Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

27 octobre 2026 à 23:47:14
Bienvenue, Invité. Merci de vous connecter ou de vous inscrire.


Le Monde de L'Écriture » Encore plus loin dans l'écriture ! » L'Aire de jeux » Défis Tic-Tac » Théodulfe - À la recherche de la Professeure Luna - Chapitre 3

Auteur Sujet: Théodulfe - À la recherche de la Professeure Luna - Chapitre 3  (Lu 172 fois)

Hors ligne Aionia Apektasis

  • Calliopéen
  • Messages: 590
  • Un poisson m'a avalé, venez me chercher svp...
Salut coucou.
Ca fait deux mois que je ne suis pas venu sur le forum, j'avais à faire. Je vais lire tous les tic-tac que j'ai pas lu et laisser un petit commentaire, et comme la Culotte de Cendres m'a inspiré, j'envoie aussi.
Désolé pour le retard, mais ça m'a bien inspiré, du coup je livre un boulot fini. Du moins la première partie. Je posterai la suite demain ou dimanche.

J'espère que la suite des aventures de Théodulfe vous plaira autant que j'en ai pris à l'écrire.
Des bisoux,
Aïonia

Chapitre 3 : Bienvenue à Canaria
Première partie

Salut, moi c’est Théodulfe. Mais je vous l’ai déjà dit ? Je préfère être sûr, vu l’état de ma mémoire. Je vous ai déjà parlé de ma mémoire ? Bien.
   Je vous ai laissé sur la fenêtre du tableau qui s’ouvrait, et sur la silhouette qui m’attendait derrière. Depuis, j’ai essayé de me rappeler à quoi elle ressemblait. Elle avait un chapeau ? Non. Une robe ? Peut-être. Je sais seulement qu’elle était petite et qu’elle ne bougeait pas. Quand je suis retourné dans l’auberge pour demander à quelqu’un s’il pouvait regarder à son tour, il n’y avait plus personne dans la salle, uniquement le vieux chien qui m’a regardé de travers. Je ne lui ai pas demandé son avis.
   J’ai donc pris la route vers Hyroule. Enfin, la direction. Je n’avais pas de carte de la route, seulement celle du dossier de la chaise, qui montre des choses que je ne comprends pas, avec une tête de loup dans un coin. Je me suis dit que je verrai bien plus tard, parce que c’est ma méthode pour tout.
   Tonnerre Boiteux a marché trois jours sans rien dire, ce qui est un exploit. Au troisième matin, il a mangé l’écharpe d’un voyageur qui somnolait sur le bord de la route. L’écharpe était sur le voyageur, qui ne s’est même pas réveillé. Je me suis quand même excusé plusieurs fois, laissé deux pièces d’argent dans sa poche, et me suis éloigné très vite en tenant la bride serrée. Tonnerre m’a regardé d’un air las, la bouche pleine de laine. Je lui ai dit que j’avais honte. Il a roté en lâchant un énorme tas de crottin, un peu comme tonton Jeannot au repas de fin d’année.
   C’est après cet épisode que je suis arrivé en haut d’une colline, et que j’ai vu Canaria.
   Je dois dire que c’est joli. C’est une ville en bord de mer, blottie autour d’un port en demi-lune, avec des maisons aux volets bleus, jaunes ou roses, des toits de tuiles bien alignées, et des bateaux de pêche, de toutes les couleurs aussi, qui se balancent doucement le long des quais. C’est même presque trop joli, les couleurs trop nettes, les murs trop propres. Chez moi, à Cocorico, une façade c’est toujours un peu fatigué, avec des traces de fiente de poule, de gnôle renversée, ou du passage de tonton Jeannot. Là, rien. On aurait dit une ville sortie du chapeau d’un magicien.
   À l’entrée, un panneau peint à la main disait « Bienvenue à Canaria », d’une belle écriture ronde et soignée, et des petits cœurs parsemés ça et là sur le panneau. Je me suis dit que quelqu’un qui peint des cœurs sur le panneau d’entrée de sa ville ne peut pas être méchant, et que les gens de la ville devaient être sympas. J’avoue que c’est un raisonnement un peu léger.
