On appelait ça l'accident des fleuves.
Le terme figurait sur les cartes depuis près d'un siècle, sans que personne ne sache vraiment qui l'avait inventé. Les géographes parlaient de confluence. Les ingénieurs préféraient « point de rencontre ». Mais, les habitants des vallées continuaient à employer cette expression étrange, comme s'il s'agissait d'un drame ancien dont la mémoire s'était dissoute dans l'eau.
Tout commençait très haut dans la montagne.
Le torrent naissait sous les glaciers d'un massif alpin. Il bondissait de roche en roche avec comme s'il était vivant. Son eau était froide, nerveuse, indépendante. Les capteurs installés dans son lit révélaient des anomalies que les scientifiques ne parvenaient pas à expliquer : des fluctuations temporelles minuscules, des retards de quelques milliardièmes de seconde entre la chute d'une goutte et son impact sur la pierre.
Rien de dangereux.
Rien, jusqu'à la rencontre avec le fleuve.
Le fleuve traversait la plaine sur des centaines de kilomètres. Large, lent et profond, il était aussi calme que le torrent était fougueux. Ses eaux charriaient les souvenirs de villes entières et les sédiments d'anciens lacs. Les chercheurs affirmaient même que son courant conservait une forme de mémoire physique, une empreinte des paysages qu'il avait traversés.
À l'endroit où le torrent rejoignait l'Erdan, les instruments devenaient fous.
Les mesures de débit restaient normales. La température aussi. Pourtant, chaque année, au début de l'été, lorsque la fonte des neiges atteignait son maximum, un événement se produisait.
Le torrent paraissait hésiter.
Sur plusieurs mètres, son eau cessait de se mélanger au fleuve. Les deux courants glissaient côte à côte comme deux matières incompatibles. Une frontière translucide apparaissait entre eux, visible seulement à certaines heures du jour. Les anciens prétendaient qu'on pouvait y apercevoir des images diffuses.
Ils avaient raison.
Lorsque les premiers drones d'observation furent envoyés sur place, ils enregistrèrent des scènes improbables : des silhouettes marchant sur des berges qui n'existaient plus, des villages engloutis depuis des décennies, parfois même des versions légèrement différentes du paysage présent.
Comme si le torrent apportait avec lui une autre image du monde.
L'hypothèse qui finit par s'imposer était simple et absurde à la fois. Le torrent, né dans les profondeurs du glacier, traversait une zone où l'espace et le temps se déformaient faiblement sous l'effet d'un ancien phénomène géologique. Son eau accumulait alors des fragments de futurs possibles. Le fleuve, lui, transportait la mémoire du passé.
À leur rencontre, les deux histoires entraient en collision.
L'accident des fleuves n'était donc pas un accident d'eau, mais un accident de temps.
Chaque été, pendant quelques heures, le passé et les futurs envisageables se heurtaient dans le remous de la confluence. Les images aperçues n'étaient ni des visions ni des fantômes : seulement des possibilités emportées par les courants.
Les autorités installèrent des barrières. Les chercheurs bâtirent des laboratoires. Des touristes arrivèrent du monde entier.
Mais, le torrent continua de descendre des montagnes avec la même fougue sauvage, et le fleuve poursuivit sa lente traversée de la plaine.
Aucun des deux ne semblait se soucier de l'étrange phénomène qu'ils avaient créé.
Comme si, depuis toujours, les rivières savaient des choses que les hommes n'avaient pas encore apprises.
Chaque année, lorsque revenait la saison des fontes, les eaux se retrouvaient au même endroit, dans un immense murmure de pierre et d'écume.
Alors survenait, une fois encore, l'accident des fleuves.