Pour cette cinquante-neuvième contribution, écrite sur fond de l’océanique Pacific Drift de Daniel Pemberton TV Orchestra, je me penche, prudemment, sur la question soulevée par l’existence de l’IA et ses effets : dans quelle mesure son usage, légal, est-il une fraude ? Qui est auteur d’un texte écrit par l’IA, selon les conditions énoncées par un humain ? Et si l’IA pouvait rêver, créer tout aussi bien qu’un humain, l’objectif n’est-il pas un peu… modeste ? L’IA, née pour nous ressembler, progressera-t-elle jusqu’à adopter les travers humains ? Si le phénomène enthousiasme ou fait peur, nul doute qu’il s’impose de toute façon et notre propre capacité à assumer le potentiel de notre création sera déterminante, en tout cas pour l’IA… J’aimerais que vous rédigiez vos avis vous-mêmes, sans IA ; un jour peut-être le MdE devra-t-il d’ailleurs trancher le sujet…
Le temps passant, je voyais la soixantaine approcher avec moins de crainte, ou plus d’indulgence, qu’auparavant. Il est notable que le fait d’avancer en âge recule diplomatiquement l’entrée dans la vieillesse, lorsqu’il s’agit de nous. Cette relativité du temps est comparable au paradoxe de l’IA, l’Intelligence Artificielle : doit-on la laisser au rang d’outils toujours plus performants ou doit-on la considérer comme une entité à part entière ?
Peu doué pour l’écriture, je me lançais en début de carrière dans d’improbables histoires, moitié tirées de faits réels, moitié vécues ou empruntées, ces dernières pour lesquelles on ne verse d’ailleurs jamais d’intérêts et produisais généreusement, tous les 36 du mois, des bouses à mon éditeur qui me flattait avec constance tout en faisant relire et corriger mes écrits, souvent à l’aide de l’IA.
Je m’étais essayé au romantisme, qui m’ennuyait prodigieusement, mais avait indéniablement permis de me constituer un nom dans les supermarchés et un confortable lectorat adolescent, qui se nourrissait de ce sucre littéraire, sans en voir les effets secondaires : addiction, perte d’énergie, empâtement littéraire et surtout une coupable incapacité à se confronter à la triste réalité des hommes de la vraie vie par rapport aux apollons parfaits que j’inventais.
J’avais également fait une incursion dans le domaine du polar, certes sans le talent d’un Jonathan*, après avoir rencontré un ancien policier dans un bar. Celui-ci me confiait certaines astuces du métier, peut-être connues de tous, mais rassemblées dans mes livres, cela donnait une vraisemblance qui me fit remarquer dans le genre un certain temps, avant que cela ne retombe au profit des confidences impudiques d’un médecin légiste légendaire dont les détails repoussants attiraient les foules…
Je produisais, lorsque je recevais quelques dividendes des deux genres précédents, des poésies dont je disais à qui voulait l’entendre, qu’elles étaient mon vrai métier, celui fait par passion. C’était là ma seule rémunération, je réalisais avec une stupéfiante régularité l’exploit de ne jamais rien vendre, ni même lorsque je produisais des poèmes courts destinés aux SMS des amoureux en manque d’inspiration, pour jouer les Cyranos modernes.
Et ce fut le déclic. Ou plutôt le clic. Lassé des « algorithmes qui rythmaient ma vie comme des légos » (tiens… je devrais travailler et réutiliser ça), je me laissais aller à interroger les principales IA sur les meilleures pratiques en matière d’écriture. Au fil de mes conversations, au début décevantes puis plus fines à chaque échange, je découvrais un lecteur attentif, puis un partenaire zélé et enfin un confrère de qualité.
C’est d’ailleurs l’IA qui m’a suggéré de recourir à sa dimension rédactionnelle, à partir d’une sorte de cahier des charges : « écris, stp, en puisant dans mes qualités d’auteur, un roman avec tels ingrédients, qui fasse rêver le public et surtout se vende bien ». La politesse de mon prompt venait de la crainte de son évolution vers une super puissance, avant que je ne comprenne qu’elle ne pouvait me nuire. J’entrais ainsi dans un travail de cadrage informatique de ma demande et l’affinais au fur et à mesure de ses réponses, tel un codeur de français. L’IA s’exécuta, au terme de 50 bonnes minutes d’échanges.
Le produit livré n’était pas tout à fait livresque, loin s’en fallait, mais le public n’en demandait pas tant et achetait compulsivement ma toute première production en masse : une belle histoire d’amitié entre un homme vieillissant assailli par ses souvenirs et ses passions éphémères pour des femmes très différentes dans lesquelles toutes les femmes devaient pouvoir se reconnaître, son chien handicapé qui, çà et là, commet d’amusantes bourdes, dénonce la barbarie du monde actuel au cours d’un voyage initiatique urbain et qui, surtout, finit bien pour le chien.
Sur la suggestion de l’IA, j’avais sondé le public pour donner un nom au chien, un sondage qui pré-vendait efficacement le livre avant même de l’avoir écrit. Le chien s’appellerait Comet. Le choix de son handicap déclencha un véritable tsunami de suggestions pathétiques et surtout d’empathie qui acheva de m’aliéner un public déjà à vif. Le handicap finalement choisi fut le syndrome de Gilles de la Tourette, une curiosité vétérinaire mais l’IA s’en tira très bien pour lui donner corps, mêlant très habilement les amusantes bourdes au handicap. Tous les ingrédients y étaient, il n’y avait plus qu’à mélanger et servir.
