siège et j'attends ma station. Je ne dois pas la rater, aujourd'hui est un jour trop spécial pour être en retard.

Souvent, le dimanche soir, mon portable vibrait. Un texto « on sort ce soir ? ». Un simple « oui, tu passe me prendre en passant »y répondait. Ce soir-là, comme souvent, on était allée aux tables de pique-nique, près de la plage. On avait parlé des garçons. Je t'avais avoué que celui-ci me faisait craquer, tu avais ri devant ma timidité et m'avait exhortée à prendre les devants.
~ Vas-y Marine, faut que tu fasse le premier pas si tu veux que ça bouge ! T'as quoi à perdre, sérieux ? Soit il dit non, soit il dit oui !
~ Mais je sais déjà qu'il dira non !
Tu avais levé les yeux au ciel et soupiré.
~ T'en sais rien !
~ Mais si je le sais !
~ Mais non !
Tu avais soupiré, encore une fois, désespérée, allumé une clope et laissé tomber pour cette fois. Moi j'étais partagée entre la gêne et l'envie de rire. Ce soir-là, on avait aussi parlé de ton copain, pour qui, justement, tu ne ressentais pas grand-chose. Tu passais assez souvent d'un mec à l'autre.


Je descends à la station. Je ressors du passage souterrain. Pendant mon trajet, le soleil a pointé son nez, et je souris parce que cela t'aurait fait plaisir. Je marche à nouveau, en direction du bâtiment où j'ai rendez-vous. Le crématorium. Un endroit spécial, pour un jour spécial.

Un jour, on avait même marché jusqu'à la ville d'à côté. J'ai eu faim tout à coup et même s'il faisait froid, j'ai eu envie d'une glace. Je t'en ai proposé une, mais tu n'en as pas voulu. Tu as demandé une clope à un passant. En marchant, tu as rigolé et dit :
~ Regarde-nous, toutes les deux. La glace et la clope.
~ ça ferait un bon titre de bouquin, ça.
Tu avais soufflé un peu de fumée, rit et surenchérit. On était parties dans un délire.


Je me souviens de cette conversation, alors que j'entre dans la salle. Devant moi, il y a un cercueil ouvert. Je m'en approche, et tu es là. Comme si tu dormais, presque. Tu n'as jamais été aussi pâle.
Aujourd'hui est un jour spécial. C'est celui où nous te disons adieu. Tous, nous sommes arrivés à l'heure. Nous tous sommes habillés de noir. Même le soleil s'est de nouveau caché derrière ses nuages.
Tu es là, endormie dans ton lit de bois, un peu comme un princesse. Mais le Prince Charmant ne te réveillera pas.
Aujourd'hui est un jour spécial. Aujourd'hui, nous disons adieu à Carmen, vingt-cinq ans. Décédée d'un cancer du poumon.
Aujourd'hui est un jour spécial. La glace enterre la clope.




Je vous rassure, les passages en italiques sont bien réels et ces conversations ont bien eu lieu, mais mon amie Carmen est bien vivante. Ce texte traînait depuis un moment dans mes dossiers, j'ai décidé de l'achever ce soir. J'espère juste qu'elle ne m'en voudra pas de l'avoir fit mourir, même en fiction  :-¬?.
« Modifié: 22 Décembre 2011 à 11:44:14 par Geekgirl »
Un masque de rides recouvre le visage de ma mère
Pareil à une toile d’araignée
Mais il suffit de soulever le masque
Pour retrouver sur ses joues le rose de ses seize ans.
On devine les histoires entre rires et larmes qui ont jalonné sa vie,
Pareilles aux sillons qui creusent les champs.

KDH

Hors ligne ernya

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Re : La glace et la clope
« Réponse #1 le: 22 Décembre 2011 à 11:23:11 »
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et avoir pleuré pendant des heures.
des heures carrément ? Elle a pas eu une migraine atroce au bout d'une heure ?

