Bonsoir,
Cela fait un petit moment que je n'ai pas publié ici ! J'ai écrit un éditorial, comment le trouvez-vous ? Merci pour vos retours, ils sont précieux.
Emile de Girardin, l’artisan oublié de la loi sur la liberté de la presse
Face aux défis politiques et technologiques, la liberté d’expression s’érode à mesure qu’elle apparaît d’autant plus prégnante pour les prochaines décennies. 145 ans après le vote de la loi du 29 juillet 1881, retour sur le pionnier qui transforma durablement la presse française.
Acheter un journal en kiosque est aujourd’hui un acte de résistance. Les GAFAM drainent l’information et la rétribuent sans coup férir. Depuis le 22 juillet 2026, l’outil IA Overviews de Google agit comme une espèce de fast-food informationnel : l’internaute pioche, prend et s’en va. Plus besoin de cliquer. Résultat ? Les médias traditionnels sont délaissés, certains éditeurs américains accusent déjà une baisse de fréquentation autour de 40 %. Parallèlement, le groupe français EBRA est contraint de procéder à des coupes budgétaires ; des journalistes sont mis sur le carreau, les journaux survivent. La presse mondiale est en état d’asthénie, tandis que les réseaux sociaux culminent. Qu’il est loin l’âge d’or des titres de presse. Emile de Girardin pourrait vous en parler : il en a fondé une dizaine. Sa vie a ceci de romanesque qu’il s’est marié avec Delphine Gay, la fameuse écrivaine adulée de Victor Hugo ; qu’il est devenu député (deux fois) à force d’abnégation ; enfin qu’il exerça ses tentacules de pieuvre sur tous ces mondes comme seul un millionnaire peut le faire.
De la publicité à la libertéEmile de Girardin a toujours un coup d’avance, c’est d’ailleurs la raison première de son succès. En 1836, La Presse paraît. Girardin possède déjà une expérience solide de la presse écrite : il a fondé La Mode en 1828, Le Voleur et Le journal des connaissances utiles en 1831… Mais c’est véritablement La Presse qui a libéralisé le monde des journaux. En accueillant la publicité comme nerf de la guerre, le magnat de la presse établit un nouvel ordre économique. Les publicistes s’arrachent les contrats, Girardin diminue le coût de fabrication et divise par deux le prix de vente annuel, fixé à 40 francs. Pendant ce temps-là, les recettes grimpent très vite. Un flair, oui ; une connaissance aiguë du monde dans lequel il évolue, surtout. Car l’homme agit au gré des soubresauts politiques. Les Trois Glorieuses en 1830, la Révolution de 1848 et la Commune de 1871 sont tant d’opportunités de faire couler l’encre. Si Girardin a préparé le terrain de la loi du 29 juillet 1881, c’est aussi parce qu’il a senti le vent tourner. La débâcle de Sedan fait de Napoléon III, farouche ennemi de la presse, prisonnier de guerre. La Proclamation de la République voit Thiers devenir son président le 17 février 1871. Bien que les liens n’aient jamais été cordiaux entre eux, Girardin et Thiers s’accordent pour démuseler progressivement les journaux. Dix ans plus tard, Jules Grévy endosse de grandes lois, telles que les lois Jules Ferry, mais aussi la loi sur la liberté de la presse. Devant une Assemblée remplie, Emile de Girardin, alors septuagénaire, prononce un discours des plus éloquents. « La presse sans l’impunité, ce n’est pas la presse libre, c’est la presse tolérée ayant pour juge l’arbitraire. » Un siècle et demi plus tard, l'arbitraire ne porte plus forcément un uniforme : il prend parfois les traits d'un algorithme. Une démocratie peut-elle durablement vivre d'une information que ses citoyens ne vont plus chercher ?