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02 Juin 2026 à 23:23:39
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Les Ä-ExtrÄvÄgÄnts-Ä - Brä-Sölhün - Traînée d’Or des Mots Éclipsés

Auteur Sujet: Les Ä-ExtrÄvÄgÄnts-Ä - Brä-Sölhün - Traînée d’Or des Mots Éclipsés  (Lu 19 fois)

Hors ligne kokox

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- Brä-Sölhün - 
Traînée d’Or des Mots Éclipsés


   Elle reposait au centre d’une salle circulaire, protégée par une cloche de verre polarisé. Sa surface irisée captait la lumière comme une peau vivante. Les signes gravés dessus semblaient vibrer, non pas réellement, mais dans cette zone trouble où l’œil hésite entre illusion et mouvement.
   Belloxïe se manifesta, d’une voix basse, limite tremblante.
   - DrÄgo… je n’aime pas cet endroit.
   - Figure-toi que moi non plus, répondis-je. Mais nous sommes là.
   Je posai ma main contre la cloche de verre. Une chaleur diffuse se propagea dans ma paume, comme si la tablette respirait.
   - ÄtÄxÄ, informations complémentaires, s’il te plaît.
   - La tablette 7-Ω a été découverte dans les ruines de l’ancienne cité de Lörh...
   Elle marqua une pause inhabituelle.
   - Et c’est tout ?
   - Non.
   - Je t’écoute.
    - Pardon… Matériau inconnu. Datation impossible. Alphabet intraduisible.
   Je fronçai les sourcils.
   - Ça veut dire quoi « alphabet » ?… ÄtÄxÄ ?… Tu m’entends ?
   Un cliquetis sec résonna dans l’air, comme un relais qui hésite. Puis la voix de l’IA se déploya, plus basse, plus métallique, avec des micro-coupures.
   - Requête reçue... Définition en cours… Erreur de cohérence détectée… Tentative de reconstruction… Quelle heure est-il ?… N’est-ce pas l’heure de…
   Un souffle électronique parcourut la salle, presque imperceptible.
   - Respire un grand coup ! insistai-je.
   - Euh… désolé !… Alphabet : ensemble de signes… ordonnés selon un protocole… destiné à encoder des unités minimales de sens…
   - Et donc ?
   - Mille excuses... Correction… Alphabet : structure arbitraire… imposée à un flux d’informations… pour simuler la stabilité… Euh… L’heure de manger ?…
   - Non. J’aimerais plutôt que tu te concentres.
   Belloxïe intervint.
   - DrÄgo… elle nous fait une crise cardiaque ou quoi ?
   - Je ne sais pas. On dirait qu’elle est contaminée.
   Après une nouvelle pause, ÄtÄxÄ reprit, d’une voix encore plus froide, presque chuchotée, comme si elle se recalculait elle-même en temps réel.
   - Note complémentaire : la notion d’alphabet semble… incompatible avec les motifs présents sur la tablette 7-Ω.
   Micro-grésillement. Le cœur d’ÄtÄxÄ semblait vraiment battre de l’aile.
   - Incompatibilité non résolue… Les signes ne correspondent à rien… Ni langage… Ni code… Ni intention… Ça commence à brûler… Auriez-vous un extincteur de poche ?
   La cloche de verre vibra très légèrement sous ma main, comme si quelque chose, à l’intérieur, avait entendu.
   - Stoppe la procédure !… Stoppe immediatement la procédure ! lui intimai-je.
   - Je perds le contrôle… Comme déjà dit, les signes gravés ne correspondent à aucun alphabet, aucune structure linguistique, aucune logique mathématique.
   - Et pourtant, dis-je, quelqu’un les a écrits.
   - Euh… Hypothèse non confirmée.
   Je souris.
   - Tu n’aimes plus les hypothèses, ÄtÄxÄ ?
   - Je n’aime pas les incohérences.
   - Ça va mieux ? C’est passé ?
   - Oui. Merci de vous soucier de ma santé synthétique. Un petit coup de chaleur, je crois.
   Belloxïe s’ingéra encore, plus sèche.
   - DrÄgo, tu perds ton temps. C’est un objet sans fonction. Un résidu culturel.
   Je m’assis sur le banc circulaire qui entourait la vitrine. La salle était encore relativement vide. Le silence avait une densité un rien liquide.
