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12 Septembre 2026 à 00:30:12
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Auteur Sujet: Les Iles songeuses et la guerre  (Lu 666 fois)

Hors ligne Marc Revenne

  • Plumelette
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Les Iles songeuses et la guerre
« le: 30 Août 2026 à 12:53:18 »
Bonjour à tou.te.s.

Je vous livre ici le début de mon roman Les Iles songeuses et la guerre.

Ce que j'attends :

Une lecture d’autant de pages que vous voulez, selon votre disponibilité et selon le plaisir que vous prenez ou non à lire cette histoire.

Pas de critiques ou de corrections détaillées, juste un avis général : est-ce que, par exemple, vous accrochez dès le départ ? Avez-vous envie de continuer ? Trouvez-vous l'histoire plutôt agréable, intéressante, amusante, émouvante, compréhensible ou cohérente, ou bien au contraire plutôt ennuyeuse, pénible, difficile à comprendre ou peu cohérente... ?

De mon côté, je compte bien vous remercier pour votre aide en vous donnant mon avis sur un de vos textes (sur une longueur comparable), à condition que vous soyez parmi les dix premiers lecteurs à me donner votre avis (ma disponibilité pour vous lire étant limitée).

Quelques mots pour introduire ce roman :

Antonio aime une femme fictive. Sofia se voit pilote d’aéroplane. Alfonso rêve de comprendre l’univers. Amélie attend le grand amour… treize personnages évoluent entre terre et ciel, sable et mer, paix et guerre. Treize perceptions du bonheur. Treize chemins que la cupidité, l’ambition et la stupidité de ceux qui les gouvernent, vont transformer en combats, pour le meilleur et pour le pire.

Début du roman Les Iles Songeuses et la guerre :

Première partie : Gouttes de paix, flottes de guerre   

Chapitre 1. La femme dans le livre

Lorsqu’il lisait un livre, il rêvait à ce qu’il était en train de lire, et lorsqu’il ne lisait pas, il rêvait à ce qu’il avait lu. Sa préférence allait aux récits romanesques. Les personnages  qui faisaient rêver Antonio pouvaient être réels, comme Cléopâtre et Jules César, ou bien fictifs, comme Roméo et Juliette (il n’avait jamais vu la pièce mais en connaissait par cœur chaque réplique).
Son père avait pu prendre exceptionnellement quatre semaines consécutives de congés. Tout heureux de sa récente promotion au grade de capitaine, l’officier profita de cette longue période de liberté pour emmener sa petite famille faire un voyage en Ariotiba. Pour Antonio, c’était là une occasion rêvée de comparer les lieux réels qu’ils allaient découvrir, avec ceux racontés dans les livres qui lui avaient fait rêver de cette région du monde.
 Le plus intéressant, c’était l’île-cité Parimidra, capitale de l’archipel. Les autres îles, du moins les trois qu’ils purent visiter, rappelaient trop celles de Tiabiora, leur archipel à eux - leur patrie. Parimidra, au contraire, était pleine de lieux et de gens exotiques. A vrai dire la belle cité portuaire était une sorte de sœur jumelle de Madrapiri, mais curieusement déformée, d’une façon qui pouvait agréablement déconcerter, souvent plus envoûtante que leur ville natale – où était-ce tout simplement l’effet de la nouveauté ?   
Lorsqu’Antonio regardait les jeunes Parimidraines, il se demandait quelle était leur vie, quelles étaient leurs pensées, leurs émotions, leurs amours et si elles différaient tant que cela de ses compatriotes du beau sexe.
La grande plage centrale de Parimidra devait être l’une des sept merveilles du monde, à tout le moins, dans cette portion du Pacifique. Encore plus étendue que celle de Madrapiri, elle épousait la quasi-totalité de l’immense baie ouest. C’était un panorama digne des plus belles pages dont l’adolescent s’était imprégné.
Celle qui semblait sortie tout droit d’un roman, ou plus exactement, d’un conte, c’était cette minette d’environ quatorze ans, occupée à lire un énorme livre, sur le sable. Sa beauté, le raffinement de sa toilette et son maintien, lui donnaient des airs de fée. Le livre qu’elle lisait s’intitulait Psamidia.
- Pardonnez-moi de vous importuner, Mademoiselle, mais je vois que vous lisez un livre que je ne connais pas.
Veronica se redressa lentement, avec l’assurance d’une reine. Accoutumée aux regards médusés des garçons, elle ne s’en lassait pas. Son sourire, dissymétrique - car entravé par la pudeur - était celui de la vanité.
- Il vient de sortir. C’est très prenant. Mais il faut aimer la poésie.
- C’est en vers ?
- Non, c’est de la prose poétique. Vous aimez lire ?
- C’est ma grande passion. Et vous ?
- Ça dépend. J’aime les livres qui font sortir de la Terre.
- Comment cela ?
- Je ne sais pas. Quand on sent qu’on sort de son corps, vous savez.
- Je n’ai jamais rien ressenti de pareil.
- Est-ce que vous êtes un touriste tiabiorain ?
- Bien deviné. A quoi voyez-vous ça ?
- D’abord vous ne connaissez pas ce livre. Il n’est pas encore publié chez vous. Ensuite, vous avez une sorte d’intonation bizarre.
- C’est plutôt vous, mais passons… voulez-vous vous baigner ?
- Pourquoi pas ? Donnez-moi cinq minutes, le temps de me changer.
Lorsqu’ils allèrent à l’eau, un petit garçon de cinq ans les suivit.
- Manuel ! gronda Veronica. Les vagues sont trop grosses. Retourne sur la plage.
- Je m’en fous.
Une nounou s’empressa de venir chercher le poupon. Il était mignon comme un chérubin, mais son regard glacial frappa Antonio. Il n’avait jamais vu deux êtres aussi impressionnants que Veronica et son petit frère.
Le jeune homme et la jeune fille nageaient en se jetant des coups d’œil furtifs. Il se sentait dans un roman. Veronica était un personnage. Il était à la fois lecteur et acteur - un lecteur si captivé qu’il était entré dans le livre.
Une heure plus tard, leurs parents respectifs se préparaient à partir. Ils appelèrent leur progéniture. Antonio et la jeune créature se communiquèrent leurs adresses. Après s’être quittés, il la fixa un moment, mais elle ne se retourna pas.
- Mère, est-ce que je pourrais acheter Psamidia ?
- J’espère que ce n’est pas encore un livre ! Si on t’a emmené avec nous pour ce magnifique voyage, ce n’est pas pour que tu restes enfermé à lire.
- Je peux lire sur la plage.
- La plage, c’est fait pour jouer, pour pratiquer des sports.
- Mais Veronica lit sur la plage.
- Elle nage aussi. C’est toujours mieux que de lire. Je t’ai vu nager avec elle. C’était un peu du flirt, non ?
- Pas tout à fait.
- Tant mieux. Elle me fait peur, cette fille. On dirait une… une… je ne trouve pas les mots. Elle est malsaine, comme la beauté du diable.
Antonio savait que sa mère, un rien castratrice, était systématiquement critique à l’égard des femmes susceptibles de lui plaire, mais pour Veronica, elle s’était surpassée. Sans doute avait-elle jugé bon d’adapter sa sévérité à la dangerosité de la nymphe.
- De toute façon, dit-il, une fois que nous serons rentrés à la maison, enfin, je veux dire dans notre pays, je ne pourrai plus la voir. C’est une Ariotibaine.
- Ça ne m’étonne pas. Ce sont des gens tordus.
- Alors, est-ce que je peux acheter le livre ? Je vous promets de ne lire que le soir.
- On verra. Pas tous les soirs, car il y a des soirs où on joue aux cartes. Il faut que tu apprennes le bridge.
Après le dîner, il passa trois bonnes heures à lire les premiers chapitres de Psamidia. Le personnage principal du roman, Lucie, était encore plus déroutant, plus stupéfiant, plus intense que Veronica. Au fil des pages, l’adolescente réelle était éclipsée par la jeune femme inventée. D’une façon totalement consciente et assumée, le jeune homme de dix-sept ans utilisait Veronica comme une matière première de la cuisine de ses fantasmes. C’était une matière première d’une valeur unique, un diamant, dont il nourrissait son imagination, afin d’y modeler sa représentation de Lucie. Lucie, c’était Veronica en plus aboutie, plus divine encore que la jeune fée réelle. Tout ce travail de l’esprit était comme l’interprétation d’une symphonie. L’auteur du roman, c’était le compositeur. Veronica était l’orchestre brut, dans sa diversité de violons, de cithares, de harpes et de flûtes. Antonio était le chef d’orchestre. Enfin, Lucie était l’œuvre achevée, créée, jouée, savourée, pénétrée, adorée.
Il en rêva la nuit. Une jeune fille, ahurissante de magnificence, venait le visiter dans un espace indéfini, noir et constellé d’étoiles. Elle était à la fois Veronica et Lucie. Dans ce songe, peu importait. Ils étaient amoureux l’un de l’autre.
A son réveil, Antonio était rempli de joie et d’amour. C’était la première fois qu’il était amoureux. Mais de qui ? De Veronica ou de Lucie ? Logiquement, ce devait plutôt être Lucie. D’une part, elle surpassait Veronica à tous points de vue, notamment par sa maturité, car elle était une adulte, tandis que Veronica n’était encore qu’une gamine. D’autre part, le sentiment amoureux d’Antonio n’était né qu’après avoir commencé la lecture du roman Psamidia. A moins que… en toute rigueur, il fallait bien admettre que c’était seulement pendant le rêve qu’il avait commencé à ressentir de l’amour. C’était en ce moment privilégié où les deux femmes n’étaient qu’une.
Pour en avoir le cœur net, il fallait revoir Veronica, se confronter à elle et analyser ses sentiments sur le vif.
 
