Napoléon
— Manuel, page 16, dit le maître.
Les élèves s’exécutèrent aussitôt.
— Nous allons aujourd’hui étudier la fameuse histoire de Napoléon.
Les élèves grimacèrent.
— Je crois rêver. Personne, dans cette classe, ne connaît Napoléon ?
Les élèves se turent. Ils avaient quatorze ans, ils étaient en troisième ; tous pensaient à voleter.
Consterné par le silence auquel il devait tenir tête, M.Tigre déchira son apparat de maître et posa fermement ses longues pattes sur le bureau.
« Il y a longtemps, très longtemps, amorça le maître, l’empereur Napoléon défia l’humain, et je dirais même l’humanité ! Ne riez pas au fond, je vous entends. Partons plutôt d’un constat, reprit M.Tigre : qui a perdu un ami, un parent, un voisin, une vieille connaissance, disons ces trois derniers jours ? »
Des pattes se levèrent. Les derniers finirent par reconnaître la perte d’un être cher, cruellement écrasé par une main humaine.
« Ils ne nous aiment pas. Ils ne nous aimeront jamais, c’est un fait, c’est acté. Les humains sont des êtres irascibles : ils ne supportent pas la piqure. Pourtant, comme vous le savez —je l’espère —, le sang manque. »
Le maître souffla. Appuyé sur ses pattes, il s’assit. Le silence.
« Napoléon, voyez-vous, a bravé l’impossible. La bataille de l’été 2026. La planète Terre chauffe abondamment, les océans se réchauffent, les terres s’assèchent… » Un élève reprit : « Et les humains meurent ! » Le maître le réprimanda froidement.
« Bref, une année difficile pour les humains. Pour nous, la situation était plus que profitable : l’effet tropical a permis plus de trois millions de naissances en quelques semaines de canicule. Mais, notre prolifération a gêné, elle a heurté. Petits, grands, vieux, jeunes : les humains nous ont chassés comme jamais auparavant ! » Un élève posa une question : « Et 1976, monsieur ? » C’était un bon élève, heureusement. « Bonne question. Rien à voir avec 1976. 2026 a démontré le caractère irréversible de la situation planétaire », conclut-il, placidement.
« Si les plus habiles évitaient les gifles, les plus lents mourraient les uns après les autres. Rapidement, nos centrales manquèrent de sang. Le ciel s’assombrit davantage quand les bombes, les prises et les tapettes anti-moustiques arrivèrent. »
Les bavardages s’estompaient d’eux-mêmes. Un à un, les élèves se posèrent pour écouter M.Tigre.
« C’est là que Napoléon surgit. À la bataille des Lumières. C’était le 7 juillet 2026. Il faisait chaud, il faisait moite ; les camarades voletaient de terrasse en terrasse, de balcon en balcon, de jardinière en jardinière. Un coup ! Vif et sans éclat. C’était la main du plus gros des humains. »
Il va sans dire que les élèves, dont la curiosité avait été piquée au vif, prirent naturellement leur cahier, leur stylo, et écrivirent avec le plus grand des calmes l’événement historique qui leur était narré.
« Dans ces contrées exotiques, poursuivit le maître, les moustiques se nichèrent dans quelque pot de fleurs. Les humains, quoiqu’imposants, manquaient — et manquent encore — de bon sens : ils avaient allumé la lumière. Pourquoi ? me direz-vous. Pour tuer !
Le maître fit un tour sur lui-même. Les élèves le suivirent des yeux. La salle de classe n’était plus que le bruit d’une poussière.
« Nous avions envoyé la 3e infanterie de Moustiques à Lunettes, les plus domestiqués qu’il soit. Les soldats devaient piquer à des endroits précis : cuisses, mollets, fesses. »
Un élève leva promptement la patte : « Pourquoi ces endroits là, maître ? » Ce à quoi il répondit, en s’approchant de cet élève gorgé de sang : « Pour remplir plus facilement ceci, mon cher ! »
« Hélas ! reprit le maître, une fois revenu sur son bureau. Il faut croire qu’il n’y a rien de plus imprévisible qu’une opération. Les humains ont aspergé nos camarades. Tous sont morts. Etouffés. Criant à l’aide. Écrasés sur un sol froid, humide ; le respect veut qu’on les honore. »
Le maître fit une minute de silence.
« Au centre du sang humain, panique à bord. L’or rouge n’affluait plus. Nos jeunes, particulièrement vulnérables, ont été les premières victimes. Pour optimiser ses troupes, La Garde Royale dut faire des choix : avancer à perte ou reculer pour réfléchir. Dans les deux cas, les pertes étaient fatalement colossales. Ainsi plus d’un million de camarades périrent. La plupart venaient de naître. Quant aux plus expérimentés, ils parvinrent à ruser la mort. Mais, il en est un qui pensât plus que les autres. Il avait calculé que les humains sont régis par le besoin, vital ! (le maître grimaça à la prononciation de ce mot) de sommeil. Ainsi, Napoléon, encore fougueux, interrompit le Roi… Pouvez-vous me dire de quel roi s’agissait-il en 2026, d’ailleurs ? »
Les élèves se regardèrent. Un moustique planait dans l’air.
« Suceur XII, monsieur ! », cria un élève du fond. « Tout juste, jeune homme. », concéda le maître, qui s’apprêtait à faire une deuxième tirade sur l’ignorance des jeunes.
« Ainsi Suceur XII, énorme moustique s’il en est, ne put concéder de terrain à Napoléon. L’intrépide soldat avait certes bâti une garnison de mille soldats, connus pour leur agilité et leur acuité à tromper le plus vif des êtres vivants. Fait est que Napoléon ne possédait pas une chose essentielle ! Vingt ans plus tôt, son service militaire n’avait pu recevoir validation en raison d’un problème cardiaque. Le Roi lui refusa toute ingénierie, tout plan, toute cascade, toute invention… »
Un élève interrompit M.Tigre. « Que voulait faire Napoléon ? » Question à laquelle le maître sourit.
« Eh bien… Napoléon projetait d’attaquer des cibles dites faciles. Faciles parce qu’elles se situaient dans des lieux aisément pénétrables et contenant des proies amorphes. Leur sang, pourtant, coagulait ! Oh oui, mes chers petits, je peux vous le dire. »
Le même élève interrompit le maître. « Vous y étiez, monsieur ? », demanda-t-il, candidement.
« Tssss… Non, bien sûr, non. Allons ! Mais je le sais. Il coagulait. Veux-tu voir, tiens ? Quoi qu’il en soit, Napoléon avait ciblé une population clairement identifiable : les vieux ! Oui, vous avez bien entendu : les personnes âgées. Celui qui deviendrait par la suite empereur des moustiques du monde entier avait vu, par un certain avant-gardisme, que les vieux n’étaient en capacité de nous chasser, mais que leur peau, flétrie et bleue, servirait à rassasier le centre du sang en un temps record. »
La cloche sonna. Les élèves se ruèrent dans la cour. Le vent s’installa, progressivement et nettement, si bien que les voltigeurs revinrent sur terre. Les maîtres, dont M.Tigre, se regardèrent, interloqués du brutal changement d’air. Soudain, un des élèves de M.Tigre interrompit la conversation des maîtres et dit : « Maître ! Seraient-ce les humains qui reviennent nous attaquer ? » Ce à quoi répondit le maître : « Non, mon enfant. Es-tu bien scolarisé dans cette école, allons donc ? Ne sais-tu pas que l’espèce humaine s’est éteinte il y a plus de deux cents ans ? »