   Je n’ai vu aucun canari, étrange pour une ville qui s’appelle Canaria. À Cocorico, on a des poules. Je suis entré dans la ville en tenant toujours fort la bride de Tonnerre Boiteux, peu désireux qu’il mange une autre écharpe ou des fleurs de mariage. Et c’est là que j’ai remarqué un premier truc bizarre : il n’y avait que très peu d’adultes dans les rues.
   Il y avait des voyageurs, des gens de passage, reconnaissables à leur façon de regarder partout, comme le font les gens qui ne sont pas d’ici. Un monsieur avec un chapeau de paille, une dame avec un appareil à croquer les paysages, deux marins en escale qui sentaient fort la bière. Mais les gens du pays, ceux qui tenaient les étals, qui servaient dans les tavernes, qui poussaient des charrettes de poissons, ou qui travaillaient à la criée sur le port, étaient tous des petites filles.
   Des fillettes d’une dizaine ou douzaine d’années, pas plus. Des fillettes en robe, en tablier, avec des rubans ou des petits chapeaux dans les cheveux. Elles pesaient le poisson, rendaient la monnaie, ouvraient les volets, balayaient devant les portes. Sur le port, j’en ai même vu trois en marinière monter sur un bateau de pêche en plaisantant, détacher les cordages, et partir en mer toutes seules.
   Je les ai regardées s’éloigner, me demandant s’ils avaient ici une loi sur le travail des enfants que Cocorico n’avait pas encore votée. Je me suis assis sur une bite d’amarrage, avec Tonnerre Boiteux qui me dévisageait.
« Je sais, je lui ai dit, moi non plus je comprends pas trop. »
   C’est un peu plus loin que ça m’a pris. Un frisson, dans le dos. Je venais de m’engager dans une ruelle qui remontait du port, avec des marches un peu usées, une fontaine en tête de lion au milieu crachait de l’eau claire, un balcon de fer forgé au-dessus d’une boulangerie. C’est là que je me suis dit : Théodulfe, tu as déjà marché dans cette ruelle.
   Je me suis arrêté près de la fontaine. Le lion n’a rien dit, le balcon est resté tout autant silencieux. C’est à ce moment-là que j’ai sorti la carte du dossier de la chaise, celle avec la tête de loup. Je l’ai dépliée en tremblant un peu. Dans un coin du dessin, tout petit à l’encre noir, un nom était apparu : Canaria. Pas Cocorico. Pas Hyroule. Canaria. Sur la carte que j’avais trouvée cachée dans le dossier de la chaise de la professeure Luna.
   Alors peut-être étais-je déjà venu ici. Ou alors c’est la carte qui me donne des idées. Je n’ai pas réussi à trancher. J’ai replié la carte et l’ai rangée dans ma poche, puis me suis remis à marcher avec la désagréable impression que la ville me regardait. Je suis entré dans la boulangerie.
   La petite boulangère s’appelait Opaline. Elle avait une dizaine d’année, un tablier blanc immaculé et des cheveux couleur de miel. Elle m’a vendu un pain aux noix et m’a souhaité une bonne journée d’une voix un peu grinçante, comme une charnière qui aurait besoin d’huile. Je me suis dit qu’il faudrait que je lui en offre un peu. À Cocorico, on fait pousser du colza, aussi.
   À l’écurie près de l’auberge, la fillette qui s’est occupée de Tonnerre s’appelait Capucine. Elle lui a donné de l’eau et du foin en lui caressant l’encolure délicatement. Il a mangé le foin et rien d’autre. J’en ai été tellement ému que j’ai failli pleurer en la remerciant.
   À la taverne, c’était Améthyste la tenancière. Au bout du quai, Églantine réparait les filets en conversant avec une petite fille aux lunettes rondes prénommée Jade. À l’auberge, c’est Pervenche qui m’a accueilli.
   C’est là que j’ai fini par remarquer un truc. Elles avaient toutes des noms de pierres précieuses, de fleurs, ou de jolies choses à regarder. Pas une Mélania. Pas une Charlotte. Pas même une Brigitte, ce qui à Cocorico est la base de l’état civil. Je me suis dit que c’était peut-être une tradition régionale, un peu comme les poules chez moi.