******

Claire, la sœur cadette d’Antonio, était peu sensible aux attraits exotiques d’Ariotiba. Madrapiri lui manquait. Ce que l’adolescente aimait surtout, c’était assister en douce à l’entrée des invités de ses parents dans le grand salon, à la toilette de sa mère pour une réception, ou bien lire les articles de journaux mentionnant le nom de son père, ou encore les archives de son estimée famille.
Elle avait apporté dans sa petite valise un exemplaire du Who’s Who tiabiorain, qu’elle connaissait presque par cœur. Elle s’allongea sur son lit et le parcourut lentement, avec piété. Ses parents y figuraient depuis peu. Pour un simple capitaine sans éclat et une maîtresse de maison sans gloire, c’était un privilège surprenant. Le principal mérite en revenait à la mère de Claire, qui avait éminemment le don de flatter, de plaire et de lier amitié avec les gens influents. A force de côtoyer les gens qui comptaient, les Martin s’étaient ainsi valorisés eux-mêmes. Leurs exploits se résumaient à l’amitié qui les liait aux grands, exploits qui étaient en passe de les rendre plus célèbres que les grands eux-mêmes.   
Le capitaine Martin était si militaire dans sa paternité qu’une barrière d’ordre se dressait entre lui et ses enfants. Sa femme, quant à elle, était si imprégnée de sociabilité superficielle dans ses façons, que son lien maternel en était étouffé. C’est pourquoi Claire les vénérait davantage qu’elle ne les aimait. Ses parents étaient à ses yeux des modèles de réussite et d’honorabilité. Ils étaient loin d’être parfaits et se disputaient parfois, en s’accusant mutuellement de bourdes ou d’occasions manquées, mais ils s’efforçaient, tout du moins, avec rage et constance, de s’élever peu à peu dans le monde.       
La jeune fille ressentait au contraire un certain mépris pour Antonio, qui était insensible aux attraits de la bonne société, lui préférant par exemple ce nouveau roman incongru, Psamidia, ou cette Ariotibaine abracadabrante qui minaudait lourdement, comme une apprentie sirène échouée sur le sable chaud.

