La pluie n'avait pas cessé de la journée, les rues de Paris s'étaient vidées de toute âme qui vive. Après la canicule, la tempête menaçait. Au loin l'orage grondait, les éclairs zébraient un ciel noir de fin d'été. Marie attendait assise à l'arrêt de son autobus, la journée avait été longue au magasin, peu de monde, sa chef de mauvaise humeur et les quelques clientes qui ne venaient que pour s'abriter des bourrasques de vent et de la pluie persistante.
Seule et perdue dans ses pensées, elle sentit quelque chose bouger à ses pieds. Elle sursauta : un rat énorme la regardait fixement. Elle réprima un cri de peur, mais resta figée, les yeux dans ceux de l'animal. Il semblait vouloir lui parler. Elle sentit quelque chose de particulier, elle savait instinctivement qu'il ne lui voulait aucun mal.
— N'aie pas peur, Marie.
Elle se redressa d'un coup, balaya la rue rapidement et ne vit personne.
Le rat remua ses moustaches.
— Je m'appelle Gildas. Nous avons besoin de toi Marie.
Marie regarda de nouveau autour d'elle. Personne. Seulement la pluie et le grondement de l'orage.
— Qui ça, nous ? C'est toi qui parles ? Mais tu es un rat !
— Ceux qui vivent en dessous et oui je suis un rat et tu peux m'entendre, rares sont les humains capables d'entendre les animaux. Tu en fais partie.
Gildas disparut sous une grille d'égout. Marie hésita, puis le suivit, et, étrangement put se glisser sans problème.
Elle découvrit sous Paris un monde dont elle n'avait jamais soupçonné l'existence. Dans les anciennes champignonnières, derrière les galeries oubliées, vivait un peuple entier. Ils cultivaient des champignons, récupéraient ce que la ville abandonnait et connaissaient les souterrains mieux que personne.
Ils vivaient là depuis des générations.
Une vieille femme s'approcha et interrogea Gildas :
— C'est elle ?
— Oui répondit l'animal.
— Pourquoi ne remontez-vous pas ? demanda Marie en s'adressant à la dame.
Elle baissa la tête.
— Parce que nous ne savons plus vivre là-haut.
La réponse surprit Marie.
— Vous êtes pourtant des humains.
— Peut-être. Mais ceux d'en haut ne nous reconnaîtraient pas.
À cet instant, un grondement sourd se fit entendre. De l'eau commençait à s'infiltrer dans la galerie.
La panique gagna le village souterrain.
Marie comprit qu'ils n'avaient pas beaucoup de temps.
— Il existe une sortie ?
Gildas hocha la tête.
— Mais elle est condamnée depuis longtemps.
Avec les habitants, ils dégagèrent les pierres une à une. L'eau montait, les enfants pleuraient, certains habitants refusaient de partir.
Enfin, une ouverture apparut.
Derrière se trouvait la lumière et le soleil. Le vrai Paris, celui des rues et des immeubles et de la foule pressée.
Marie regarda les sousterrains sortir avec précaution. Ils s'arrêtaient devant chaque voiture, chaque vitrine, chaque réverbère comme s'ils découvraient un monde étrange.
Une petite fille leva les yeux vers le ciel.
— C'est ça, le soleil ?
Marie sourit.
— Non. C'est la Lune, mais tu le verras demain.
Elle les conduisit dans un vieux bâtiment abandonné qu'elle connaissait près du magasin. Personne ne l'occupait depuis des années. Ils y passèrent la nuit.
Au matin, Marie retourna travailler. Sa patronne lui reprocha son retard.
Marie ne répondit pas et tendit une lettre de démission. Sans aucune autre explication elle quitta le magasin. Elle avait désormais une autre mission.
Les premiers jours furent pourtant difficiles. La lumière blessait les yeux des habitants et les bruits de la ville les terrorisaient. Ils refusaient de sortir et demandaient que les volets restent fermés.
Marie ne les força pas. Elle les approvisionnait en tout, le bâtiment offrait la sécurité et l'hygiène, c'était d'anciens bains douches publics.
Chaque matin, elle ouvrait un peu plus les fenêtres. Puis elle les emmena dans la cour, quelques minutes seulement. Ils découvrirent l'herbe, les arbres, le vent et les oiseaux avec cette méfiance de l'inconnu.
Peu à peu, les enfants furent les premiers à oser sortir.
Un matin, la petite fille qui avait confondu la Lune avec le soleil s'approcha de Marie.
— Est-ce qu'on peut aller plus loin aujourd'hui ?
Marie sourit.
— Jusqu'au bout de la rue, si tu veux.
Petit à petit, ils s'aventurèrent plus loin, saluant les gens qu'ils croisaient.
Les adultes suivirent lentement, certains restant encore près de la maison, d'autres avançant de quelques pas supplémentaires. Ils apprirent à traverser une rue, à prendre un autobus, à entrer dans une boulangerie. Chaque découverte était une aventure.
Mais Marie comprit qu'il ne fallait pas les précipiter. Ils avaient vécu sous terre pendant des générations. Le monde extérieur ne pouvait pas devenir leur monde en quelques semaines.
Certains ne voulaient toujours pas aller plus loin. D'autres commencèrent à travailler dehors, à rencontrer des gens, à découvrir cette vie qu'ils avaient crue impossible.
Un soir, Gildas et Marie étaient assis dehors près des jardins, l'un complice de l'autre.
— Tu crois qu'un jour ils seront tous intégrés ? demanda Gildas.
Marie regarda les lumières de la ville.
— Peut-être. Mais rien ne presse.
Derrière eux, les enfants jouaient dans le jardin sous les derniers rayons du soleil.
Pour la première fois, personne ne cherchait à les faire rentrer.
Ils avaient encore un pied dessous, un autre dessus.
Non rien de presse.