1.
C'était un matin d'avril comme tant d'autres, tentant de chasser les derniers sursauts de l'hiver finissant pour laisser la place à un printemps qui ne disait pas encore son nom. La nature elle-même semblait hésiter entre deux saisons, comme suspendue dans une indécision météorologique qui rendait chaque journée imprévisible.
Le ciel était caché par un énorme nuage sombre et lourd, une masse grise et menaçante qui s'étirait d'un horizon à l'autre, chargée d'une pluie trop longtemps retenue dans ses entrailles tumultueuses. Le tonnerre se fit entendre au loin, un grondement sourd qui roulait comme un tambour de guerre dans les hauteurs. Il était l'heure de partir au travail ou d'amener les enfants à l'école. Dans toute la banlieue parisienne, les habitants levaient les yeux vers ce ciel devenant de plus en plus menaçant, pressant le pas, se demandant s'ils auraient le temps d'atteindre leur destination avant le déluge.
Tout à coup, comme si les cieux avaient décidé de se venger de quelque offense, une averse mêlant grêle et pluie s'abattit sur la ville avec une violence inouïe. Les grêlons rebondissaient sur les capots des voitures, martelant les trottoirs dans un vacarme assourdissant. Avec le vent qui s'était levé brutalement et quelques éclairs qui zébraient le ciel de leurs traits lumineux et éblouissants, il semblait que le déluge était de retour, comme si la nature entière avait décidé de rappeler aux hommes leur fragilité.
Ce fut le premier coup de tonnerre très proche, une détonation sèche et brutale qui sembla faire trembler les fondations même de la maison, qui fit sursauter Sabrina. Devant le grand miroir de sa luxueuse salle de bain du premier étage, une pièce aux murs recouverts de marbre et aux robinets chromés qui brillaient sous l'éclairage tamisé, elle mettait la dernière touche au maquillage de son joli visage à la peau méditerranéenne. Ses cheveux noirs comme l'ébène, épais et soyeux, étaient retenus en arrière par une pince en écaille, dégageant son front haut et ses pommettes saillantes.
Elle se pencha vers le miroir, examinant son reflet avec l'attention méticuleuse d'une femme qui sait l'importance de chaque détail. Un soupçon de mascara supplémentaire sur les cils, une touche discrète de gloss sur les lèvres. Aujourd'hui, tout devait être parfait. Absolument parfait.
On entendait, montant du rez-de-chaussée comme portées par les courants d'air qui circulaient dans la grande demeure, les notes d'une mélodie orientale. C'était une chanson qu'elle aimait particulièrement, un air mélancolique de Fairouz qui lui rappelait son enfance, les étés passés au Liban chez sa grand-mère, l'odeur du jasmin dans les jardins de Beyrouth. Une fois satisfaite de son allure, après un dernier regard critique dans le miroir, Sabrina relâcha sa chevelure qui retomba en cascade sombre sur ses épaules.
Elle sortit de la pièce d'eau, ses pieds nus glissant sans bruit sur le parquet ciré du couloir qui séparait les quatre chambres de l'étage. Trois d'entre elles n'avaient jamais été occupées, vestiges d'un projet de vie qui ne s'était jamais concrétisé. La maison était bien trop grande pour une femme seule, mais elle l'avait voulue ainsi, comme une déclaration d'indépendance, une preuve tangible de sa réussite.
Elle descendit l'escalier, sa main effleurant la rampe de bois vernis, admirant au passage les quelques tableaux contemporains qui ornaient les murs blanc immaculé. Elle se rendit dans la grande cuisine ultra-moderne, un espace ouvert tout en inox et en bois clair, où chaque appareil électroménager représentait le dernier cri de la technologie. Elle s'assit sur un tabouret de bar au design scandinave afin d'y déguster, face à la large baie vitrée qui donnait sur le jardin détrempé, un grand café fumant accompagné de céréales bio nappées de lait d'amande.
Elle sourit intérieurement en pensant au rendez-vous qui l'attendait ce matin. Ce n'était pas un rendez-vous comme les autres. C'était celui qui pouvait tout changer, celui qui avait le pouvoir de transformer radicalement le cours de son existence. Elle pensa aux implications bienheureuses qu'il pourrait avoir sur son avenir personnel et financier surtout. Mais à condition, bien sûr, de ne commettre aucune erreur. Aucune. Le moindre faux pas, la moindre hésitation, et tout pourrait s'effondrer comme un château de cartes. Elle avait répété mentalement chaque phrase, anticipé chaque question, préparé chaque réponse. Elle était prête.
À l'extérieur, les trombes d'eau continuaient de tomber avec une régularité implacable, accompagnées des flashs éblouissants et des roulements du tonnerre qui semblaient ne jamais devoir cesser. L'eau ruisselait sur les vitres, déformant le paysage en une aquarelle floue et mouvante. Une fois terminé son petit déjeuner, qu'elle avait pris de manière distraite tant son esprit était ailleurs, Sabrina rinça sa tasse et son bol dans l'évier avant de les placer dans le lave-vaisselle.