******

- Mère, Antonio est amoureux de la jeune fille de la plage.
- Claire, tais-toi, dit Antonio. Ce sont des histoires de grands.
L’adolescente ricana :
- Comme si tu étais grand !
- Il a lu toute la nuit, cafta leur petit frère Alano.
- Non, j’ai juste lu un peu tard.
Leur mère s’efforça de détourner la conversation :
- Si on allait au zoo, ce matin ? Le guide touristique assure qu’il vaut largement le nôtre.
- Je voudrais revoir Veronica, dit Antonio.
- Ah ! tu vois, dit Claire. Qu’est-ce que je disais !
Leur mère haussa le ton :
- Il n’en est pas question. Je t’ai déjà dit ce que je pensais de cette fille.
- Dans ce cas, laissez-moi au moins lui dire adieu. C’est une question de galanterie. Et même de politesse, je crois bien.
- Il a raison, dit son père avec fierté. Chez les Martin on est chevaleresque. C’est d’ailleurs pour ça que je suis devenu officier. Les officiers sont les chevaliers modernes.
- Oui, mais vous êtes toujours dans les bureaux, geignit Claire. Ce n’est pas très épique, ça.
- Tu comprendras quand tu seras grande.
- Et toc, fit Antonio.
- Moi, je serai un officier de guerre, dit Alano. Je commanderai des tireurs d’élite.
- J’espère bien qu’il n’y aura plus jamais de guerre, dit l’officier. C’est justement pour ça que je suis dans un bureau. Je me bats avec les armes de la paix. Et ces armes, ce sont les stylos et les papiers. Ils permettent d’organiser nos forces, pour impressionner l’ennemi et le dissuader d’attaquer. C’est grâce à eux que vous avez cette vie privilégiée dans ce petit coin béni des Tropiques. 
- Je sais qu’il y aura la guerre quand même, dit Claire. En tout cas, il y a de grandes chances.
- Qu’est-ce que c’est que cette prophétesse de malheur ? Qui t’as mis ces idées dans la tête, ma Chérie ?
- Vous, Père. J’ai entendu une conversation un jour. C’était dans une grande réception que vous avez donnée à Madrapiri. Vous expliquiez à un économiste que les tensions entre notre pays et Ariotiba empirent. Même que vous avez parlé des vraies raisons de ces tensions.
- Claire, dit sa mère, ce n’est pas bien d’écouter les conversations des adultes.
- Et qu’est-ce que je disais, à propos de ces vraies raisons ? demanda le capitaine Martin.
- Que les tensions, en réalité, ne sont pas à cause de l’honneur, et de la patrie, et tout ça, mais pour l’argent et le pouvoir. Par exemple, vous avez dit que nous aimerions bien prendre l’île de Santa Cana pour récupérer l’usine Boitressain.
- Qu’est-ce qu’elle a de si extraordinaire, cette usine ? s’enquit Madame Martin.
- C’est l’usine principale de la compagnie Boitressain, répondit l’officier. C’est là qu’ils fabriquent la fameuse eau assainie Rafrecho. Ariotiba possède cinquante-et-un pour cents des actions de cette compagnie. Ils gagnent des sommes d’argent énormes avec leurs bouteilles. C’est un marché considérable.
- Alors on va avoir la guerre à cause des bouteilles d’eau ?! s’indigna Alano.
Le capitaine Martin déclara, d’un air quelque peu pontifiant :
- Si on a la guerre - et j’espère que ça n’arrivera pas - ce sera sans doute à cause de plusieurs choses. Il y aura notre mine d’or, ainsi que de riches plantations et aussi, en effet, cette énorme usine d’eau pure...
- … claire et douce comme une eau de montagne, acheva le gamin, qui connaissait par cœur le slogan publicitaire de l’eau assainie Rafrecho.

******

Comme Antonio l’escomptait, Veronica et ses parents paressaient de nouveau à la plage, sous un énorme parasol, à peu près au même endroit que la veille. La jeune fille continuait à lire. Par instants, elle s’abîmait dans la contemplation du ciel. On eût dit qu’elle rêvait de quitter la Terre, comme quand on « sort de son corps », ainsi qu’elle l’avait exprimé. 
Il lui parla de son départ prochain, de ses obligations, en bref, de l’impossibilité de se revoir encore. Antonio se moquait de la forme de son discours. Ce qui importait, c’était de prendre conscience hic et nunc de ce qu’il éprouvait pour elle.
Le sentiment amoureux était toujours là, mais il n’était pas relié à Veronica. Le fait de ne plus la revoir l’attristait un peu, mais sans plus. Sans doute était-ce dû au fait qu’il la connaissait à peine. 
- Je vous souhaite une bonne fin de vacances et un bon retour, Antonio.
Elle ne paraissait guère émue de ne plus jamais le revoir. Il la salua timidement et s’en fut.
La preuve était donc faite. C’était bien de Lucie qu’il était épris. Comment était-ce possible ? Comment un sentiment pouvait-il se porter vers un être fictif - un être de néant ? Pourtant, le fait était incontestable. Il était amoureux de Lucie. Elle existait, d’une certaine façon, dans le monde de Psamidia, une île imaginée par un écrivain encore plus rêveur que lui. C’était une existence plus forte, plus vivante, estimait-il, que celle des gens de la réalité.

Chapitre 2. La fin d’un monde

Son Altesse sérénissime, Felipe III, Souverain d’Ariotiba, à Son Altesse sérénissime Carlos II, Souverain de Tiabiora

Sire,

A Notre grande consternation, à la grande stupéfaction de mon gouvernement, au grand désespoir de mon peuple, la représentation récente, outrageante, abominable, de Notre saint et royal visage par le périodique le plus populaire et le plus hideux de votre presse écrite, non seulement par la plume irrespectueuse d’un de vos journalistes, mais encore sous le pinceau infâme d’un de vos dessinateurs orduriers, puis l’absence de toute expression de regret, de repentance et de condamnation, tant de la part de Votre Altesse, que de celle de votre gouvernement, Nous obligent, à notre grande déréliction, à répondre à cet ultime et consternante injure, par ce que l’honneur de notre Nom, la grandeur de notre Etat, le respect de notre Nation, nous obligent à accomplir, la peine et la colère dans l’âme, c’est-à-dire :

Que Nous déclarons la guerre à l’Oligarchie Démocratique de Tiabiora en ce jour […]

