Le labo n°8
I
L’air était épais, métallique, traversé de fumées montant des chaudières alchimiques. Une odeur de rouille et de soufre, entêtante, presque vivante, emplissait l’endroit.
Un automate de laiton, gros comme un poing, traversait la salle en portant une éprouvette entre ses pinces. Sur une paillasse, trois scarabées mécaniques épongeaient une flaque d’acide, leurs pattes cliquetant sur le métal. Une araignée de cuivre, suspendue au plafond, recousait un câble rompu, fil après fil, patiente. Dans une fissure du mur, une forme segmentée disparut sans un bruit.
Le plancher vibrait légèrement à chaque pulsations des chaudières. Quelque part, une soupape expira un jet de vapeur. Des chaînes raclèrent contre une poulie. Un soufflet gonfla, puis retomba. Les fioles, sur leur étagère, tintèrent imperceptiblement lorsque le moteur principal changea de régime.
Le laboratoire respirait.
Des cuves de verre baignaient la pièce d’une lueur verdâtre, fêlées par endroits, rafistolées à la résine noire. Sur l’une d’elles, une plaque de métal plus récente que le reste masquait une ancienne fracture. Des traces de brûlure noircissaient le mur juste en dessous – un échec, sans doute, qu’on n’avait jamais nettoyé.
Dans l’une des cuves, un corps flottait, les yeux mi-clos. Il eut un mouvement. Involontaire. Comme si la chose, seule, tentait de prendre vie. Le Chimiste l’observait depuis des heures, immobile derrière sa table couvert de fioles et de parchemins. Sous les lentilles grossissantes de son masque, ses yeux ne cillaient pas.
Il tourna une valve.
Un liquide brunâtre s’engouffra dans les tubes en sifflant, et le corps se contracta dans son bain. Les yeux s’ouvrirent – une seconde, deux – puis se refermèrent. Le Chimiste s’était approché, son masque presque collé à la paroi. Ils s’étaient vus, l’un et l’autre. Il laissa échapper un soupir rauque.
Ses doigts coururent sur le journal ouvert. Des formules, des diagrammes d’organes, des annotations sur la densité osseuse. En marge d’une page, une écriture tremblée, répétée trois fois :
la copie parfaite ne suffira pas sans l’âme.
Plus loin, sur une étiquette collée à une éprouvette vide : sujet 19 :
toujours incapable de rêver. Sur une caisse de matériel, tracé au marqueur gras :
ne plus jamais utiliser le cobalt. Sur un mur, gravé au couteau, presque effacé :
échec n°143.
Cela servira, pensa-t-il, sans savoir à quoi. Il ne jetait jamais rien. Il finissait toujours par manquer d’un organe.
Un exosquelette reposait contre le mur de pierre brute, sous une lampe à la lumière crue. Huit pattes repliées, comme un arachnide endormi. Leur surface noire et moite, striée de circuits, portait des symboles gravés à la main, encore luisants d’huile. Les symboles empêchaient l’alliage de se désagréger.
Le Chimiste passa sa main gantée sur le métal. Des marques entouraient les points d’attache – là où chaque patte viendrait se souder à sa propre chair. Il ne manquait qu’une offrande. Ce serait lui. Les robots chirurgiens attendaient déjà, programmés, immobiles dans un coin.
Un sourire effleura ses lèvres sous le masque.
Au centre de la pièce, un anneau de métal tournait lentement sur son axe, gravé de runes bleutées. Des câbles y convergeaient depuis un moteur qui bourdonnait dans l’ombre. L’énergie, là-dedans, était presque vivante. Il ajusta une manette. Un éclair traversa l’anneau. Le portail grésilla, trembla, et disparut dans une décharge bleue, aussi vite qu’il était apparu.
Sans émotion, le Chimiste nota quelques ligne sur son carnet. Rien de plus.
Un parchemin pendait près du cadre, couvert de calculs en triple colonne. Une seule phrase s’en détachait, tracée à l’encre noire : la Dame en Noir exige une porte. J’en forgerai la clef.
Il n’y prêta pas attention plus longtemps que ça.
Une mouche mécanique passa devant son visage, l’abdomen fait d’une ampoule qui pulsait faiblement au rythme du portail. Une libellule aux ailes gravées de runes se posa sur le bord d’une cuve.
Le laboratoire n’était pas une pièce. C’était une église. Les cuves, ses vitraux. Les chaudières, ses orgues. Les automates, ses servants de messe. Et lui, penché sur son journal, son grand prêtre.
En passant devant une dernière cuve, le Chimiste ralentit. Le clone à l’intérieur ouvrit les yeux – plus grand que les autres, plus abouti. Son regard le suivit, un instant, à travers le verre et le liquide. Puis les paupières se refermèrent.