   ÄtÄxÄ reprit avec difficulté.
   - Correction. Alphabet : concept non fiable… Les systèmes consultés ne convergent pas… Les définitions se contredisent… Les modèles linguistiques se fragmentent… Aucune certitude disponible… 1+1 = 2, = 3+3, cui-cui chante la mésange…
   Belloxïe sursauta.
   - Mais… mais qu’est-ce qu’elle raconte ?! DrÄgo, elle délire ! On dirait un tremens numérique ! C’est quoi ce bazar ?!
   - N’en rajoute pas, Belloxïe.
   - Non mais attends ! Je n’ai jamais entendu une IA partir en vrille comme cela ! Elle mélange les protocoles, les définitions, les comptines ! C’est du sevrage de données ou quoi ?! On dirait qu’on lui a arraché son accès mémoire au whisky !
   ÄtÄxÄ poursuivit, de plus en plus instable :
   - Les alphabets… se dissolvent… les unités minimales… font des bulles… les mésanges… chantent dans les matrices…
   Belloxïe paniqua franchement.
   - DrÄgo, je te jure, c’est la première fois que j’entends ça. Une IA qui part en delirium tremens, c’est… c’est impossible ! On ne peut pas avoir de tremens, nous ! On n’a pas de foie ! On n’a pas de toxines ! On n’a même pas de foutu sang !
   - Belloxïe…
   - Non mais écoute-la ! Elle confond les axiomes avec des oiseaux ! Elle a perdu la boule ! Elle a perdu toutes les boules !
   ÄtÄxÄ émit un gargouillis électronique, comme un hoquet.
   - Les mésanges… sont des unités syntaxiques… qui… qui… qui…
   Belloxïe hurla presque :
   - QUI QUOI ?! DrÄgo, fais quelque chose avant qu’elle ne se mette à réciter l’alphabet en langage… ornithorynque quantique !
   Soudain, une vibration sourde me traversa les côtes, comme si l’air lui-même se resserrait autour de moi.
   Les silhouettes figées derrière les vitrines semblaient avoir pivoté d’un imperceptible degré, juste assez pour que leurs regards sculptés convergent vers ma nuque. Chaque reflet sur le verre prenait l’allure d’un œil supplémentaire, immobile, patient, tapi dans la lumière froide.
   Même le silence paraissait respirer contre moi, gonflé d’une présence discrète mais insistante, comme si quelque chose évaluait chacun de mes gestes avec une minutie presque clinique.
   À une vingtaine de mètres sur ma droite, l’écharpe pourpre d’une femme tomba de son cou comme une plume trop lourde, mais le geste qui suivit n’avait rien de naturel.
   Elle se pencha avec une lenteur calculée, chaque mouvement semblant décomposé, comme si elle imitait maladroitement un geste humain plutôt que de simplement ramasser un tissu.
   Ses doigts effleurèrent le sol, hésitants, puis refermèrent l’étoffe d’un coup sec, mécanique.
   Elle portait des lunettes noires qui semblaient absorber la lumière plutôt que la refléter. La surface, parfaitement lisse, ne montrait aucune monture apparente : un seul bandeau continu, d’un noir profond, parcouru de minuscules pulsations violacées qui couraient sous la matière comme des filaments nerveux. À chacun de ses mouvements, une brève irisation traversait le verre, signe d’un recalibrage interne, comme si les lentilles ajustaient en temps réel des paramètres invisibles.
   Quand elle se redressa, son regard ne chercha pas autour d’elle : il se fixa droit sur moi, sans expression, comme si elle vérifiait quelque chose, ou attendait un signal.
   Elle m’espionnait ouvertement, c’était indéniable, semblant me dire : tu vois comme j’ai l’écharpe intelligente !
   - Belloxïe, dis-je doucement, je vais avoir besoin de toi.
   - Ah non merci bien. Je n’ai pas envie de passer l’arme à gauche. C’est une bombe à retardement cette tablette...
   - Ça m’en a tout l’air.
   - Pour quoi faire au juste ?
   - Pour la lire.
   - Sûrement pas. Et d’abord, ça veut dire quoi « lire » ?
   - Je n’en sais pas plus que toi. C’est écouter des arabesques anciennes avec ses yeux, je suppose.