******

Lorsqu’il arriva chez Martina, Jano se sentit, comme toujours, accueilli chaleureusement par le jardin et la petite maison. Les oiseaux chantaient un hymne en son honneur et les papillons lui offraient une danse de bienvenue. Les branches des arbres frémissaient de plaisir. A vrai dire, l’ambiance des lieux était si particulière, qu’il lui semblait entrer dans un champ de sensations hallucinatoires. Les plantes et les fleurs tropicales, l’architecture du modeste pavillon, étaient banales en soi, mais remplies de souvenirs. L’ensemble exhalait des émotions bizarres qui liaient Jano et Martina. Les parfums de la flore ici n’étaient ni ceux de la Terre, ni de l’au-delà, mais d’un espace intermédiaire, indéfinissable. 
Aucun majordome ne lui ouvrit, car Martina et son époux n’avaient pas les moyens de se payer un domestique à temps plein. Une femme de ménage venait un jour par semaine. Un jardinier taillait le jardin une fois par mois. Ils louaient les services d’un cuisinier pour les grandes occasions. C’était tout.
Ce fut donc Jano lui-même qui poussa la porte et accrocha son chapeau dans l’entrée. L’horloge du salon lui apprit qu’il était dix-huit heures six. Il avait un peu honte de ce retard de six minutes. C’était entièrement de sa faute, car il avait fait un détour chez le marchand de chocolats Granadiot, dont il était friand.
- Nous sommes tous là, lui fit remarquer aussi inutilement que désagréablement Martina.
Il s’assit maladroitement sur l’unique fauteuil libre. Jano avait toujours été maladroit, surtout depuis qu’il souffrait d’un trouble neurologique insolite, consistant principalement à se mouvoir et à parler comme un homme ivre. 
Dès qu’il se fut confortablement installé, Martina appela, d’un regard implorant et culpabilisant, son mari. Celui-ci, réservé de nature, aurait bien aimé qu’on le laissât jouir dans cette affaire d’un rôle de simple auditeur, absolument passif.
- Oui… dit-il, si Martina et moi avons proposé cette réunion, c’est pour faire le point sur, eh bien n’ayons pas peur des mots, sur cette guerre qui menace...
- Elle ne menace pas, elle est là, intervint leur fille Sofia qui, du haut de ses vingt-trois ans, soulignait à la moindre occasion son indépendance d’adulte avec insolence.
- Les canons n’ont pas encore tonné, lui fit remarquer son père. Si ça se trouve, une solution diplomatique…
- Ne sera jamais trouvée ! coupa Marc, encore plus insolent que sa cadette. Ça les démange depuis trop longtemps, à tous ces chefaillons, de se foutre sur la gueule.
- La grossièreté n’apporte rien dans ce genre de conversation, dit Jano avec son articulation d’ivrogne.
Martina leur confia :
- Par la grâce de Dieu, je suis venue à bout de la pénitence de Santa Carolina dos Salaos.
- Peux-tu nous rappeler ce qu’est cette pénitence ? lui demanda Marc avec un sourire légèrement railleur.
- C’est une divine pénitence qu’on offre à Notre-Dame. Si on la fait chaque jour pendant une année entière, alors nous-mêmes, et tous nos proches, serons certains d’aller au Ciel après notre mort.
- Mais plus précisément, en quoi consiste-t-elle ?
- Il faut ramper chaque jour pendant cent mètres, tout en récitant le chapelet. Pendant un an seulement. Cela peut se faire dans une pièce assez petite, en réalité. Il suffit de faire un grand nombre d’allers et retours. Et de plus, c’est excellent pour la circulation sanguine. On se sent délicieusement petit sous la main de Dieu.
Son visage s’illuminait de plus en plus. On aurait même pu parler d’un début de transfiguration :
- A présent je suis tranquille. Même si nous mourons tous dans cette guerre, nous nous retrouverons aussitôt tous ensemble là-haut.
- Oui, mais j’aimerais autant que ce ne soit pas tout de suite, avoua Marc. Encore que pour moi, ça risque de venir assez vite.
- Que veux-tu dire ?
- En tant que pacifiste, je serai certainement arrêté d’ici un à deux mois. Puis probablement fusillé.
- Oh, mon pauvre chéri ! Comme j’admire ton courage. Si j’étais un homme en âge de prendre les armes, je me rebellerais moi aussi.
Des larmes coulèrent sur ses joues. Jano se demanda si elle avait de la peine à l’idée de perdre son fils, ou bien si elle était tout simplement émue par son propre lyrisme.
- Le pacifisme, c’est bon pour les doux rêveurs, s’indigna Sofia en fusillant son frère du regard. En ne combattant pas pour défendre ta patrie, tu deviendras complice de l’ennemi. Si des soldats entraient ici pour nous violer et nous assassiner, est-ce que tu refuserais de les affronter au nom de la paix ?!
- Nous n’en sommes pas encore là, dit Marc. Les choses sont plus alambiquées que ça.
Il posa sa main sur son bras :
- D’ailleurs, ne nous engueulons pas sur cette question, s’il te plait. Ce sont des pensées trop complexes et des choix trop difficiles pour que nous nous jugions mutuellement.
- Je ne te juge pas. Je sais que tu es de bonne volonté. La tête dans les nuages, mais de bonne volonté.
- Sofia, je sens que tu prépares un mauvais coup, dit Jano, qui l’avait presque vue naître.
- Tu sens les choses, hein ? Eh bien oui, je prépare quelque chose. Et avec tes relations, tu pourras même m’aider.
- T’aider à quoi ?! s’alarma Martina.
- A devenir pilote d’aéroplane de chasse.
- Mon Dieu !
Martina prit sa fameuse mine de chien méchant battu : tout à la fois effondrée comme la victime d’une terrible injustice et haineuse comme une insurgée. Elle gronda :
- Il est hors de question que tu meures en assassinant des Chrétiens !
- La légitime défense, ce n’est pas de l’assassinat.
- De toute façon, on ne te prendra certainement pas dans l’armée. Une fille pilote de chasse, je te demande un peu !
- Il y a des femmes dans l’armée, lui fit observer Jano, mais c’est uniquement dans les bureaux ou les télécommunications.
- Ils manquent trop de pilotes, argua fièrement Sofia. Je me suis renseignée.
- Mais tu t’es mal renseignée sur notre société, dit Marc. La place des femmes y évolue lentement, mais pas encore assez vite pour qu’ils t’engagent comme pilote. Ces gros balourds de l’armée préféreraient mille défaites plutôt que de laisser une seule femme piloter un aéroplane.
- On m’a bien embauchée pour l’aéropostale.
- Pour des petites missions ponctuelles, de courte distance, et surtout civiles. L’armée, c’est autre chose.
- Et heureusement qu’ils ne la prendront pas, dit Martina.
Le père de Marc et de Sofia se taisait. Comme toujours, lorsqu’il était question de décisions importantes, il s’effaçait, s’évaporait presque, comme une idée abstraite de paternité, trop vague pour s’incarner vraiment.
Sofia utilisa son arme la plus puissante contre Jano : son regard suppliant :
- Jano, tu m’aideras ?
Jano sut en cet instant qu’il ferait tout ce qui était en son pouvoir pour aider la jeune fille, même si cela devait la conduire à mourir au combat dans la fleur de sa jeunesse. Il n’avait jamais rien pu refuser à Sofia, parce qu’elle portait en elle un élan pur, un enthousiasme, une liberté qui lui rappelait une autre jeunesse, celle d’une époque très ancienne, qui l’avait marqué à jamais.
- Nous en reparlerons, bredouilla-t-il dans un murmure, qui sonnait comme une capitulation.
Assailli de craintes, il sentit qu’il commençait à sortir peu à peu d’une léthargie dans laquelle il vivotait depuis un demi-siècle. Allait-on fusiller Marc comme un ignoble traître à la Sainte Mère Patrie ? Sofia serait-elle abattue en plein vol comme un oisillon à peine sorti du nid ? Et qu’allaient devenir les autres ? Le mari de Martina, par exemple… il avait toujours du mal à se rappeler son prénom, à celui-là, quand ce n’était pas son existence même… « trop fragile du cœur », songea-t-il. « Le pauvre bougre ne sera sans doute pas appelé à combattre ».