   Un peu plus loin, il y avait un étal de tomates, qu’une petite fille nommée Coquelicot disposait en pyramide de manière très symétrique, avec des gestes précis. Je suis resté devant un moment, parce que j’avais fait de la sauce tomate pour vingt personnes trois jours plus tôt, et qu’en tomates je m’y connais.
« Elles sont belles, ai-je dit.
- Merci, monsieur. Et elles sont fraîches.
- Elles sont très rouges.
- Oui, elles sont parfaites. »
   Je lui ai donné une pièce d’argent et pris une tomate. Lisse, ferme, sans marque et sans tache, d’un rouge presque trop net. Je l’ai sentie, et elle ne sentait rien. J’ai croqué dedans, elle n’avait aucun goût, ni terre, ni sucre, ni soleil. Je l’ai finie avec un petit malaise.
« Elles sont vraiment… parfaites, ai-je répété.
- Oui, monsieur.
- Vous les cultivez où ?
- Dans mon jardin, un peu plus haut.
- Ah. »
   Elle m’a souri un peu longtemps, puis s’est remise à ranger ses tomates, calmement, méticuleusement, une par une. J’ai alors fait ce que je fais toujours quand je suis troublé : je me suis éloigné, et puis j’ai oublié que j’étais troublé. Il paraît que ça fait ça aussi aux gens normaux.
   Je dois vous dire aussi que ce jour-là, j’ai remarqué beaucoup de choses sans les relever vraiment. Que les fillettes qui servaient à manger ne mangeaient jamais, qu’il y’ avait partout une odeur que j’aimais bien, de cire, de bois, de tissu neuf, et qu’elle m’a fait penser à mon atelier. Que la main d’Opaline, quand elle m’a rendu la monnaie, était lisse est froide comme une poignée de porte. Que quelques fillettes sur le port, entre deux clients, restaient immobiles un peu trop longtemps, le regard fixé sur rien, avant de reprendre leur travail comme si de rien n’était.
   Il y avait aussi autre chose. Il faisait froid, pas trop, mais plus qu’il ne devrait en cette saison, au bord de la mer, avec un ciel sans nuages. Et plusieurs fillettes, de plus en plus, me semblaient plus lentes que les autres. L’une d’elle a mis une bonne minute à poser une corbeille de pain sur une table, une autre s’est arrêtée au milieu d’un pas, un pied levé, avant de reprendre sa marche.
   Je me suis dit qu’elles avaient dû mal dormir, à leur âge, c’est fréquent.
   Je suis arrivé à l’auberge au coucher du soleil. Pervenche m’a accueilli avec un grand sourire, une soupe de poisson et une chambre au premier étage, avec vue sur le port. J’ai demandé combien je lui devais, elle m’a répondu :
« On verra ça plus tard. »
   C’est le genre de réponse qui m’inquiète toujours chez un aubergiste. Mais la soupe était chaude et la chambre propre, alors je n’ai pas insisté.
   J’ai mangé dans la grande salle, seul à ma table, avec des voyageurs autour de moi qui parlaient et riaient fort. Tonnerre Boiteux, lui, avait trouvé un coin confortable dans l’écurie où il dormait debout. J’ai été le voir avant de monter dans ma chambre, et lui ai raconté ma journée, les fillettes au ralenti, les tomates, la ruelle. Il a soufflé par les naseaux, d’un air fatigué.
« Je sais, ai-je dit, moi aussi je me trouve ridicule. »
   Il a appuyé sa grosse tête sur mon épaule. C’est assez rare, et j’ai fait semblant de ne pas être ému.
   En revenant dans la salle, j’ai demandé à Pervenche si elle connaissait un menuisier en ville. Je lui ai dit que j’étais ébéniste, et que j’aimais bien voir comment les gens travaillent ailleurs. Elle a essuyé un verre sans me regarder.
« Il y a l’atelier au bout des quais, m’a-t-elle dit. Mais il n’y a plus de lumière depuis longtemps. »
   Elle l’a dit avec une voix presque normale, mais en s’arrêtant un instant de bouger. J’ai noté le détail dans mon calepin pour ne pas l’oublier. C’est à ce moment-là que la nuit est tombée. Je suis sorti respirer un peu encore avant d’aller dormir. Les lanternes se sont allumées dans les rues.
   C’est lorsque je me tenais devant l’auberge que je me suis rendu compte d’une chose : toutes les fillettes de Canaria ont arrêté de bouger.
   En même temps.