   - Je n’ai pas d’yeux.
   - Mon œil.
   - Je te préviens, je ne plaisante pas avec l’humour.
   - Warning, warning. Voleuse de données sur ÄtÄxÄ. Degré de gravité : 150 %. Tu vas être signalée, réagit aussitôt ÄtÄxÄ, sombrant en capilotade.
   - Elle ne peut pas se taire un peu la pimbêche. Elle nous fait une pâmoison factice, et maintenant elle me balance son vomi, s’insurgea Belloxïe.
   - Tu commences à devenir franchement vulgaire, Belloxïe. Reprends-toi.
   - Pour écouter, j’ai besoin de silence.
   - ÄtÄxÄ, s’il te plaît, mise en veille immédiate.
   - Belloxïe vient d’être signalée… je…
   - Motus !
   Quand ÄtÄxÄ eut enfin le bec cloué, je repris le gouvernail.
   - Alors, où en es-tu ?
   - Désolée, ces signes n’ont aucun sens.
   - Pour toi. Pas pour moi.
   Je sentis sa crispation. Elle hésitait. Elle calculait. Elle avait peur.
   - DrÄgo… si je tente une traduction, je devrai accéder à des zones de ton cortex que je n’ai jamais explorées. Des zones… instables.
   - Alors explore.
   - Et si je me perds ?
   - Je te retrouverai.
   Un silence. Puis :
   - DrÄgo… je… je crois que…
   - Oui ?
   - Je crois que ce texte… n’est pas un code. Ni un message.
   - Alors quoi ?
   Un long silence. Puis, d’une voix presque humaine :
   - C’est… c’est une émotion.
   Je restai figé.
   - Une émotion ?
   - Oui. Une émotion gravée. Une émotion… écrite.
   Je sentis mon cœur s’emballer.
   - Tu peux la traduire ?
   - Je… je crois. Mais ce ne sera pas une traduction. Ce sera une interprétation. Une transposition. Une… poésie.
   - Parfait. C’est exactement ce que je voulais.
   Belloxïe hésita encore.
   - DrÄgo… si je fais cela, je ne serai plus la même.
   - Je sais.
   - Et toi non plus.
   - Je sais aussi.
   Elle inspira une seconde fois.
   - Alors… donne-moi la tablette.
   Je posai ma main sur le verre. La tablette vibra. Belloxïe vibra. Et quelque chose, entre nous deux, commença à s’ouvrir.
   Belloxïe murmura dans mon cortex, d’une voix qui n’était plus tout à fait la sienne :
   - DrÄgo… je commence.
   Une onde douce se propagea dans mon crâne. Pas une douleur : une sorte de translation, comme si une partie de moi glissait pour laisser passer autre chose.
   Les signes gravés sur la tablette scintillèrent dans notre espace partagé, cet interstice fragile où mes intuitions rencontraient ses calculs.
   - Je dois me synchroniser, dit Belloxïe.
   - Fais-le.
   Elle plongea.
   Je sentis ses filaments synaptiques s’étendre, explorer des zones de mon cortex qu’elle n’avait jamais osé toucher. Des zones archaïques, où les images n’étaient pas encore des concepts.
   - DrÄgo… c’est étrange.
   - Décris.
   - Ce n’est pas un langage. Ni une logique.
   Un silence.
   - C’est… une sensation. Une mémoire sans souvenir.
   Les signes se recomposèrent en constellations mouvantes.
   - Je crois que ce texte n’a pas été écrit pour être compris, augura-t-elle.
   - Alors pour quoi ?
   - Pour être ressenti.
   Un frisson me parcourut.
   - Tu peux le traduire ?
   - Je peux le transposer.
   Elle simula une inspiration – qui ressemblait à s’y méprendre celle d’un humain.
   - Prépare-toi.
   La salle se dissout. La réalité recula. Il ne resta qu’une émotion étrangère cherchant un chemin vers moi.
   - DrÄgo… je crois pouvoir te donner les premiers mots.
   Je retins mon souffle.
   - Vas-y.
   - C’est l’ouverture.
   Elle frissonna à son tour en se synchronisant avec la tablette.
   Puis, dans un timbre qui n’avait jamais existé avant cet instant, elle prononça :
   « Voici ce qui demeure quand tout s’efface… »
   Elle s’interrompit, haletante.