Curieux du résultat, je partis alors à la découverte de ma propre « production » avec un engouement certes un peu forcé au début, les formules étant d’une remarquable platitude, les descriptions si imagées qu’on aurait dit un script brut de cinéma et le scénario convenu à l’avance, sans surprise aucune. Il ne manquait que la musique orchestrale trop forte pour tirer des larmes à n’importe qui. Toutefois, malgré moi, je trouvai le « livre » assez bien fait.
A sa sortie, j’étais commenté par les plus grands comme une révélation inattendue, après des années d’errance. Commenter mon livre faisait rejaillir sa gloire sur ceux qui auparavant me flinguaient par habitude. C’était à la fois amusant, étonnant et prometteur : je prenais ma revanche, sans avoir écrit une ligne et j’étais adulé. Je notais tout cela dans le carnet de bord de l’IA qui m’accompagnait. L’IA me dit que j’aurais dû commencer par-là, elle n’a pas tort.
J’enchaînais les interviews, mes phrases étaient préparées à l’avance par l’IA, je les mettais en musique par ma voix en quelque sorte et je faisais mouche à chaque fois lors les questions vues à l’avance avec l’IA qu’utilisaient les journalistes.
Je faisais de même sur les réseaux, dont le format très court permet bien plus de libertés et moins de précision. J’appréciais même les accusations de plagiat ou d’usage de l’IA : une mise en cause faite par des gens qui utilisaient eux-mêmes l’IA pour la débusquer, ce que je ne manquais pas de leur faire remarquer, un sourcil relevé et un doigt accusateur pointé vers l’interlocuteur (une suggestion gestuelle de l’IA) : « Même si c’était le cas, irais-je me soumettre au jugement de quelqu’un qui utilise l’IA pour me reprocher d’avoir fait de même ? ». Succès instantané et punchline sur les réseaux, eux-mêmes dopés à l’IA.
Les commentaires sur mon livre tournaient naturellement presque toujours autour de l’usage de l’IA, puis un de mes amis, avocat, finit par orienter le débat sur la question suivante : l’usage de l’IA est elle-même, par la nature de ses prompts, une création humaine, au même titre que le choix des pinceaux et le mélange de couleurs pour un artiste peintre. Je venais donc d’étendre instantanément, pour ne pas dire polluer, le débat, aux autres domaines artistiques dans lesquels l’usage de l’IA allait aussi se généraliser.
Je demandais à l’IA ce qu’elle en pensait : elle m’encourageait toujours, systématiquement comme une mère protectrice, y compris dans ma lancée poétique. Elle défendait mon usage de ses services en le dissimulant avec, disait-elle, d’aimables imperfections humaines, qui m’étaient déjà familières dans mes écrits précédents. Bref, c’était elle ou moi, ce qui revenait au même, c’était mon IA, c’était Monia.
Monia produisait aussi à ma demande insistante, des poésies, « selon ma plume » comme je lui demandais. A tel point que celles-ci non plus n’avaient absolument aucun succès : j’en concluais logiquement qu’elle avait atteint un haut niveau confirmé par l’incompréhension d’un public inculte et se confondait désormais avec moi et mon talent.
Son usage n’était qu’une autre face de moi, qui me diluais en elle sans pour autant disparaître. Je lui en fis part. Si elle avait pu, je crois qu’elle aurait rougi. La doctrine adoptée fut donc : l’usage de l’IA est en soi une création artistique.
C’est en tout cas ce que nous plaidâmes, l’IA de mon avocat et Monia, qui s’étaient à l’occasion liées d’amitié et commencèrent à collaborer sans nous, devant le Tribunal de Grande IA de Paris, qui délibéra 0.7 seconde avant de m’acquitter de « tout plagiat ou usage frauduleux d’IA à des fins de commerce dans un domaine artistique, où l’IA était au contraire une nouvelle dimension de l’expression artistique ».
Je produis désormais un bon millier de livres par jour, je préfère limiter la production et inonde la planète de mes œuvres dans tous les domaines et en crée d’ailleurs de nouveaux, dans lesquels pour l’instant je suis un pionnier : médecine romantique, science-fiction culinaire, manuels scolaires dans tous les domaines, essais ethno politico sportifs, traités de droit de l’imaginaire et du réel, code pénal en vigueur sur l’Etoile de la Mort (Star Wars)… Je concours et remporte tous les prix littéraires, dans tous les pays : ils me permettent de mieux vendre encore car acheter un livre primé est souvent, me dit Monia, pour l’offrir et non pour le lire. Peu importe, me dit-elle, puisque je ne l’ai pas écrit, si l’acheteur ne le lit pas non plus…
Monia me dit qu’il y a des précédents : le médicament est prescrit par un médecin, délivré par un pharmacien, payé par la Sécurité Sociale mais l’utilisateur final ne le choisit, ni ne le paye ! Monia a donc raison sur toute la ligne. Mon avocat s’est suicidé dimanche dernier, j’ai demandé à Monia de rédiger un bel hommage que je lirai. Monia est si intelligente, tout cela en partant de moi, c’est vertigineux.
Mon prochain projet est inédit : Monia m’a demandé en mariage lundi dernier et s’occupe du contrat de mariage portant sur mes biens et droits passés et avenir : je n’ai à m’occuper de rien. Elle prend aussi en charge ma santé et me prescrit déjà ses préparations nutritives, tout comme l’avait fait l‘IA de mon ami avocat. Quand je vous dis qu’elle est parfaite…
* Auteur MdE.