Deuxième partie : https://monde-ecriture.com/forum/index.php?topic=47362.msg711232#msg711232
« Modifié: Hier à 21:44:44 par Aionia Apektasis »
L'Éternel dit à Satan : "D'où viens-tu ?"
Et Satan répondit à l'Éternel : "De par le monde et de m'y promener."
Job, 1.7

Hors ligne Luna Psylle

  • Modo
  • Comète Versifiante
  • Messages: 5 181
    • Ma page perso du Monde de l'Ecriture
Re : Théodulfe - À la recherche de la Professeure Luna - Chapitre 3
« Réponse #1 le: 23 octobre 2026 à 18:47:00 »
Salut,

Pour la forme :

Citer
Mais je vous l’ai déjà dit.
Je l'aurais passé en interrogation, pour accentuer l'aspect dialogue avec le lecteur, comme tu l'as fait peu plus loin.

Citer
Chez moi, à Cocorico, une façade c’est toujours un peu fatigué, avec des traces de fiente de poule, de gnôles renversée, ou du passage de tonton Jeannot.
gnôle

Citer
peu désireux qu’il mange une autre écharpe ou fleurs de mariage.
ou des fleurs ?

Citer
Sur le port, j’en ai même vu trois en matinière monter sur un bateau de pêche en plaisantant, détacher les cordages, et partir en mer toutes seules.
J'ai un doute : en marinière ?

Citer
« Je sais, je lui ai dit, moi non plus je comprends pas trop. »
m'a fallu deux lectures pour repérer la didascalie. La forme est bonne, juste je te note le couac à la première lecture, j'ai cru que toute la ligne était une seule parole, sans didascalie.

Citer
J’ai replié la carte et l’ai rangé dans ma poche,
rangée

Citer
La petite boulangère s’appelait Opaline.
Citer
la fillette qui s’est occupée de Tonnerre s’appelait Capucine.
Je pense que tu peux passer au présent : s'appelle. À toi de choisir.

Citer
J’en ai été tellement ému que j’ai faillit pleurer en la remerciant.
failli

Citer
À la taverne, c’était améthyste la tenancière. Au bout du quai, Églantine réparait les filets en conversant avec une petite fille aux lunettes rondes prénommée Jade. À l’auberge, c’est Pervenche qui m’a accueilli.
Améthyste avec une majuscule pour le prénom ?
répare ?
Et pour le coup, c'est Pervenche plaide en ma faveur :mrgreen:

Citer
Je me suis dit que c’était peut-être une tradition régionale, un peu comme les poules chez moi.
   Un peu plus loin, il y avait un étal de tomates, qu’une petite fille nommée Coquelicot disposait en pyramide de manière très symétrique, avec des gestes précis. Je suis resté devant un moment, parce que j’avais fait de la sauce tomates pour vingt personnes trois jours plus tôt, et qu’en tomates je m’y connais.
Tu as offert un tour de montagnes ruses à ta conjugaison :mrgreen: ?

Citer
parce que j’avais fait de la sauce tomates pour vingt personnes trois jours plus tôt,
sauce tomate ?

Citer
Je me suis dit qu’elles avaient dû mal dormir, à leur âge, c’est fréquent.
Je me demande si un point à la place de la première virgule n'aurait pas plus di'mpact.