Chapitre 3. S’envoler

Il y avait une file d’attente interminable devant le guichet des inscriptions de l’Armée de l’Air. Sofia n’en pouvait plus de rester immobile, impuissante, alors que dans le ciel, au-dessus de Parimidra, des aéronefs colossaux approchaient. C’étaient des engins de mort envoyés par l’ennemi pour bombarder la ville. L’ambiance était à la fois exaltante et sinistre. La beauté de cette vision irréelle, l’aventure qu’elle était sur le point de vivre, suscitaient chez Sofia un frisson exquis.
L’urgence était telle qu’elle décida d’utiliser son don de vol. La jeune fille avait le pouvoir très particulier de planer. Cela demandait, bien sûr, une certaine concentration, mais à part ce léger inconvénient, elle pouvait aisément léviter, puis se mouvoir dans l’air, à condition d’étendre les deux bras, à la façon dont un oiseau étend ses ailes.
C’est donc sans trop d’effort qu’elle survola toute la file d’attente, composée de jeunes hommes, tous candidats à la fonction de pilote de chasse. La plupart ne la voyaient même pas, et ceux qui avaient la bonne idée de lever les yeux la regardaient d’un air un peu surpris, mais sans plus.
Elle se posa devant le recruteur, assurée d’être prise comme pilote. Cependant, à sa grande déception, l’homme déclara :
- Nous ne prenons pas de femme dans l’Armée de l’Air.
Elle se rendit compte qu’elle était nue, ce qui expliquait pourquoi il savait qu’elle n’était pas un homme. Jano, qui s’était approché du guichet, proposa au recruteur d’engager Sofia comme oiseau.
- Mais ce n’est pas un oiseau, c’est une femme. 
- Je vole comme un oiseau, affirma Sofia. C’est d’ailleurs indiqué sur ma fiche.
- Dans ce cas, dépêchez-vous d’attaquer les aéronefs ennemis. Ils sont sur le point de lâcher des bombes sur nous.
- Reçu, Mon Général !
Sans transition, elle se retrouva à plusieurs centaines de mètre de hauteur, en uniforme de capitaine, seule pour affronter un aéroplane démesuré. Le vertige, le vide, le ciel sans fin, le panorama de la magnifique cité, de la mer et des îles au loin, tout était fabuleux.
Elle dégaine son pistolet et tira dans la poitrine du pilote. L’appareil géant se mit à tomber. Elle espérait qu’il ne s’écraserait pas sur un immeuble. « Sainte Vierge de Maman, faites qu’il ne tombe pas sur ma famille ».
De petits aéroplanes très rapides la prirent en chasse. Une rafale lui transperça le bas-ventre. Etrangement, la blessure n’était pas douloureuse, plutôt très agréable, même. S’enfuyant à tire d’ailes, pour ainsi dire, elle les sema au-dessus d’une jungle. C’est alors qu’elle se mit à tomber. A court de carburant, c’est-à-dire de sang, elle ne pouvait plus se maintenir en l’air. En bas, un grand nombre de lits d’hôpital attendaient les blessés du ciel. C’était assez ingénieux de les avoir installés là, juste à l’endroit où elle tombait. Il y avait des hommes blessés dans ces lits, qui jouaient aux cartes et fumaient la pipe.
L’un de ces hommes, un colonel d’une trentaine d’années, l’invita à partager son lit, car il n’y avait plus aucun lit de libre.
- Vous êtes un sacré oiseau, Mademoiselle.
- Je suis le capitaine Sofia Estanos, dit-elle.
- Oui, je sais, votre renommée vous a précédée. Vous avez abattu à vous seule toute la flotte tiabioraine ! Vous allez être décorée de l’ordre de Santa Carolina dos Jano.
Elle portait non plus un uniforme, mais une chemise de nuit trop courte. Le regard du colonel était effrayant, il semblait vouloir la transpercer de son épée.
L’émotion la fit se réveiller. L’hôpital de jungle devint sa chambre tranquille, dans la maison de ses parents. Sofia avait déjà rêvé bien des fois qu’elle volait comme un oiseau, mais c’était la première fois qu’elle rêvait de la guerre.

******

Le lendemain, sa meilleure amie, Veronica Torne, l’emmena dans sa petite Renault AX à deux places jusqu’au domaine de son père, qui occupait une presqu’île entière, à une dizaine de kilomètres de Parimidra.
Quand elles arrivèrent à la grande grille dorée de la famille Torne, un portier les salua et leur ouvrit. Peu après, Veronica garait sa voiture à proximité des écuries. Elle prit ensuite Sofia en croupe sur son cheval et les deux jeunes filles allèrent jusqu’à une grève, à l’abri des oreilles indiscrètes.
Sofia aimait Veronica pour son ouverture d’esprit. Elle pouvait tout lui confier sans crainte d’être jugée. Si elle était aimée de Veronica en retour, c’est parce qu’elle était la seule personne à traiter celle-ci normalement. Elle évitait par exemple de la contempler bouche-bée, comme si elle eût été en présence d’une déesse. La beauté de Veronica était non seulement extraordinaire, mais également troublante de par son étrangeté, qui venait principalement de ses regards, souvent tournés vers le ciel. Ces airs méditatifs la faisaient ressembler à un ange, nostalgique de son paradis perdu.
- Je pars demain, dit Sofia. Ne le dis à personne. Mes parents ne sont pas au courant.
- Où pars-tu ?
- A la guerre, bien sûr. Comme pilote de chasse. C’est l’occasion rêvée pour moi de développer mon talent de pilote. En même temps, je défends mon pays. Je fais d’une pierre deux coups.
- Toi, tu es la fille la plus incroyable que je connaisse ! Ceci dit, est-ce que tu crois vraiment qu’il y a une chance qu’ils te prennent ?
- J’ai trouvé une façon de contourner les règles.
- Laquelle ?
- Une idée farfelue. Je te la dirai plus tard. Elle pourrait te faire rire, et ça m’enlèverait mon courage.
- Tu sais que je ne me moque jamais de toi.
- Je ne parle pas de moquerie, mais de rire. Et il y a vraiment de quoi rire, en un sens.
- Et si tu es tuée ?
- Tous les soldats risquent leur vie. Ce n’est pas une raison pour reculer face à son devoir. De plus, Marc ne veut pas faire la guerre. C’est un pacifiste, cet abruti. Il faut bien que je me dévoue à sa place.
En suivant des yeux une frégate qui planait au-dessus de la mer, elle songea : «  comme il a de la chance, cet oiseau, de voler quand il veut ».
   - Et toi, comment ça se passe avec tes deux amoureux ? Est-ce qu’ils vont être appelés ?
   - Ça m’étonnerait, dit Veronica. Le petit voyou est fiché comme pickpocket, il a fait de la prison. Je pense qu’ils auront peur qu’il fiche le bazar à l’armée. Et le bourgeois, lui, il n’est plus tout jeune mais encore père de famille. On ne va pas l’appeler tout de suite.   
- Il faudrait que tu choisisses entre les deux. Ce double amour, je trouve ça un tantinet malsain, ma Chérie.
- Je sais, mais ce n’est pas facile. Comme une imbécile, je continue à les aimer. Est-ce que tu te rends compte que je les aime surtout parce qu’ils sont en extase devant ma beauté, ces deux microbes ? Tu vois, pendant que tu trouves un moyen de t’envoler vers la gloire, moi je n’arrive même pas à me libérer de ma cage.
Veronica se demandait parfois comment elle en était arrivée là. Ce dont elle était sûre, c’est qu’un excès de vanité la rendait vulnérable. Le « bourgeois » était une relation de son père. Il avait abordée la jeune fille en douce, dans un coin du salon. Une seule déclaration enflammée avait suffi. Elle était si intense que Veronica, ivre de narcissisme, en avait eu des frissons dans tout le corps. Quant au voyou, il l’avait tout simplement abordée dans la rue. Son audace d’être venu jusque dans un beau quartier, son regard enamouré, son discours passionné, l’avaient immédiatement conquise.
Elle se sentait doublement prisonnière de son inanité. Une profonde nostalgie l’emporta huit années en arrière, jusque sur la grande plage de Parimidra, à une époque où les archipels d’Ariotiba et de Tiabiora vivaient en harmonie. Elle découvrait alors l’immensité du roman Psamidia, ainsi que son personnage principal, Lucie, qu’elle n’avait jamais cessé d’idolâtrer par la suite. Elle envisageait encore, en ce temps-là, sa vie amoureuse à venir avec l’optimisme d’une jeune beauté naïve, pour qui tout rêve d’amour semblait réalisable.     

