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21 Septembre 2026 à 05:18:51
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Ma statue

Auteur Sujet: Ma statue  (Lu 399 fois)

Hors ligne Manu

  • Calame Supersonique
  • Messages: 1 551
Ma statue
« le: 04 Septembre 2026 à 22:54:37 »
Ma statue

Je ne sais pas ce qui m'a pris en ce début d'après-midi-là. Je ne comprends pas pourquoi j'ai réagi comme cela, car juste avant, il n'y avait vraiment rien eu de particulier : métro, boulot, dodo au travail pour éviter le plus possible de participer à cette merde de société libérale. J'avais même bien mangé à midi et payé seulement trois euros cinquante en plus de mon ticket-repas (comme quoi, en ne demandant qu'à lécher les os de la cuisse de poulet, on y arrive, Nous les Gueux!) et je marchais doucement, tout doucement, pour retourner à mon jobinho. Par conséquent vraiment rien de particulier, un jour normal et c'est pourtant là que tout est arrivé...

Je me souviens que je sifflais « Respire » de Mickey 3D quand je suis passé devant le 55 rue du Faubourg-Saint-Honoré, mais après, les choses sont un peu confuses…

Les portes de la résidence du Président de la République étaient ouvertes, ce qui est rarissime, d'autant plus qu'il n'y avait personne en faction. Alors, intrigué, je jetai un œil à l'intérieur et Il était là ! En personne ! Entouré d'une ribambelle de gros costauds, Il se dirigeait droit vers moi (je n'ai jamais vraiment su pourquoi…), j'ai cru qu'Il voulait m'interpeller ! De toute façon, il y a bien un jour, un moment, un instant où j'avais fait quelque chose de répréhensible aux yeux de cette République de Nantis. Alors j'ai un peu pété les plombs… J'ai préféré prendre l'initiative et je m'en repens encore aujourd'hui ! Et aussi, je m'en repends, car c'est moi qui l'ai interpellé :
- Ah, Monsieur le Président ! Vous tombez bien ! J'ai deux trois trucs à vous dire…

Bon, là, je m'attendais à ce que ces sbires m'interpellent également … Quoi ? Oui ? Bon, que ces sbires me sautent dessus, si vous préférez. C'est aussi ce qu'ils s'apprêtaient à faire avec un petit air sadique dans le fond de l’œil ! Une proie facile, une distinction en vue ! Je les ai sentis tendre leurs muscles du cerveau (pas de cervelle par ici) et crisper leurs mains avides de maltraitance. Mais Lui fut magnanime au possible, Il leva juste la main en signe de paix pour me signifier « Oui, je te pardonne les pneus usés de ta voiture » et pour indiquer à ces molosses « Oui, vous pourrez peut-être le tabasser un peu plus tard ». Nous tous fûmes interdits ! J'avais déjà été interdit bancaire, interdit de soins médicaux et là, j'étais tout simplement estomaqué. Il s'adressa à moi :
- Bonjour Monsieur, que puis-je pour vous ?

Il fit encore quelques pas et me tendit la main, que je pris pour une main tendue, pauvre de moi ! Pauvres de nous ! Je lui caressai la palme en essayant de le faire dans le sens du poil si possible et je me mis à parler. Je dois dire qu'au début, je ne savais trop que dire, mais ensuite, je n'arrêtais pas de déblatérer :
- Heuuu… Oui, Bonjour Monsieur le Président, heuuuu… Vous savez, c'est dur ces temps-ci… Les impôts… la hausse des prix… beaucoup de kilomètres avec la voiture, alors le prix de l'essence… et les pneus usés…

C'est ainsi que je commençais à m'agiter et Lui se montrait attentionné, Il m'écoutait avec sérieux, quelquefois Il hochait la tête en signe d’acquiescement. J'ai pris son attitude pour un encouragement, pour une volonté d'approfondir les choses, alors j'ai approfondi :

- Eh oui, Monsieur le Président, votre société capitaliste de merde devrait reconnaître ma valeur au lieu de toujours me ponctionner la moelle épinière… Sans nous, les fourmis, que seriez-vous ? Comment pourriez-vous vous faire autant de fric s'il n'y avait pas nos « mains d'or » pour les fabriquer… J'ai fourni du blé pour votre moulin, j'ai attisé la haine pour vos guerres, j'ai acheté des téléphones portables pour voir vos publicités en plus petites qu'à la télévision. Au final, je suis l'essence même du capitalisme, d'ailleurs… d'ailleurs…

J'hésitai un instant et, à posteriori, je dois dire que j'aurais vraiment dû prendre un instant supplémentaire avant de me lancer, mais comme la vérité ne brille que dans mon esprit, j'ai déclamé, un rien péremptoire :
- D'ailleurs… Comme je suis l'incarnation de votre société de destruction massive du bonheur, de la santé et de l'éducation, je mériterais une médaille pour services rendus à la Nation… Mieux même… Je mériterais une statue… Tiens, juste là ! Une statue au beau milieu de la cour de l’Élysée. Bordel de Merde ! Et Vous, tout président que vous êtes, Vous devriez venir me lécher le bout des pieds tous les matins à la levée du drapeau !
 