Sur le fond :

Il y a une note glaçante, comme une fausse note dans le décor, un signal d'alarme qui laisse plutôt place à la peur pour ton narrateur que le sourire dans ce texte ^^ bon, après, tu as dit vous plaira autant que j'en ai pris à l'écrire, donc on ne parle plus de l'aspect amusant de mon souvenir du premier texte ^^

Une bonne soirée à toi :)

Hors ligne Aionia Apektasis

  • Calliopéen
  • Messages: 590
  • Un poisson m'a avalé, venez me chercher svp...
Re : Théodulfe - À la recherche de la Professeure Luna - Chapitre 3
« Réponse #2 le: 24 octobre 2026 à 14:01:45 »
Salut Luna, et merci pour les coquilles.

Citer
Citer
Je me suis dit que c’était peut-être une tradition régionale, un peu comme les poules chez moi.
   Un peu plus loin, il y avait un étal de tomates, qu’une petite fille nommée Coquelicot disposait en pyramide de manière très symétrique, avec des gestes précis. Je suis resté devant un moment, parce que j’avais fait de la sauce tomates pour vingt personnes trois jours plus tôt, et qu’en tomates je m’y connais.
Tu as offert un tour de montagnes ruses à ta conjugaison :mrgreen: ?
C'est pas moi, c'est Théodulfe  :mrgreen:

Et sur le fond, oui, je voulais faire un truc un peu inquiétant d'une part, et comme j'ai mis des clins d'oeil et des refs à pas mal de choses dans les deux premiers chapitres, ici aussi, y'a un clin d'oeil, mais je peux pas dire à quoi tout de suite.
D'ailleurs pour la suite je pense qu'il y aura plusieurs parties à Canaria. M'a bien inspiré cette culotte de cendres.
Je publie la deuxième partie demain, parce qu'elle est écrite. Et ensuite chaque partie viendra avec les tic-tac.

Des bisoux, Aïonia
« Modifié: 24 octobre 2026 à 14:04:31 par Aionia Apektasis »
L'Éternel dit à Satan : "D'où viens-tu ?"
Et Satan répondit à l'Éternel : "De par le monde et de m'y promener."
Job, 1.7

Hors ligne Aionia Apektasis

  • Calliopéen
  • Messages: 590
  • Un poisson m'a avalé, venez me chercher svp...
Bon, je poste enfin la deuxième partie de ce tic-tac.
Des bisoux,
Aïonia