Chapitre 4. Mieux vaut mourir debout

La nuit de Marc était étouffante et fiévreuse. Dans ses songes, il multipliait les tentatives d’évasions. Or, les murailles de la prison le rattrapaient indéfiniment, comme douées de vie et de perversité.
Pour finir, il se retrouva en train de se faufiler dans un étroit boyau, qui était un passage secret dans l’épaisse muraille de la cathédrale de Parimidra. A la limite de l’asphyxie, il émergea enfin, aidé par une sage-femme (il se demandait ce qu’elle faisait ici), dans le chœur de la sainte bâtisse.
Deux messes rivales s’y déroulaient, l’une pour la victoire d’Ariotiba la Juste sur Tiabiora l’Impie, l’autre pour la paix et la réconciliation des deux nations au nom de la Sainte Vierge. C’est assez spontanément que Marc se rangea parmi les fidèles qui assistaient à la messe pour la paix. « Parimidra vaut bien une messe », se dit-il, sans trop savoir pourquoi.
Or, la célébration étant mortellement ennuyeuse, dans un sursaut de lucidité, il se dit :
«  Mais au fond, rien ne m’oblige à rester ici, à assister à ces chants en latin – mal chantés, qui plus est ! » Mélomane, Marc aurait sans doute conservé un brin de foi si les offices catholiques de l’archipel n’avaient été hideux. Quelques cantates de Bach, les ouvertures de ses Passions, sa Messe en si, ou bien l’Ave Verum et le Requiem de Mozart (convenablement interprétés) auraient pu l’empêcher de basculer dans le camp des libres penseurs. La mocheté vocale et le mauvais goût musical avaient précipité sa chute.
Il quitta précipitamment la cathédrale. Dehors, une saine bouffée d’air frais lui remonta le moral. Il était temps, on l’attendait au Palais Royal pour présider la signature des accords de paix entre les deux républiques.
La paix mondiale avait toujours été le vœu le plus cher de Marc. Etait-ce la conséquence d’un reste d’amour chrétien hérité de sa mère, ou d’une philanthropie laïque développée sous l’influence de Jano, ou encore - et tout simplement – parce que les conflits heurtaient sa sensibilité ? Quelle qu’en fût la raison, il lui tardait de signer la Grande Pacification qui restaurerait le paradis sur la Terre.
Or le ciel s’assombrit et une odeur de moisi remplaça celle de cette atmosphère enchantée. La prison l’avait rattrapé. Il se réveillait dans un lit dur et une cellule de cauchemar. Dans la noirceur de ses émotions, la valeur d’une communion universelle paraissait décliner. Il en venait à douter de la noblesse de ses motivations et à se demander s’il n’avait pas refusé de prendre les armes en partie par lâcheté.     

******

Quelques heures plus tard, Sofia s’asseyait face à lui, sur une petite chaise laide, entre les murs sales et gris du parloir.
- Les nouvelles sont mauvaises, annonça-t-il. Je viens de voir mon avocat. Vu le contexte, la tension politique extrême, je serai probablement fusillé. Sauf, bien sûr si je change d’avis. Je peux aussi demander la grâce royale, mais je refuse de m’abaisser à ça.
Pour le moment, Sofia était trop abasourdie pour pleurer. Elle posa sa petite main sur le bras de son frère :
- Maman a peur de venir te voir. Elle pense que ça pourrait te porter malheur. Mais elle prie beaucoup Notre Dame ainsi que Sainte Carolina dos Salaos. Elle a aussi fait lire par un prêtre les exorcismes de Saint Michel. 
- Alors je suis sauvé, dit ironiquement Marc.
- Il y a sûrement une solution. Une astuce. Est-ce que tu ne peux pas proposer de servir la Patrie en tant que civil ?
- Impossible. Réfléchis. S’ils l’acceptent pour moi, des milliers d’autres hommes pourraient essayer de faire la même chose.
- J’ai aussi une idée un peu spéciale, dit la jeune fille, qui s’était finalement mise à pleurer (elle avait toujours eu la larme facile, au contraire de son frère). Je te propose un marché : si tu acceptes d’aller au combat, je renonce à mon poste de pilote.
Marc et elle ne s’étaient jamais bien entendus, même au cours de la petite enfance. Il n’y avait guère eu d’harmonie entre eux. Pourtant, leurs longues années de vie ensemble avaient fait grandir Marc en elle d’une façon subtile, comme s’il était devenu une partie de la substance intérieure de Sofia.
- Jamais je n’irai au combat, répondit-il. Et jamais tu ne seras pilote d’aéroplane, que tu le veuilles ou non.
Marc fut ramené dans sa cellule, qu’il partageait avec un présumé Anarchiste. Il revoyait dans sa mémoire Sofia petite fille, petite peste, qui le narguait, lui faisait des misères et se moquait de lui. Puis elle jouait au cerceau avec sa meilleure amie, la ravissante Veronica, dans le jardin, et tout à coup, spontanément, revenait le voir pour lui offrir une fleur, lui montrer un papillon (elle adorait tous les animaux volants) ou lui raconter un cancan enfantin.
- J’ai vu ma petite sœur, dit-il à son compagnon d’injustice. Elle ne sait pas que je suis déprimé. Je ne veux pas lui montrer ma misère, elle ne pourrait pas le supporter. Elle est trop jeune, trop peine de vie. Je ne veux pas gâcher ça.
Il ignorait si l’Anarchiste l’écoutait réellement, s’il avait envie de l’entendre, mais il ne pouvait s’empêcher de parler, car ce qu’il portait en lui était trop lourd. La ferveur héroïque du révolté avait fait place à l’horrible morosité de l’attente monotone d’une sentence sordide.   
- Je vis un enfer, pas toi ? On nous traite comme des rats d’égout. Je suis coincé dans un étau consternant. Si je reste sur ma position, je serai probablement fusillé. Quel gâchis ! Et si je me ravise, je serai déshonoré, humilié, vaincu par ces crétins de politicards et de généraux.
- Ne le dis à personne, répliqua l’Anarchiste, mais si je réussis à m’évader, je mettrai une bombe sous le palais royal. Et quand elle explosera, je te dédierai l’explosion.
Marc ignorait s’il avait affaire à un simple vantard ou à un fanatique, mais ces paroles le réconfortèrent considérablement. Du fond des ténèbres où il était plongé, chaque étincelle de sympathie valait plus que tout.

