Sur la pointe des pieds
J’ai toujours détesté être pieds nus.
D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours essayé de toucher le sol le moins possible.
J’ai passé une existence entière sur la pointe des pieds, à attendre que le vent se lève.
Ce qui nous amène à aujourd’hui, un jeudi, encore un jeudi. Elle m’a traînée dehors de force… Encore.
« Il faut sortir » a-t-elle dit. « Tu verras, ça va te faire du bien » elle ajoute en me jetant mes chaussures, le même sourire placardé sur son visage.
« Pourquoi tu souris comme ça ? » je lui demande encore, et pour la millième fois en toutes ces années d’existence partagée, elle a ri et dit « Pour toi. »
Et c’était tout, j’étais convaincue.
Sortons, ça va me faire du bien.
Il s’est mis à pleuvoir à l’instant où nous avons commencé à marcher.
J’adore la pluie.
C’est tellement plus honnête que le soleil.
Je regarde autour de moi et prends le temps, comme toujours. Entre ceux qui courent pour échapper à l’averse, ceux qui s’arrêtent, visage tourné vers le ciel, priant pour garder leurs trésors, et ceux qui avancent, leur fardeau visible dans la courbe de leurs épaules.
Pas elle.
Elle, elle a ri. Ces mêmes notes qui traverseront le temps pour habiter au creux de chacun de mes rêves.
Elle a ri et elle m’a dit « Viens, cours avec moi »
« Pour aller où ? »
« N’importe où. En dehors d’ici, en dehors de ce monde, là où il ne restera que nous. »
Pour la première fois depuis longtemps, j’ai souri. Et nous étions parties.
Je l’ai suivie toute ma vie.
Quand nous étions enfants, elle m’avait regardée avec ce même sourire, et j’ai su que jamais je ne voudrais quitter sa lumière. Elle s’est assise avec moi et, depuis ce jour, mon existence est restée inextricablement liée à la sienne.
J’avais de la chance. Elle m’avait choisie. Moi et pas tous ces autres, bien mieux que moi, bien portants, bien nés, ces gens construits comme il faut.
Moi, j’ai tout de travers. Et pourtant, elle n’a jamais essayé de me remettre droite.
20 ans plus tard, sa main est la seule que j’accepte de prendre, son sourire est le seul qui ne me paraisse pas faux.
J’aurais traversé l’intégralité des enfers si cela voulait dire la retrouver au bout… Rester avec elle. Rester au seul endroit où je me sens chez moi.
« Et si tu en as marre, un jour ? »
« Marre ? »
« Oui. De moi. De ce que je ne serai jamais, de ce que les autres seront toujours »
Elle avait ri, encore une fois, et secoué la tête. Puis, elle s’est penchée avec ce même air qu’elle a quand on imagine comment on s’enfuira plus tard et elle a simplement dit
« Tu es déjà bien plus qu’ils ne sont »
Elle aimait bien dire des choses comme ça. Même si c’était faux. Même si ça ne voulait rien dire.
Le sable accroche, l’eau monte petit à petit. Comme tout sur cette terre, je hais ça. Je hais tout. Sauf toi peut-être, sauf quand tu me regardes comme un enfant qui a fait une connerie.
Ça aussi, je hais.
Parfois tu me secoues, durement, et quand bien même je sais que tu as raison, je ne sais même plus comment t’écouter quand tu parles de moi.
Est-ce que tu as abandonné ?
Est-ce que la vie t’a pris ce qu’il te restait ?
Est-ce que tu me portes encore dans tes pensées ?
Dis-moi, dis-moi, tends moi la main encore une fois.
Cette fois-ci, j’écouterai, je te le jure que j’écouterai. Je ferai des efforts, je me lèverai le matin, je prendrai même des douches chaque jour. J’irai marcher, prendre l’air comme tu disais que ça me ferait du bien. Je prendrai toutes les pièces de moi-même et je te jure que j’essaierai d’en faire quelque chose de bien. Quelque chose de beau. Quelque chose pour toi.
