Boulevard des Batignolles
Je dois me rendre boulevard des Batignolles.
Pourquoi ? me demande une voix invisible,
aussi claire que le chant du rossignol.
C’est incompréhensible, intraduisible, peut-être risible.
Je ne connais par le chemin pour aller boulevard des Batignolles.
Ah ! parce qu’en plus vous ne savez pas
Non, je suis désolé, et en plus j’ai égaré ma boussole.
La voix invisible me répond que je suis un peu gaga.
Je me tourne vers mes amis dans le salon.
Connaissez-vous le boulevard des Batignolles ?
je leurs demande. Personne ne me répond.
Ils jouent à des jeux totalement frivoles.
Par exemple à des jeux de mots très mauvais.
Ils font rimer Batignolles avec casserole,
ou encore boulevard avec barbare. C’est très laid,
je pense en silence dans ma tête un peu folle.
Ils portent des chemises de couleurs, fument des cigares,
ils sont chaussés de boots Milano, à leurs cheveux
pendent des tresses parfumées comme des stars,
et leur bavardage est de plus en plus creux.
Ces gens dans mon salon se moquent
de moi, mon envie de parcourir l’historique
boulevard qui a marqué les époques.
Ma voix invisible, toujours aussi schizophrénique,
me demande à quel numéro du boulevard
je veux aller toquer, quelle porte
je rêverais de voir s’ouvrir pour satisfaire mon regard.
Je veux toquer à quelque chose qui m’emporte.
Je veux toquer à je ne sais quel numéro,
mais je veux toquer au porche de la mémoire.
Pour commencer au hasard, je toque au numéro
dix. C’est madame Thérèse Humbert, en peignoir
qui me reçoit, condamnée à cinq ans de travaux
forcés pour escroquerie bancaire.
Elle meurt dans la misère derrière ses rideaux.
Je toque au numéro quatre-vingt. C’est la guerre.
Dans un restaurant, Jean Marais, l’acteur,
casse la gueule à Alain Lambreaux,
critique d’art et collabo à ses heures.
Il accuse pour ses écrits le poète Jean Cocteau.
Je toque maintenant au numéro vingt-huit.
Louise ouvre la porte. Qui c’est Louise ? La grande
révolutionnaire à la mémorable conduite.
Elle a reçu une balle dans son crâne en cendres.
Dix-sept ans encore elle vivra avec.
Mais aussi à d’autres portes je peux toquer.
Il y a des peintres, des sculpteurs, un architecte,
et le théâtre Hébertot à la programmation remarquée.
Les dandys dans mon salon ne manquent pas de faire
des vilains jeux de mots du style,
Marais le marrant défend son Cocteau au couteau en l’air.
Sur les murs pendent mes aquarelles subtiles.
C’est ici que cessent mes envies de toquer.
Sur le boulevard des Batignolles parait qu’il y a
aussi des joueurs de pétanques passionnés.
Ils visent le cochonnet sous des arbres extras
bicentenaires. Rien que pour ça j’irai
boulevard des Batignolles. Mais personne
ne me montre la route. Une voix invisible, sans arrêt,
me dit ; allons, allons, il faut que tu te raisonnes,
ces boulevards c’est bon pour les cabarets,
car jamais ils sont vraiment comme tu les façonnes.
Ah ! ces paroles me font l’effet d’un couperet !