******

Le lendemain, Sofia passait voir Jano, qui paraissait au bord de la dépression :
- Je n’ai pas encore passé l’examen d’aptitude militaire, mais je suis presque sûr du résultat. Des amis bien placés m’ont dit que je n’ai aucune chance d’être engagé dans l’armée. Aucune chance, tu entends ?! C’est à devenir fou. On ne veut pas de moi pour défendre le pays... les connards, les minus !
- Oh, je suis vraiment triste pour toi, Oncle Jano (Sofia appelait « oncle » tous les amis de la famille en âge d’être son père ou son grand-père).
- Ne sois pas triste, dit-il. Après tout, je suis peut-être un privilégié, dans l’histoire, si l’on me compare à tous ces jeunes gens qui vont mourir à la guerre.
- Moi, j’ai peur pour Marc. S’ils le fusillent…
- Ils ne le feront pas. Ce serait monstrueux. Nous sommes encore un pays civilisé, non ?
Dans son dépit, le bonhomme rondouillard paraissait deux fois plus saoul que de coutume.
- Nous sommes surtout civilisés en tant de paix, dit Sofia. La guerre change la donne.
- Au moins, toi, reste en vie, je t’en prie, ma petite.
- Est-ce que tu as pu avoir mes papiers ?
- Oui.
Il lui remit un faux passeport et un faux diplôme de pilote. C’était évidemment absurde, puisque Sofia était réellement diplômée en « pilotage de monoplans, biplans et toute forme d’aéroplane répondant aux normes de construction actuelles ». Le faux diplôme n’en était qu’une version masculine. « Sofia Estanos » devenait « Sofocle Estanos ».
- Tu es un amour, Oncle Jano ! Et tu remercieras aussi ton gars.
Le gars, c’était un ancien faussaire avec lequel Jano s’était lié d’amitié à l’époque où il était visiteur de prison.
- Je ne suis pas un amour du tout, je suis juste un gros mou qui t’envoie à la mort parce que je ne sais pas te dire non.
- Est-ce que je peux toucher ta médaille ?
- Et comment ! Elle m’a sauvé la vie plusieurs fois. Si je m’écoutais, je te la prêterais tout le temps de la guerre, mais une force mystérieuse m’interdit de le faire. Je crois que c’est une force magnétique envoyée par les ondes bénéfiques de Joseph, tu sais, le petit garçon qui m’a donné cette médaille, autrefois. C’est une force cosmique qui veut que la médaille reste accrochée à mon cou.
Sofia toucha longuement la médaille de Sainte Chance.
- Merci encore pour tout ! Je me sauve, à présent.
- Attends, lui dit Jano, prends aussi cette lettre de recommandation. Elle est de ma main. Tu la remettras au général Goros, qui commande la base aéronautique militaire.
- Tu le connais ?
- C’est une de mes nombreuses relations. Il me respecte.
Elle avait l’impression que Jano était le Père Noël et qu’elle était sa fille.
- Je t’aime, Oncle Jano !
- Va, cours, vole et nous venge ! dit Jano.

*******

Mon Général,

En souvenir de nos rencontres honorables et fructueuses, je me permets de vous recommander ardemment le porteuse de cette lettre, le jeune Sofocle Estanos, aussi sérieux qu’intrépide, désireux de toute son âme de mettre ses talents de pilote au service d’une escadrille de chasse de notre bien-aimée république afin de la défendre contre l’envahisseur.
Je tiens cependant à vous informer que le brave jeune femme souffre d’un petit problème de cordes vocales qui le contraint de murmurer au lieu de parler à haute voix. J’ose espérer que vous ferez la part des choses, entre ce léger handicap et les hautes qualités morales de ce vaillant soldat.

Votre respectueux et dévoué

Jano Laffon.

******

Sofia fit ses bagages discrètement, car elle comptait quitter la maison en douce. Si sa mère la surprenait déguisée, en train de partir pour la base militaire, elle se jetterait probablement à ses pieds en poussant de grands cris et en implorant la Sainte Vierge. Quant à son père, il tomberait dans les pommes.
Devait-elle emporter sa photographie de Marie Marvingt, qu’elle considérait comme son âme sœur - aventurière du ciel, elle aussi ? Il était tentant de conserver cette image pieuse remplie d’ondes magiques de chance - un peu à la façon de la médaille de Sainte Chance de Jano. Elle se dit néanmoins que la découverte, malchanceuse, justement, de cet objet hautement symbolique parmi ses affaires, à la base militaire, pourrait faire naître les soupçons. C’est donc avec un grand déchirement qu’elle décida de la laisser en place. La jeune pionnière française resterait donc à la maison pendant que Sofia irait seule affronter ce territoire fantastique, qui se situait à l’intersection du monde des mâles, de la guerre et du ciel.
Elle se coupa elle-même les cheveux très courts, tout en se demandant comment Jeanne d’Arc aurait fait pour mener ses troupes en aéroplane. Les vêtements des hommes ariotibains de 1912, adaptés aux chaleurs tropicales, se portaient relativement amples, incluant de surcroît une veste. Le tout pourrait cacher ses formes, d’autant que sa minceur lui assurait une certaine étroitesse des hanches, tandis que sa poitrine était plutôt réduite. Quant aux habits de pilote qu’elle espérait porter incessamment, ils étaient assez amples, eux aussi. Le plus difficile serait de contrôler continuellement le volume et la hauteur de sa voix, puis de trouver le moyen de prendre ses douches en-dehors des heures d’affluence.