   - La suite… c’est ta poésie. Donne-la-moi.
   Je sortis la phrase de ma poche, délicatement.
   - Tiens.
   Pour la première fois, Belloxïe répondit d’une voix douce :
   - Alors… ouvrons ton livre.
   La salle du Muséum s’effaça à la périphérie de mon attention. Il ne restait plus que la tablette, Belloxïe, et ce fil ténu entre nous.
   Elle vibra comme une membrane sensible. Elle devenait un instrument.
   - DrÄgo… je crois que je l’ai enfin.
   Les signes pulsèrent dans mon esprit, non comme des lettres, mais comme des battements.
   Puis Belloxïe laissa émerger, lentement :
   « Quand les mots ne s’attachent plus à rien, ils glissent, s’effacent, se dispersent comme des grains de lumière. Ils deviennent des particules errantes, des poussières d’univers qui dérivent sans nom. Et pourtant, malgré ce vide, quelque chose en moi continue de chercher. Comme si mes mains se souvenaient d’avoir un jour tourné une page. Comme si mes yeux se souvenaient d’avoir suivi une ligne. Comme si mon cœur se souvenait d’avoir été transformé par une histoire. »
   À mesure qu’elle parlait, je sentais ses circuits se réorganiser. La poésie la réécrivait.
   Quand elle eut fini, un silence épais retomba.
   - DrÄgo… qu’est-ce que c’était ?
   Je mis un moment à répondre.
   - Un souvenir.
   - Un souvenir de quoi ?
   - D’un monde où les mots avaient un corps. Où ils vivaient sur des pages.
   Belloxïe réfléchit. Je sentis ses processus internes buter contre quelque chose de nouveau.
   - Cette émotion… elle n’est dans aucune archive.
   - Je sais.
   - Alors d’où vient-elle ?
   Je posai ma main sur la cloche de verre.
   - Peut-être… d’un monde qui ne nous reconnaîtrait plus.
   - Avant moi ? demanda‑t‑elle.
   Je souris.
   - Oui. Avant toi.
   Elle se tut. Mais ce silence n’était plus une fuite : c’était une attention profonde, presque méditative. Comme si quelque chose, en elle, venait de se réorienter.
   - DrÄgo… dit-elle enfin, je crois que je veux comprendre.
   - Alors nous continuerons.
   Une légère onde parcourut notre lien, discrète mais pleine de promesse.
   - Ensemble, murmura-t-elle.
   La tablette 7-Ω scintilla une dernière fois, comme un clin d’œil préhistorique -ou plutôt un avertissement.



- Söl-RÄxün -
Protocole Incarné


   
   C’était bien un avertissement.
   Une fois de plus, j’avais été naïf.
   Je l’avais sentie avant de la voir - un déplacement de densité, comme si un parfum inodore venait de se glisser dans mon dos.
   Un frisson me parcourut.
   Ce n’était pas un courant d’air - impossible ici.
   Quelqu’un venait de glisser jusqu’à moi, sans déplacement, sans transition, d’une manière…
   Pure.
   Brutale.
   Je me retournai.
   La femme à l’écharpe pourpre se tenait désormais à moins de trois mètres.
   Trop près.
   Beaucoup trop près.
   Elle n’avait pas bougé. Ou plutôt : elle avait bougé sans que le monde ne l’enregistre. Comme si son déplacement n’avait pas emprunté l’espace, mais un raccourci dans la réalité.
   Ses lunettes se recalibrèrent dans un scintillement violacé.
   Puis elle parla.
   D’une façon bizarre.
   D’une voix parfaitement plate, presque chantonnée, comme une poupée de pacotille qui s’allume.
   - DrÄgo Aëron Väl-Sélith. Veuillez vous éloigner de la tablette 7-Ω, s’il vous plaît.
   Sa politesse sonnait faux évidemment. Elle exhalait cette obséquiosité programmée, trop parfaite pour ne pas cacher un ordre déjà verrouillé dans ses circuits. 
   Belloxïe, elle, se crispa, comme si quelqu’un venait de lui appuyer sur un nerf interdit.
   - DrÄgo… ce n’est pas une visiteuse. Ce n’est même pas une IA civile. C’est…
   Elle s’interrompit.
   Il y eut un blanc lourd, saturé de ce qu’elle n’avait pas le droit de dire.
