La journée s'achève et le silence se fait dans les salles du musée. Jane aime flâner dans les couloirs, offrir un sourire à chaque tableau, ce sont ses amis depuis dix ans. Elle en connaît les moindres détails, chaque personnage lui est cher. Elle les aime et elle est sûre qu'ils lui rendent cet amour au centuple. À chaque passage, elle sent leur regard la suivre tandis qu'elle glisse ses pas sur le sol pour ne pas réveiller les âmes oubliées. Jane quitte le bâtiment et emprunte la rue pour remonter chez elle. Elle est anxieuse et ignore réellement pourquoi.
Il y a un tableau devant lequel elle s'attarde chaque soir, les autres en sont jaloux mais apprécient tellement Jane que jamais ils ne lui porteront tort. La journée, ils sont sages et se comportent avec dignité, les amateurs de peinture ne sauraient être dérangés dans leur contemplation. C'est un tableau d'un illustre inconnu qui, logiquement, ne devrait pas être exposé ici. Jane est tombée sous le charme de ce paysage de montagne, un peu naïf, mais portant en lui l'âme du peintre qui l'a créé. Ce tableau pour elle est vivant, plus vivant que tous les autres. Parfois elle découvre de nouveaux détails, elle en est certaine, ils étaient absents hier. Cette peinture évolue au fur et à mesure des jours qui passent.
Le vert des sapins, l'ocre des roches et l'écharpe blanche sur les monts, cette nuit elle en rêve. Elle se voit, dans le tableau, parcourant les sentiers. Tiens ! Celui-ci n'était pas tracé hier, et la roche est passée de l'ocre au rouge sang.
Elle se réveille en sursaut, le cœur battant. Sans même prendre le temps de déjeuner, elle s'habille à la hâte et court vers le musée, angoissée, rien n'est normal depuis quelques jours.
Elle pousse la porte avec précaution et enfile les couloirs du monument jusqu'à ce fameux tableau.
Il est là, posé sur son chevalet, comme s'il attendait qu'elle vienne. Elle s'approche lentement, presque avec appréhension, puis elle se ravise. "Je deviens folle", pense-t-elle, ce tableau est sans vie ! Comment un tableau peut-il évoluer sans la touche du maître ?
Alors qu'elle reprend ses esprits, elle remarque une petite tâche sur le sol… rouge. Son rêve ! C'est son rêve. Elle se voit dans le tableau courant sur le sentier : elle semble pourchasser une ombre. L'ombre du peintre, celui qui, un soir d'hiver, a déposé ce tableau dans l'entrée du musée avant de disparaître sans laisser de trace.
Elle se penche davantage et scrute la toile, elle découvre une petite maison cachée au cœur de la futaie.
Derrière les carreaux d'une fenêtre, une silhouette se dessine peu à peu. Comme si la peinture devenait réalité, comme si elle remplaçait la pièce, comme si tout était réel.
Les contours de la toile s'effacent progressivement. Le cadre disparaît. L'odeur du bois humide remplace celle du musée. Jane cligne des yeux, mais la salle n'est plus là.
Au bout du chemin, elle découvre une petite maison en bois, des fenêtres aux rideaux en dentelle blanche, une porte avec un heurtoir comme au siècle dernier. Le chemin s'arrête juste devant cette porte.
Elle frappe.
La porte s'ouvre doucement.
Une voix s'élève du fond de la pièce :
— Entre, Jane, je t'attendais.