2ème partie

   
Toutes.
   Celle qui balayait, celle qui fermait son étal, celle qui portait un seau, celles qui riaient sur le port. Elles se sont figées d’un seul coup, comme si quelqu’un avait coupé un fil. Puis, d’un même mouvement, elles ont tourné la tête vers moi. Je suis resté sans bouger dans mon pantalon, et je crois que même l’écureuil cousu à la braguette a eu peur lui aussi.
   Elles m’ont fixé pendant une dizaine de secondes, peut-être plus, peut-être moins, difficile de quantifier le temps quand il s’arrête. Puis elles ont repris leurs activités, toutes ensemble, là elles s’étaient arrêtées. La balayeuse a balayé. La porteuse a porté. Comme si de rien n’était.
   J’ai regardé autour de moi. Il n’y avait personne dans les rues, je n’avais aucun témoin. J’ai secoué la tête et me suis dit que je devais juste être fatigué du voyage. C’est quand j’ai rouvert les yeux que je l’ai vue.
   Une fillette, à peine plus grande que les autres, qui portait une robe d’un bleu nuit profond ; un bleu comme je n’en avais jamais vu avant. Elle se tenait immobile sous une lanterne, les mains jointes, et la lumière faisait autour d’elle exactement la même forme que dans le tableau d’Andy Warouly. La même. J’ai repensé à la fenêtre, et mon cœur s’est mis à cogner tellement fort que je l’entendais dans mes oreilles.
   Elle s’est avancée vers moi, d’une démarche calme, régulière, un peu raide, aussi. Quand elle est arrivée devant moi, elle m’a regardé avec des yeux immenses, à la fois très sombres et très doux.
« Bonsoir, Théodulfe », a-t-elle dit.
   Je n’ai pas répondu. Je ne lui avais pas donné mon nom. J’ai cherché dans ma mémoire, comme un vieux réflexe, pour me rappeler si je l’avais fait, ou si je l’avais donné à quelqu’un d’autre en ville. Il y avait quelque part dans mes souvenirs comme un trou d’aiguille dans lequel j’essayais d’entrer, mais en vain.
« Je m’appelle Lapis-Lazuli. J’ai besoin de ton aide.
- Heu… avec plaisir, mais je ne sais pas si…
- Je ne peux pas tout t’expliquer. Pas maintenant. »
   Elle a baissé les yeux.
« Il y a une chose ici, qui s’éteint. On l’appelle la Culotte de Cendres. Elle perd son énergie depuis que l’ébéniste est parti. Ou depuis qu’il a disparu. »
   Elle a hésité sur le mot, comme si elle ne savait pas lequel était le bon.
« Il faut le retrouver. Ou, à défaut, réparer la Culotte.
- Une culotte ? ai-je répété.
- Oui. Une culotte. »
   J’ai baissé les yeux sur mon pantalon.
« J’ai déjà celle que je porte, et y’a un écureuil dessus. »
   Lapis-Lazuli m’a regardé un long moment, sans sourire, puis elle a dit, avec une patience très douce :
« Ce n’est pas une simple retouche que je te demande. C’est un travail pour quelqu’un qui sait réparer les choses cassées. »
   Et là, je me suis senti plus que concerné. Déjà parce que je sais réparer les choses cassées, mais en plus il me fallait venir en aide à un ébéniste disparu. Ca voulait dire un confrère. Un gars qui avait le même métier, les mêmes mains, et peut-être les mêmes copeaux de bois que moi dans le fond de ses poches. Je me suis redressé.
« Je vous aiderai.
- Tu n’as pas à te presser de répondre.
- C’est dit.
- Alors, en échange, a-t-elle repris, je t’aiderai à faire le voyage jusqu’à Hyroule. Sur le meilleur navire de Canaria, avec le meilleur équipage. »
   Je ne me rappelai pas avoir parlé d’Hyroule à qui que ce soit. Je l’ai gardé pour moi, et j’ai juste dit :
« Ça tombe bien. »
   Elle a incliné la tête.
« Viens. »
   Elle m’a conduit dans la nuit, jusqu’à la dernière maison au bout du quai, une petite bâtisse basse collée contre la jetée, avec des volets fermés et une enseigne effacée. Pas une lumière, pas un bruit, si ce n’est celui des vagues, et le vent qui faisait claquer un fil à linge quelque part.
   La porte était lourde, mais pas fermée à clef. Je l’ai poussée, et suis resté sur le seuil un instant, la gorge serrée.
   C’était minuscule. Une seule pièce, un établi sous la fenêtre, un mur couvert d’outils, un poêle éteint dans un coin, mais flottant dans l’air une odeur de bois et de colle chaude. Il y avait de étagères trop pleines, des pots de vis, un tablier en cuir suspendu à un clou. Tout à portée de main, rangé comme pour quelqu’un qui n’a pas de place à perdre. Sur une petite table reposait un gros bouquin, dont je tournai les pages. Elles étaient toutes vierges.