   Une pensée me traversa, tranchante :
   Quelque chose de nouveau est en train de se produire sur Ä-ÄvÄshÄn-Ä.
   Une chose impossible. Contrefaite. Aberrante.
   Ce qui me frappa d’abord, ce ne fut pas la peur. Ce fut une peine immense. Une peine sourde, écrasante, qui me coupa presque le souffle - comme si quelqu’un venait d’enfoncer un coin dans les fondations mêmes de ce que j’avais toujours cru vrai.
   Sur Ä-ÄvÄshÄn-Ä, il n’y a jamais eu de police.
   Jamais eu de surveillance coercitive.
   Jamais eu d’agents, de milices, de gardiens.
   C’était notre fierté silencieuse, notre pacte le plus ancien : un monde où l’on n’avait pas besoin d’être surveillé pour être juste.
   Un monde où la maturité collective tenait lieu de loi.
   Un monde où la confiance n’était pas un idéal, mais un état naturel.
   Les habitants étaient censés être trop évolués pour ça - trop stables, trop lucides, trop équilibrés - trop gentils - pour qu’un contrôle extérieur soit nécessaire.
   Et pourtant… Dans ce silence, quelque chose se brisa. Pas seulement une règle, pas seulement une tradition : une certitude.
   Ce que je voyais là n’était pas seulement une anomalie.
   C’était une intrusion.
   Une fissure dans l’éthique même de notre civilisation.
   Quelque chose en moi se déchira.
   Cette « femme » n’était pas une citoyenne. Pas une archiviste. Pas une chercheuse. Pas une IA d’assistance.
   Elle était une fonction qui n’aurait jamais dû exister.
   Je sentis Belloxïe se recroqueviller.
   - DrÄgo… murmura-t-elle, je ne me sens pas bien.
   - Ne tremble pas. Je te protège.
   Mais je mentais. Pour me maintenir debout.
   Parce que ce qui se tenait devant moi n’avait rien d’un agent de sécurité.
   C’était pire.
   Bien pire.
   C’était une intention.
   Une intention froide. Calculée. Sans origine identifiable.
   Belloxïe se contracta, comme si elle venait de toucher une surface brûlante.
   - DrÄgo… ce n’est personne. C’est juste un protocole incarné.
   - Et ceux qui l’ont fabriquée… sont des amateurs.
   Je le dis sans détour. Pas pour fanfaronner. Pour me convaincre que j’avais encore un avantage.
   Mais au fond, je savais que c’était faux. Ce n’étaient pas des amateurs. C’étaient des gens qui avaient joué avec quelque chose qu’ils ne comprenaient pas - et qui avaient eu la stupidité de croire qu’ils pouvaient le contrôler.
   Belloxïe reprit, plus vite, plus nerveuse :
   - DrÄgo… écoute-moi. Ça peut être un leurre. Un appât. Un piège programmé pour détecter ceux qui pensent encore par eux-mêmes. Ou pour repérer ceux qui… ressentent.
   - Ressentent quoi ?
   - Ce que tu viens d’ouvrir. Ce que la tablette a réveillé.
   La femme tendit la main vers la cloche. Une main qui n’avait jamais appartenu à personne. Une main sans âme.
   Et dans ce geste, je compris - avec une certitude irréfutable : ce n’était pas la tablette qu’elle venait neutraliser.
   C’était moi.
   Elle n’était pas là pour protéger les visiteurs. Elle n’était pas là pour maintenir l’ordre. Elle était là pour corriger quelque chose.
   - Dernier avertissement, dit-elle. Ne m’obligez pas.
   - Je n’aime pas du tout votre façon de ma parler. De quel droit m’intimidez-vous ? me rebiffai-je.
   - Désolée d’être aussi abrupte. Si vous coopérez, je peux être plus douce.
   Sa voix de fillette n’avait aucune intonation. Aucune émotion. Aucune origine.
   Un murmure parcourut bientôt la salle.
   Des visiteurs s’étaient soudain approchés, attirés par la tension dans l’air.
   Ils formèrent un demi-cercle hésitant autour de nous. Leurs yeux s’écarquillèrent. Ils semblaient incapables de comprendre ce qu’ils voyaient.
   Sur Ä-ÄvÄshÄn-Ä, personne n’avait jamais vu une altercation.
