J'ai fait ce que j'ai pu ! Triste ou pas, un petit jet de mémoire romancé.
Elle est là au fond de la remise, oubliée depuis trop d'années il y a longtemps que son ballant régulier n'a pas empli la grande salle de sa musique lancinante.
Mais, remontons le temps.
Ce soir de décembre, la grande salle comme l'appelait ma grand-mère s'était parée de couleurs et de lumières multicolores. La table, immense, centrale, attendait les convives, mamie exultait dans son tailleur d'un autre âge. Elle avait préparé un goûter immense, nous étions si nombreux qu'un repas ensemble était impossible. Une fois par an nous essayions de caler une date pour nous retrouver tous, enfants, petits enfants et arrière : c'était une belle troupe je ne sais plus trop combien nous nous comptions à l'époque.
Elle était vieille mamie, si vieille que ses pieds glissaient sur le sol ciré tant ils avaient de la peine à soulever ce petit corps fatigué. Petit corps qui avait porté neuf enfants sans compter les naissances avortées, ce petit corps qui avait soutenu à bout de bras toute une famille du haut de ses un mètre quarante-cinq, Papi ayant décidé de nous quitter d'une cirrhose du foie très jeune. Ce petit corps qui au fil des ans et des travaux de la terre, était déformé par une bosse, à tel point qu'il mesurait vingt centimètres de moins. Ce petit corps meurtri qui supportait pourtant une tête bien faite, un cerveau en constante ébullition qui, lui, refusait de vieillir.
Elle enchaînait les jeux de mots, souvent très finement réfléchis. Quand ma mère se plaignait de mon père elle lui disait : "mon fils a quitté la maison pour la marine à 17 ans, cela fait 30 ans que vous êtes mariés, s'il est mal élevé c'est de votre faute", tout ça avec un petit sourire en coin. Mamie était mon idole, je l'admirais. J'admirais sa force et sa faiblesse, je la regardais travailler son crochet près du poêle et je me souvenais des bains dans la grande bassine, de l'eau que l'on tirait au puits et qui chauffait sur la plaque de la cuisinière à charbon.
Dans un coin de la pièce la comtoise dominait la pièce, majestueuse, imposante et magnifique. Son cadran doré, brillait sous les doigts de fée de mamie qui la briquait chaque matin : "Elle me vient de ma mère" disait-elle "il faut en prendre grand soin, faire briller les cuivres et cirer le bois".
Et puis, les années ont filé trop vite, la vie a quitté ce petit corps meurtri, sans bruit elle s'est endormie et la comtoise a cessé son ballant monotone.
Je l'ai retrouvée ce matin, en vidant la remise de maman. Tout m'est remonté en mémoire, les moindres détails de ces années passées près de ma grand-mère. Je me suis arrêtée, je me suis approchée, elle était pleine de poussière, ses cuivres oxydés, mais elle était toujours debout. Soudain, il m'a semblé entendre un léger bruissement de chaussons sur le parquet ciré de la grande salle...
Je me suis fait une promesse, tic-tac, tic-tac, je ne peux pas laisser partir mamie une seconde fois.