Juste pour toi.
Mais les vagues rugissent sur le rivage, le sable me fouette le visage, j’ai oublié depuis combien de temps je suis assise là, mais je me surprends à penser que ce n’est pas trop mal. Finalement.
Je voudrais que tu le saches.
« Eh, je te jure, maintenant j’aime bien être sur la plage. Viens y faire un tour avec moi, je te jure que je mettrai même les pieds dans l’eau. J’irai courir avec toi, chasser les vagues, respirer les embruns, je construirai même des villes pour toi, des villes de sable et de pierre, des villes qui accueilleront nos âmes et les garderont précieusement. Même quand l’eau aura tout détruit. »
Je m’effondre dans le sable et regarde le ciel. Mon sang vibre, un insupportable écho qui relègue ta voix derrière leurs portes. Je me demande où tu es.
Est-ce qu’ils t’ont pris pour t’emmener à l’autre bout de la terre ?
Est-ce qu’ils t’ont demandé de me laisser seule, ici ?
Mais, en somme, tout ce qu’il me reste c’est le trou béant dans lequel je gardais précieusement ton rire.
Ils disent que tu es partie, qu’il faut s’y faire. Que c’est comme ça qu’on avance. Qu’on survit. Que moi, je ne suis qu’une cause perdue. Que je ne sortirai jamais d’ici, à fixer quatre murs jaunâtres, à faire des balades surveillées, à les entendre hurler autant que j’ai pu le faire quand je suis entrée, quand t’es partie.
Depuis, c’est comme si tout avait brûlé. Dehors, dedans, le pétrole dans mes veines m’éloigne encore plus de toi. Je me tiens au milieu des portes de mon esprit, je lâche les armes qui me brûlent la peau et ne m’aident plus à combattre.
J’observe l’océan, et pour la première fois de ma vie, nager et dériver au large me parait plus tentant que jamais.
Un jour, ils m’ont dit qu’il fallait que j’arrête de parler de toi.
Ils disent que ça n’aide pas.
Ils disent que ça me bloque, que ça m’empêche de me retrouver.
Mais moi, ce que je veux, c’est toi.
J’ai tout détruit dans leur bureau. De toute façon, tout était blanc, le sol, les murs, les bureaux. Ses papiers étaient organisés.
Maintenant c’est un capharnaüm, le blanc est rouge, les papiers sont déchirés et ils m’ont pris l’usage de mes mains.
« Vous ne me prendrez pas ce que j’ai de plus beau. »
L’homme derrière le bureau a secoué la tête. Il a appelé les colosses et a dit à son assistant de noter un ensemble de mots que je ne comprends toujours pas.
« Rien à faire si elle n'y met pas du sien. »
« Incapable de sortir de sa réalité. »
Je ne sais même pas ce qu’ils veulent dire.
Ils veulent me faire croire que tu n’es plus alors que ce sont eux qui t’ont emmenée loin de moi.
J’essaie de leur dire que tu es la plus belle chose qui me soit arrivée, que c’est toi qui m’as tenue toutes ces années, que c’est toi, toi, toi, seulement toi.
Mais la pièce est encore plus blanche que le bureau.
Ils disent que c’est pour mon bien. Ils disent que je ne peux pas rester dans le salon, pour ne pas me faire du mal, pour ne pas les blesser.
Je leur ai hurlé de me sortir de là, de me ramener sur la plage.
« Il n’y a pas de plage ici. »
Ils mentent.
Encore, toujours.
A propos de toi, à propos de moi, à propos de la plage.
Peut-être, peut-être que si je m’évade sur la pointe des pieds, je pourrai retrouver le sable, le vent, et sûrement toi, sous la lune, sous le soleil.
Je ne prendrai jamais leurs mains, je purgerai leur pétrole, et je reviendrai te chercher.
Et cette fois, je te jure. Je te jure que je resterai.