Citer
- On est en bretagne, et en bretagne, il pleut!
majuscule !

- Donc t'as passé 6 ans à déprimer?
six
 (ah et fait toujours une espace avant les points d'interrogation et d'exclamation)

Citer
J'ai vu une jolie fille brune, inconnue au bataillon. Questions d'usage, t'habite où, tu viens d'arriver, tu vas à quel bahut, cool j'y suis, quelle classe, quelle spé, super on sera dans la même classe...
habites

Citer
C'était raté, tout le monde t'avais déjà remarquée.

avait

Citer
~ Tu me file ton visage, ton corps et ton sourire en échange ?
files

Citer
tu avais rit devant ma timidité et m'avait exhortée à prendre les devants.
ri

Citer
Moi j'étais partagée entre la gène et l'envie de rire.
gêne

Citer
Je descend à la station.

descends

Citer
Je ressors du passage souterrain. Pendant mon trajet, le soleil a pointé son nez, et je souris parce que cela t'aurais fait plaisir.
aurait

Citer
Tu as emprunté une clope à un passant.
demandé, plutôt, non ? Emprunté, ça serait juste le temps d'une taffe

Citer
Tous nous sommes habillés de noir.
Nous somme tous, plutôt ?

Je trouve les dialogues moins intéressants, peut-être que toi tu en avais besoin, mais ils ont moins bien écrits que le reste parce qu'ils sont banal (normal, on fait pas de la litté quand on discute entre amies).

Au niveau de l'histoire, je trouve la fin assez décevante parce qu'on comprend tout de suite que son amie est morte et le coup de mourir d'un cancer du poumon quand on fume, c'est pas un peu cliché ? Surtout qu'elle a pas l'air de fumer tant que ça.
Pour le reste de l'histoire, ça se lit bien, c'est pas prise de tête, pas larmoyant, faudrait peut-être trouver une fin plus punchy ?
"Je crois qu'il est de mon devoir de laisser les gens en meilleur état que je ne les ai trouvés"
Kennit, Les Aventuriers de la Mer, Robin Hobb.

Hors ligne Geekgirl

  • Tabellion
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Re : La glace et la clope
« Réponse #2 le: 22 Décembre 2011 à 11:35:58 »
En fait, ce texte est parti d'un délire avec une amie, la fameuse scène avec la glace et la clope, ce qui explique les dialogues (et encore j'ai arrangé ce qui était difficile à retranscrire fidèlement), elle me charriais sur ma glace, je la charriais sur sa cigarette et on en est arrivé à s'imaginer à 25 ans, elle a balancé qu'elle serait peut-être morte d'un cancer au poumon et voilà, j'avais mon texte. Mais j'ai tenu à rapporter justement les scènes en italique avec le maximum d'exactitude.

Mais oui, la fin serait sans doute à retravailler, ça fait plus de deux ans qu'il dort dans mes dossier celui-là. J'ai du mal à écrire du réaliste  :-[.

Je corrige les fautes.
Un masque de rides recouvre le visage de ma mère
Pareil à une toile d’araignée
Mais il suffit de soulever le masque
Pour retrouver sur ses joues le rose de ses seize ans.
On devine les histoires entre rires et larmes qui ont jalonné sa vie,
Pareilles aux sillons qui creusent les champs.

KDH

Hors ligne Jase

  • Tabellion
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Re : La glace et la clope
« Réponse #3 le: 23 Décembre 2011 à 17:05:08 »
J'ai bien aimé  :) Ton écriture est fluide, on rentre facilement dans l'histoire. Par contre, comme l'a dit ernya, on comprend tout de suite que son amie est morte du coup la fin ne surprend pas du tout. Peut-être qu'il faudrait plus le "camoufler" tout le long du texte ou alors modifier la fin. Et puis le fait qu'elle dise sans arrêt que c'est un jour spécial  m'a un peu agaçé au bout d'un moment.

 


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