******

Elle fut reçue en urgence par le commandant de la base, Charles Goros :
- Vous tombez bien, jeune homme, nous manquons cruellement de pilotes. Vingt aéroplanes modernes, quasiment neufs, prêts à l’emploi, et seulement quinze pilotes recrutés à ce jour. Il y a pleins de vols de reconnaissance à faire et nos plannings ont des trous partout… Dites donc, vous avez l’air drôle, vous. Une drôle de tête, avec vos joues douces et rondes. Très jeune, un peu enfantin, mais il y a autre chose… peu importe. Je suis pressé, allons droit au but.  Bon… donnez-moi vos papiers. Qu’est-ce que c’est que cette lettre ?… ah, oui ! Jano Laffon. Un drôle de type, mais un type bien. J’ai confiance en lui. Si vous êtes dans ses bonnes grâces, alors soyez le bienvenu… tiens, il me fait général, cet énergumène ? Ça n’existe pas un général dans notre armée de l’air, mais c’est flatteur quand même… alors… problème de cordes vocales… au fait, il y a des coquilles dans cette lettre, ça lui arrive de prendre un mot pour un autre à ce pauvre vieux Laffon… l’âge, sans doute… oui, c’est vrai que vous ne parlez pas très fort, hein ? Enroué ? Problème chronique ?... c’est pas grave. En vol, vous communiquerez essentiellement de façon visuelle. On n’a pas encore de radios dans nos aéroplanes. Bon… bizarre que vous ne soyez sur aucune liste. Mais ça ne m’étonne pas, c’est vraiment le bordel, cette armée. On se demande comment on va la gagner, cette guerre, ah ! ah ! ah ! Enfin, j’imagine que le bordel ennemi vaut le nôtre. Bon… vous allez commencer une formation accélérée avec le capitaine Parc. Vous verrez, c’est comme un aéroplane civil, avec une mitrailleuse en plus. Seulement avec la mitrailleuse, il faut faire gaffe où vous tirez, sinon vous flinguez l’hélice de votre propre appareil ou Dieu sait quoi encore.

Fin de l'extrait.

En vous remerciant pour votre attention.
Bien à vous.
Marc.

Hors ligne Robert-Henri D

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Re : Les Iles songeuses et la guerre
« Réponse #1 le: 02 Septembre 2026 à 10:44:32 »
Bonjour,

Ne disposant ce matin que de peu de temps, je n'ai lu que la première partie du premier chapitre. Or, il fut néanmoins que son atmosphère douce, rêveuse, légèrement surannée m'a donné envie de me laisser porter.

J'ai apprécié d'y pouvoir déceler la promesse d’un recalage littéraire propice à me rassurer quant à la montée actuelle du "tout IA". Je me suis vite habitué à la confusion tiret simple/tiret quadratin et l'absence d'espaces ne m'a que peu dérangé, car le style est fluide, imagé, avec une musicalité qui permet une lecture confortable. Et puis, sans être ni émouvant ni amusant, le thème n'en est pas moins intéressant, le ton légèrement ironique apporte ce relief qui pourrait manquer à d'autres lecteurs que moi... Ce qui est certain, c'est que tout se suit naturellement. Je comprend parfaitement les motivations des personnages, les transitions sont claires, et l’univers exotique cohérent.

En somme je pense que ce type d'écrit fonctionne. À la condition d'aimer le classicisme de cette ambiance littéraire, presque contemplative, qui implique d'apprécier les récits où la psychologie générative de pensée prend le pas sur l’action.
PLUMA IN ASCESI ATTOLLITUR, UBI SCRIPTURA SINE ANIMA CONTRAHITUR.

La plume en ascèse s’élève là où l’absence d’âme rétrécit l’écriture.

Hors ligne Marc Revenne

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Re : Les Iles songeuses et la guerre
« Réponse #2 le: 07 Septembre 2026 à 09:46:58 »
Merci beaucoup pour cet avis positif et cette analyse très intéressante. Votre style à vous, dans ce message, est d'ailleurs agréablement fluide et reposant.

Vous dites à la fin : "la psychologie générative de pensée prend le pas sur l’action". C'est exact pour ce premier chapitre, mais le roman comporte également des scènes d'action et d'importants changements d'ambiance en fonction des chapitres, comme vous verrez si vous continuez plus avant.

Hors ligne Robert-Henri D

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Re : Les Iles songeuses et la guerre
« Réponse #3 le: 07 Septembre 2026 à 10:17:08 »
Oui; il en va de tout roman comme de celui- ci que j'ai pu travailler en texte long (genre "merveilleux" et prose semi poétique) qui lui aussi, présente des chapitres différant l'un l'autre.
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La plume en ascèse s’élève là où l’absence d’âme rétrécit l’écriture.

Hors ligne Marc Revenne

  • Plumelette
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Re : Les Iles songeuses et la guerre
« Réponse #4 le: Hier à 10:13:06 »
J'ai lu quelques paragraphes du roman vers lequel vous mettez un lien.

J'y ai retrouvé cette même plume douce, fluide, agréable et apaisante.

En revanche, le merveilleux est un genre qui ne me convient pas. C'est pourquoi je n'aime pas non plus l'heroic fantasy, où le merveilleux est souvent présent, à par Le Seigneur des Anneaux, parce que le merveilleux y est très dilué dans l'aventure, la géographie et les évocations historiques fictives.

La poésie, sans doute un point fort de votre récit, m'ennuie généralement beaucoup, hélas. Je n'aime pas du tout Rimbaud, par exemple. J'adore pourtant quelques poèmes comme Les Phares de Baudelaire, la Ballade des pendus de Villon et Les Djinns de Victor Hugo, sans doute à cause d'une certaine violence émotionnelle et parce qu'ils ne sont pas trop long.   

Vous l'aurez deviné, je ne suis pas le lecteur qu'il vous faut.

Avec tous mes encouragements, cependant.

Hors ligne Robert-Henri D

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Re : Les Iles songeuses et la guerre
« Réponse #5 le: Hier à 12:11:11 »
Merci pour ce partage et pour les précisions données sur vos goûts littéraires.
Il se peut en effet de n'être pas très sensible au merveilleux ni à la poésie, sauf lorsqu’elle est brève, percutante ou violente.
Je regrette que vous choisissiez aussi de contourner la vraie raison d'être de ce forum d'aide à l'écriture en limitant sa fonction ; espérant toutefois; que votre texte trouvera davantage d’écho auprès de lecteurs dont les affinités littéraires se situent plus près de votre univers.

Bonne journée.
« Modifié: Hier à 13:52:22 par Robert-Henri D »
PLUMA IN ASCESI ATTOLLITUR, UBI SCRIPTURA SINE ANIMA CONTRAHITUR.

La plume en ascèse s’élève là où l’absence d’âme rétrécit l’écriture.

 


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