Elle entra dans l'immense salon, une pièce imposante aux volumes impressionnants, équipée d'une cheminée centrale au design moderne dans laquelle une grosse bûche terminait de se consumer en crépitant doucement. Les flammes projetaient des ombres dansantes sur les murs blancs, créant une atmosphère à la fois intime et légèrement inquiétante. Le mobilier, choisi avec soin, parlait d'un goût sûr et d'une aisance financière certaine.
Elle coupa la musique d'un geste de la main sur sa tablette connectée au moment précis où son smartphone sonna, le faisant vibrer sur la table basse en verre. C'était son taxi. Le chauffeur, d'une voix désolée, la prévenait d'un retard d'environ dix à quinze minutes dû aux conditions météorologiques déplorables. Les rues étaient inondées par endroits, la circulation ralentie, expliqua-t-il avec force excuses. Sabrina regarda par la fenêtre. Finalement, comme la pluie diminuait sensiblement, comme si l'orage s'éloignait vers l'est en grondant, ce n'était pas vraiment important. Elle n'aurait pas à attendre son chauffeur sous l'averse, trempée comme une soupe. Elle pouvait se permettre d'être patiente.
Elle se dirigea vers l'entrée, enfila son manteau de cachemire beige, un vêtement élégant qui lui allait à merveille, prit son sac à main en cuir noir, un modèle de cette saison qu'elle avait dû payer une petite fortune, et en vérifia minutieusement le contenu. Portefeuille, téléphone, clés, rouge à lèvres, miroir de poche, et surtout le dossier. Tout y était. Elle enclencha l'alarme de la maison, attendit les trois bips familiers qui confirmaient l'activation du système, et sortit sur le perron.
Elle descendit les quelques marches de pierre qui menaient au grand jardin dont la végétation parfaitement entretenue par un jardinier qui venait deux fois par semaine égouttait de toutes parts, l'averse venant brutalement de cesser comme elle était venue. Les rosiers encore dénudés brillaient d'humidité, les premières jonquilles courbaient la tête sous le poids des gouttes qui perlaient à leurs pétales. L'air sentait la terre mouillée et l'herbe fraîche, une odeur de renouveau et de vie.
Vers l'ouest, lentement, comme un rideau de théâtre qu'on tire avec précaution, le ciel devenait bleu. Un bleu pâle d'abord, puis de plus en plus profond et éclatant. Le soleil ne tarderait pas à faire son apparition triomphale, perçant les dernières nappes de brume qui s'accrochaient encore aux toits des maisons voisines.
La jeune femme sortit sur le trottoir, fermant soigneusement la porte du jardin à clé derrière elle, vérifiant deux fois que le verrou était bien en place. Un double arc-en-ciel enjambait fièrement le ciel, déployant ses couleurs chatoyantes d'un bout à l'autre de l'horizon, attirant l'attention des rares passants qui s'arrêtaient pour l'admirer et étonnant les enfants sur le chemin de l'école qui pointaient du doigt ce spectacle magique en poussant des cris de joie.
Il était 8 heures 15 précises. Sabrina jeta un coup d'œil à sa montre, un cadeau qu'elle s'était fait pour ses trente-cinq ans. Le vent était tombé aussi brusquement qu'il s'était levé, laissant place à un calme presque irréel après la tempête. L'astre du jour sortit dignement des nuages, comme un roi faisant son entrée, faisant briller comme autant de milliers de pierres précieuses les gouttes d'eau restées accrochées aux branches des arbres et aux plantes, transformant le quartier en un écrin de lumière scintillante.
À une soixantaine de mètres, le long du trottoir d'en face, un Touareg Volkswagen blanc aux fenêtres teintées noires était garé dans la file des voitures en stationnement. Il était là depuis la veille, immobile, silencieux, aussi discret qu'un prédateur à l'affût. Le véhicule était d'une banalité parfaite, le genre de grosse voiture qu'on voit parfois dans ce quartier résidentiel aisé.
La vitre du chauffeur était entrouverte, laissant juste assez d'espace pour qu'on aperçoive briller les deux grosses lentilles aux reflets bleutés d'une paire de puissantes jumelles de type militaire. La rue faisant une légère courbe avant de conduire au pont SNCF, la visibilité était parfaite, dégagée. Pas un angle mort. Le conducteur, après s'être assuré que la jeune femme sortait bien de la bonne adresse, celle qu'il avait méticuleusement repérée lors de ses passages de reconnaissance les jours précédents, posa les jumelles sur le siège passager avec soin.
Sabrina regardait à droite et à gauche, scrutant la rue déserte, attendant son taxi avec une impatience grandissante. Elle consulta sa montre à plusieurs reprises, fronçant légèrement les sourcils. Le retard commençait à la contrarier. Elle ne pouvait pas se permettre d'arriver en retard à ce rendez-vous. Pas celui-là. Elle tapa du pied nerveusement sur le trottoir mouillé.