Et je terminais ma diatribe en projetant mon bras en direction du centre de la cour ! Ce geste un peu brusque aurait dû actionner une réaction passionnée de mes amis paramilitaires, mais Il resta impassible, la main sur son menton avec une concentration extrême qui se lisait sur son visage puis il déclara :
- Vous avez raison !
- Ah bon ? J'ai… J'ai raison ?
- Oui, bien sûr ! Nous allons faire exactement ce que vous dites !

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Vous imaginez bien qu'avec tous les moyens à sa disposition, les services secrets eurent tôt fait de me prendre les mesures sous toutes les coutures … En un rien de temps, mes photos, avec un joli sourire, étaient envoyées à l'artiste en vogue du Tout-Parisilamonnaie. Je n'ai pas eu le temps de respirer, ni de dire « s'il vous plaît, mettez-moi un slip quand même  »  que le projet était validé, payé et réalisé ! Et nous nous retrouvâmes, le Président et moi, pour inaugurer, en grande pompe, ma statue au milieu du Palais de l’Élysée.

Je dois dire qu'Il n'avait pas lésiné sur la grandiloquence. Avec le piédestal où était écrit « Au peuple méritant », elle faisait au moins quatre mètres de haut. Cette stature imposante rendait d'ailleurs un peu ridicule mon entrejambe dont je précise que personne n'avait pris les mensurations. Au moment où la statue a été révélée, ma première réaction fut un léger sentiment de déception en découvrant la position dans laquelle l'Artiste m'avait sculpté. J'aurais préféré me voir dans une position un peu plus martiale. Immortalisé par le bronze, je me trouvais ramassé sur moi-même, un peu comme un receveur de base-ball, mais en moins accroupi tout de même. J'avais le buste légèrement en avant, les deux bras ramenés devant ma poitrine avec les poings serrés et les genoux légèrement pliés. La vision de l'artiste me fut expliquée, car étant du peuple, je n'ai pas accès à la Culture. Ce génie du marteau avait souhaité immortaliser l'instant où le peuple encourage ses dirigeants à aller de l'avant … Comme je ne comprenais toujours pas, car je viens vraiment du bas peuple, les conseillers privés du Président, les macs Kinsey's, ont été plus directs :
- Ben oui, quoi ! C'est comme le supporter de foot qui communie avec le footballeur la seconde avant que celui-ci marque un but !

Alors là, j'ai compris. J'ai regardé une autre fois, la statue avec un air nouveau … Oui … Oui, bon … Oui, peut-être. Au final, j'ai trouvé que mon visage avait quand même un air vachement crispé pour un supporter qui va gagner un match de foot. Mais bon, les artistes …


Devant les journalistes, le Président fit le rituel qu'Il s’appétait à réaliser très tôt chaque matin que Dieu accepterait de faire avant l’apocalypse du réchauffement climatique. Comme un hommage, Il lécha consciencieusement mon pied gauche et, comme il y avait la télé, Il s'occupa également de mes orteils de droite pendant que des imbéciles en tutu s'évertuaient à élever un chiffon tricolore dans les airs. Ensuite, Il fit un grand discours sur les valeurs du peuple français si travailleur et généreux ! Ce fut merveilleux. Je rentrais chez moi en métro et tout content.

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Bon, alors … vous me direz, pourquoi en faire toute une histoire ? Pourquoi toute cette introduction mélodramatique ? Eh bien, je vous l'ai dit, tout a été très vite, bien trop vite. J'aurais dû regarder le projet en détail et avec un peu plus d'attention. Et surtout, surtout, au lieu de me concentrer sur ce qui devait se passer le matin avec la statue, j'aurais dû m’intéresser à ce que l'on pourrait faire avec elle tous les soirs.

C'est ainsi que sans discontinuer en cinquième république, tous les soirs que Satan fait, les Présidents vont, en catimini, dans la cour du palais. Ils passent derrière ma statue, montent sur la plate-forme élévatrice faite spécialement pour l'occasion. C'est pratique, car elle est ajustable à la taille de chacun. Ensuite, ils s'élèvent dans le ciel rougeoyant, sortent leurs biroutes et l'introduisent dans un trou (lui aussi ajustable à la taille de chacun) au fond de mes fesses. En comparaison à leur cérémonie du matin, ils appellent cela « l'équilibre des pouvoirs ».

 

Morale de la fable : Quoi qu'on fasse, l'histoire se termine toujours en queue de requin.
« Modifié: 04 Septembre 2026 à 23:59:53 par Manu »

Hors ligne Cendres

  • Comète Versifiante
  • Messages: 5 097
Re : Ma statue
« Réponse #1 le: 09 Septembre 2026 à 09:25:14 »
Merci pour le partage de ton récit.

C'est une critique de notre société : les classes populaires face à leur « élite », les personnes au gouvernement.
J'ai bien aimé le côté sarcastique de ton histoire.
La fin montre que, peu importe la manière, le pouvoir trahit le peuple en faisant semblant de faire l'inverse.
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

Hors ligne Manu

  • Calame Supersonique
  • Messages: 1 551
Re : Ma statue
« Réponse #2 le: 11 Septembre 2026 à 13:51:29 »
Bonjour Cendres,

C'est effectivement une critique de la société. Par rebond, c'est une critique du peuple qui laisse se développer une élite.

Merci pour ton juste message.

Bonne journée

 


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