Voici le dernier.
Dans ce chaos civilisationnel, je deviens malgré moi une sorte de prophète, un pont entre l’Avant et l’Après…un catalyseur parmi une poignée d’autres triés sur le volet pour limiter la casse causé par la crise des Mots ; ce qui me rend unique cependant, c’est cet accès qu’on me confis au dernier livre qui n’est pas encore altéré… Mais avec cet honneur que l'on me fait, je dois prendre l’immense part de responsabilité qui en découle… Car ce livre, n’est pas le plus anodin écrit par la main de l’Homme, bien au contraire…
Lorsque je le regarde, là, posé devant moi, il ne diffère en rien des milliers d’autres que je connais et que je garde précieusement en mémoire afin de transmettre leur contenu aux générations suivantes… Non… Mon érudition me piège et me fait douter… J’ai une idée très précise de ce qui se trouve dans ses pages et rien ne me donne envie de laisser de telles horreurs imprégner mon esprit… Rien qu’en m’imaginant tourner la couverture j’en ai des frissons à m’en faire dresser les poils, j’en sue même à grosses gouttes… Les battements de mon cœur résonnent dans mes tempes et m'empêchent de me concentrer sur ma mission…
De l’autre côté de la porte, le craquement d’un briquet m’interpelle et déclenche chez moi une envie irrépressible de fumer ; c’est amusant de constater à quel point le cerveau se rattache à de tout petits détails… C’est sûrement un membre du personnel qui s’en grille une, et je dois avouer qu’il a bien raison… Je vais en faire autant… Je prends le temps d’absorber la première bouffée, elle me permet de me rattacher au moment présent, sans passé ni futur… Je parviens à me recentrer sur mon objectif.
Avec vigilance et crainte, je dirige mes doigts sous la couverture… Lourde du poids de la folie des Hommes, je mets toute ma force mentale pour tenter de soulever cette chape de plomb… J’ai l’impression qu’elle pèse une tonne… Et lorsque j’arrive enfin à la séparer des autres pages, le craquement de la rainure résonne en moi comme un coup de fusil... Je lâche immédiatement, la laissant retomber avec fracas… Quelle merde… Il faut que ça tombe sur moi…
Je suis convaincu que rien n’arrive par hasard. Si nous sommes victime de ce maléfice, cette punition divine, cet Armageddon, c'est que nous sommes coupables de méfaits, et rien n’est plus vrai si nous daignons prendre du recul vis-à-vis du comportement que nous adoptons depuis des siècles envers le vivant… Dorénavant, les mots nous sont retirés…
On l'appelle le mal des Mots, ce mal qui efface les mots de leur support dès lors qu’ils sont lus ou entendus. Afin de sauvegarder le maximum d’informations et pouvoir ainsi les transmettre aux générations suivantes nous devons, moi et d'autres, lire et retenir l’ensemble de la littérature mondiale pour la restituer ensuite sous forme de chant… Situation extrêmement paradoxale pour des civilisations dites « avancées » de devoir revenir à une méthode de transmission considérée comme primitive… Ça me fait presque sourire… Le problème c’est que je suis moi aussi dans la boucle… Et ça, c’est beaucoup moins marrant.
Le temps passe… Il s’écoule inlassablement, m’entraînant avec lui au bout de l’aventure… J’écrase ma cigarette… Il est temps de passer à l’action…
[...]
Après plusieurs heures… Je récupère mon paquet de clopes et mon briquet… Me lève de cette chaise qui me fait mal au cul… Tourne les talons sans lui porter un dernier regard… Et sort de la pièce… Je ferme la porte, puis m’en grille une dernière… Le crépitement du tabac se consumant dans le tube résonne en écho avec celui qui émane de la pièce…
C’était le dernier.