   En me déplaçant un peu dans la pièce, c’est là que c’est arrivé. Je l’ai reconnu. Mon atelier. Celui de Cocorico, avec la même taille, la même odeur, la même façon d’avoir tout à portée de mains, jusqu’aux outils qui étaient rangés de la même manière. Je me suis rappelé mon établi, la lampe sur la potence, la fenêtre qui donne sur le potager de la vieille Margot. Je me suis rappelé tout ça d’un seul coup, sans effort, sans avoir à chercher dans un trou de ma mémoire.
   J’étais tellement content que j’ai failli le dire à voix haute. Une petite victoire contre la maladie de Mémoros ! J’avais réussi à me souvenir de quelque chose ! Je me suis retenu de danser.
   Et puis, une seconde plus tard, je me suis demandé si, chez moi, l’établi était bien sous la fenêtre, et si la fenêtre donnait bien sur le potager de Margot. Je n’étais plus tout à fait sûr. Je me suis tu. Lapis-Lazuli m’observait depuis la porte, sans rien dire.
   J’ai avancé, avec le respect qu’on doit à la maison d’un confrère. Les outils étaient magnifiques. Des gouges aux manches usés par une main que je ne connaissais pas, des râpes fines, des rabots de toutes tailles, des ciseaux à bois bien affûtés. Au mur, quelques assemblages à tenon et mortaise, d’une précision que je n’avais vue que chez mon père. Je me suis dit que quelqu’un qui travaille comme ça ne disparaît pas sans raison.
   Sur un grand panneau de bois, les outils étaient rangés chacun à sa place, avec leur silhouette tracée à la craie. Mon père faisait pareil, pour qu’on voie tout de suite ce qui manque. Et il manquait des choses. Plusieurs silhouettes étaient vides. Les plus fines, les plus précises, celles qu’un artisan emporte quand il part vite, ou qu’on le fait partir.
   Tout le reste de l’atelier était en place, intact et sans désordre.
   Dans un coin de l’établi, il y avait des copeaux, de la sciure, et quelques morceaux de bois travaillés en petits objets que je n’ai pas bien identifiés. Des bouts de bras, des bouts de jambes, ronds, lisses, très fins. Des chutes de jouets, j’ai pensé. Ou des pièces de mannequin pour une boutique de vêtement pour enfants. Je les ai ramassées une à une, et les ai rangées dans un petit tiroir, avec soin, comme on range les affaire d’un ami.
   C’est un geste que je ne me suis pas expliqué, et j’espérai tout de même le comprendre, plus tard. Lapis-Lazuli était toujours sur le seuil.
« Si tu veux, tu peux rester ici cette nuit, m’a-t-elle dit. Demain, nous verrons.
- Je rentre à l’auberge. Je ne veux pas laisser Tonnerre seul trop longtemps.
- Bien sûr. »
   Elle a incliné la tête, et je crois avoir vu un sourire naître et mourir sur ses lèvres. Elle m’a fait un petit signe de la main, et puis elle a disparu dans la nuit, sans bruit.
   Je suis sorti de l’atelier en fermant la porte avec précaution. C’est en passant la main sur la serrure que j’ai senti quelque chose. Le bois, autour, était récemment éclaté, et des éclats trainaient sur le sol. La serrure avait été forcée, mais pas par un voleur maladroit. Non, celui qui avait fait ça savait très bien ce qu’il faisait. Quelqu’un était venu avant moi.
   Sur le seuil de la porte, près des empreintes des petits pieds de Lapis-Lazuli, il y avait une autre empreinte, plus large. Et accroché à un clou de la porte, un bout de tissu, noir, comme un bout de cape qui serait resté accroché là. Je suis resté longtemps à le regarder entre mes doigts.
   Puis je suis rentré à l’auberge en marchant vite. J’ai tout écrit dans mon calepin avant de dormir, assis sur le bord du lit, sous le regard attentif de l’écureuil. J’ai tout écrit tout de suite, au cas où j’oublierai.
   J’aimerais tant ne plus rien oublier.
L'Éternel dit à Satan : "D'où viens-tu ?"
Et Satan répondit à l'Éternel : "De par le monde et de m'y promener."
Job, 1.7

 


Écrivez-nous :
Ou retrouvez-nous sur les réseaux sociaux :
Les textes postés sur le forum sont publiés sous licence Creative Commons BY-NC-ND. Merci de la respecter :)

SMF 2.0.19 | SMF © 2017, Simple Machines | Terms and Policies
Manuscript © Blocweb

Page générée en 0.016 secondes avec 19 requêtes.