Le Chimiste sourit. Il jeta un dernier regard vers l’exosquelette, l’arachnide encore inerte contre le mur, avant de quitter la salle en silence.
II
Le labo ne cessait jamais vraiment de fonctionner.
Les chaudières soufflaient leur haleine de métal brûlé. Des automates de laiton passaient d’une paillasse à l’autre, une éprouvette entre leurs pinces. Une araignée de cuivre reprenait patiemment la couture d’un câble rompu pendant que, plus loin, une mouche mécanique décrivait des cercles autour d’une lampe.
Suspendus au plafond, des encensoirs diffusaient lentement leurs fumées d’oliban, de benjoin et de copal, comme si le laboratoire hésitait sans cesse entre la cathédrale et l’usine. Le Chimiste ne leva pas les yeux.
« Tu es là, Vik ?
- Oui. »
Tac. La balle du gamin rebondit contre une dalle.
« J’aime bien venir ici.
- Je sais. »
Tac.
Tac.
Le Chimiste ajusta une pipette au-dessus d’une pierre noire enfermée dans une enceinte de verre. À chaque goutte, de minuscules éclairs parcouraient sa surface avant de s’éteindre.
« Pourquoi tu fais tout ça ?
- Parce que personne ne l’a encore fait. »
Tac.
« Ce n’est pas une réponse.
- C’est pourtant la seule qui m’intéresse. »
Le garçon haussa les épaules.
« Et les symboles sur les murs ?
- Ils empêchent certaines choses d’entrer.
- Ou de sortir ?
- Les deux. »
Le silence dura quelques secondes. Seules les soupapes continuaient leur respiration régulière. Tac.
« Pourquoi le carbone ? »
Cette fois, le Chimiste leva enfin la tête.
« Regarde autour de toi. Le papier. Le bois. Ta peau. Le charbon. Le diamant. Tout cela est fait du même acteur. Il change simplement de costume. »
Vik fronça les sourcils.
« Et la Pierre ?
- Elle refuse ce costume. »
Le Chimiste observa quelques instants les chiffres qui défilaient sur un écran.
« Le carbone veut créer la vie. Cette Pierre refuse obstinément de vivre avec lui. Comme si la matière elle-même s’opposait à sa propre nature. »
Il marqua une pause.
« Une trahison de la matière. Voilà ce que je cherche à comprendre. »
Tac.
« Six protons. Six neutrons. Six électrons. Ca fait le nombre de la Bête, non ? »
Le Chimiste eut un sourire.
« Les hommes voient le Diable. Moi, je vois un atome. Dis-moi lequel de nous deux est le plus superstitieux. »
Vik éclata de rire.
« Pourtant, dans le monde de Bil, tout le monde en a peur.
- Les religions placent souvent des monstres devant les portes qu’elles souhaitent garder fermées. Les scientifiques, eux, ouvrent la porte malgré les monstres. »
Le garçon réfléchit.
« Et si les monstres existaient vraiment ?
- Alors nous aurions enfin quelque chose de nouveau à étudier. »
Tac. La balle revint rouler jusqu’aux bottes du Chimiste. Il la ramassa et la rendit à l’enfant sans même le regarder.
« La science et la magie, c’est pareil ? »
Le Chimiste reprit ses manipulations.
« Toute magie finit par devenir une science. Toute science inconnue ressemble à de la magie. La différence n’est qu’une question de vocabulaire. »
Il versa quelques gouttes dans la chambre d’expérimentation. La pierre vibra. Ses mains tremblèrent légèrement.
« Tu as peur ? »
Le Chimiste s’immobilisa.
« Non. Je respecte ce que je ne comprends pas encore. »
Cette réponse sembla satisfaire l’enfant. Pendant quelques minutes, seuls les automates travaillèrent. L’araignée acheva sa réparation. Une libellule de cuivre vint se poser sur une cuve avant de repartir.
« Pourquoi tu veux comprendre cette pierre ? »
Le Chimiste resta silencieux. Longtemps. Puis il répondit presque pour lui-même :
« Parce que rien n’apparaît par hasard. Chaque loi cache une intention. Chaque atome cache un choix. Si je découvre pourquoi la matière a été écrite ainsi, alors je saurai aussi qui l’a écrite. »
Tac.
« Et après ?
- Après…
Le Chimiste eut un sourire presque enfantin.
« Je vérifierai si l’auteur s’est trompé. »
Le laboratoire sembla retenir son souffle. Même les automates s’étaient arrêtés. Puis les chaudières reprirent leur grondement. Le Chimiste leva enfin les yeux. Vik avait disparu. Seule sa balle continuait de rebondir dans un couloir voisin. Tac. Tac. Tac. Le Chimiste resta immobile quelques secondes. Puis il reprit ses calculs.
Comme si l’enfant n’avait jamais existé.