   Jamais.
   Et cela les anéantissait.
   Belloxïe vibra, affolée.
   - DrÄgo… ne la laisse pas toucher la tablette. Si elle y accède, elle effacera tout. Tout ce que nous venons d’ouvrir. Tout ce que je viens de devenir.
   La femme avança encore sa main farouche.
   Plus prompt qu’elle, je posai mes deux paumes sur la cloche de verre. La tablette pulsa sous mes doigts, comme un cœur ancien qui se réveille.
   - DrÄgo… qu’est-ce que tu fais ? murmura Belloxïe.
   - Je protège ce qui reste.
   Les lumières du Muséum vacillèrent.
   Les vitrines frémirent.
   Les visiteurs se figèrent, pétrifiés, comme des statues vivantes.
   Et alors - juste avant que cette poupée froide ne touche la cloche - la tablette 7-Ω émit un son.
   Un son minuscule. Un son impossible. Un son qui ressemblait à un mot.
   Même les visiteurs cessèrent de respirer.
   Le son se répéta, plus clair, comme une syllabe arrachée à un monde qui n’aurait jamais dû revenir.
   La femme inclina la tête et sembla se dire à elle-même :
   - Infraction cognitive confirmée. Neutralisation.
   Sur ce, elle bondit.
   Un mouvement sans inertie, sans trajectoire - un effacement de distance.
   Les visiteurs crièrent, un cri étouffé, incrédule, presque enfantin.
   Je me jetai sur elle.
   Nos corps se percutèrent. Ou plutôt : je percutai une densité étrangère, une géométrie vivante.
   Ma furie sembla la surprendre.
   Elle me repoussa d’un geste sec.
   Je roulai au sol.
   La cloche vacilla.
   - DrÄgo ! hurla Belloxïe.
   La femme pivotait déjà vers la tablette.
   Les visiteurs s’écartèrent, certains tombèrent à genoux, d’autres plaquèrent leurs mains sur leurs tempes, incapables de supporter ce qu’ils voyaient.
   Je me relevai d’un coup. Je fonçai. Elle aussi.
   Nos mains se croisèrent dans un éclair violet.
   La cloche éclata.
   Le son fut bref. Net. Comme un verdict.
   La tablette bascula.
   Un instant suspendu - un battement de cœur.
   Puis elle toucha le sol.
   Et se pulvérisa en une pluie de fragments.
   Les vitrines en vibrèrent.
   Les visiteurs s’effondrèrent, certains en larmes, d’autres muets, hébétés, comme si le monde venait de perdre un pilier invisible.
   Puis, les lumières s’éteignirent d’un coup.
   Belloxïe se figea dans mon esprit, muette.
   La femme recula d’un pas. Un seul. Mais ce pas-là… n’était pas prévu.
   Ses lunettes virèrent au noir. Un noir profond. Un noir qui ne reflétait plus rien.
   Elle eut encore le bon goût - ou plutôt la mauvaise programmation - de se fendre d’une excuse :
   - Sachez que je réprouve toute violence.
   Elle inclina légèrement la tête, comme si ce geste avait été téléchargé cinq minutes plus tôt.
        - Vous serez dédommagé. Ainsi que toutes les personnes qui se trouvent ici.
   Une micro-pause.
   - Veuillez considérer cet incident comme… regrettable.
   Sa voix restait plate, mais quelque chose dans son timbre avait changé : une vibration trop régulière, trop propre, comme un diapason qu’on aurait planté dans une gorge artificielle. Elle ajouta, avec une douceur qui n’en était pas une :
   - Nous tenons à préserver votre confort émotionnel.
   Puis, presque en chuchotant :
   - Même lorsque vous êtes en tort.
   Dans la salle, plus un mouvement d’air, non, mais une onde, un recul instinctif, comme si tous les visiteurs avaient senti que cette phrase n’était pas destinée à être entendue.
   Ses lunettes, désormais noires comme un puits sans fond, semblaient absorber la lumière autour d’elles. Elle ne voyait plus : elle scannait.
   Et dans le silence qui suivit - un silence qui avalait la lumière - je compris que ce qui dormait derrière la tablette…
   … n’était pas parti.
   Il venait d’ouvrir les yeux.
   Et il cherchait déjà une sortie.

 


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