Un bref malaise la traversa alors, sans raison apparente, comme un frisson qui lui parcourut l'échine. C'était cette sensation étrange et désagréable d'être observée, épiée même, que l'on ressent parfois sans pouvoir l'expliquer rationnellement. Un sixième sens primitif qui remonte des profondeurs de notre instinct de survie. Elle balaya cette impression absurde d'un haussement d'épaules, se reprochant mentalement sa nervosité excessive. Tu es ridicule, pensa-t-elle. C'est juste le stress du rendez-vous.
Pourtant, elle s'immobilisa malgré elle, le regard dans le vague, dirigé vers l'autre trottoir. Quelque chose n'allait pas, mais elle n'aurait su dire quoi. Une présence. Une menace invisible. Elle scruta les fenêtres des maisons d'en face, les voitures garées, cherchant inconsciemment la source de ce malaise diffus.
Par la fenêtre du SUV, le silencieux et une partie du long canon d'un fusil de fort calibre, du genre utilisé par les snipers militaires lors d'opérations spéciales, avaient remplacé les jumelles. L'arme était un modèle haut de gamme, précis au millimètre près, équipé d'une lunette de visée perfectionnée.
Calmement, avec des gestes d'une précision chirurgicale fruit d'un long entraînement, le chauffeur fit monter la seule balle située dans le chargeur, une munition de calibre 7.62, dans la chambre de l'arme. Le cliquetis métallique fut à peine audible. La croix du réticule de la lunette chercha quelques instants sa cible, balayant la rue, puis se stabilisa. Le monde entier se réduisait maintenant à ce petit cercle de vision amplifié.
La tête de Sabrina, puis son oreille droite, arborant une magnifique boucle d'oreille en or blanc ornée d'une pierre étincelante qui était très certainement un diamant de belle taille, apparurent successivement dans la lunette du fusil avec une netteté parfaite. Le tireur ajusta sa respiration, ralentissant volontairement son rythme cardiaque, entrant dans cet état de concentration absolue que seuls connaissent les professionnels de son calibre.
Le doigt du conducteur, ganté de cuir fin noir, vint se placer calmement sur la détente, caressant presque le métal froid. Il n'y avait aucune hésitation dans son geste, aucun tremblement. Juste une détermination froide et calculée. Dans un mouvement d'une grande précision, fruit de dizaines d'années d'expérience, il pressa lentement la petite pièce de métal en arc de cercle capable de donner la mort.
Le percuteur de l'arme, animé par un puissant ressort bandé à son maximum, fut relâché. Il vint violemment frapper l'amorce sur l'arrière de la munition dans une fraction de seconde, mettant instantanément le feu à la poudre compressée derrière le projectile de cuivre. La réaction chimique fut instantanée, explosive, contenue dans l'espace confiné de la douille métallique.
Un bruit sec ressemblant à un coup de fouet étouffé se fit entendre, assourdi par le silencieux qui faisait admirablement son travail. Personne dans la rue n'y prêta la moindre attention. Le bruit fut noyé dans les sons ordinaires de la ville qui reprenait vie après l'orage. L'ogive de cuivre jaillit du canon à plus de deux mille deux cents kilomètres à l'heure, tournant sur elle-même à une vitesse vertigineuse pour accentuer la précision de sa trajectoire mortelle, fendant l'air matinal encore humide.
Un dixième de seconde plus tard, peut-être moins, la balle pénétra dans la boîte crânienne de Sabrina juste au-dessus de son oreille droite, pénétrant le crâne comme dans du beurre, faisant exploser les os de sa jolie tête dans une gerbe de matière cérébrale et de sang. Elle n'eut même pas le temps d'éprouver la moindre douleur, ni même de comprendre ce qui lui arrivait. Sa vie s'éteignit instantanément, comme une bougie qu'on souffle. Le projectile continua sa course folle, traversant le crâne de part en part avant d'aller terminer sa trajectoire dans le pilier de pierre du portail de sa maison dans un nuage de poussière blanche. Sur ce pilier, une grande pancarte de l'agence immobilière centrale indiquait en gros caractères rouges : À VENDRE.
Son corps sans vie et pratiquement sans tête s'affaissa sur le trottoir sans un bruit, sans témoin, comme une marionnette dont on aurait coupé les fils. Ses jambes se dérobèrent sous elle, ses genoux heurtèrent le béton, puis elle s'effondra sur le flanc, son sac à main se renversant et déversant son contenu sur le sol mouillé. Le sang commença immédiatement à se répandre, formant une flaque qui s'élargissait rapidement.
Le caniveau commença aussitôt à ajouter au flot de la récente pluie une couleur rouge vif, écarlate, qui longea le trottoir sur une bonne centaine de mètres, serpentant le long du béton incliné jusqu'à la bouche d'égout la plus proche où elle disparut dans un tourbillon sanglant. La vie de Sabrina s'écoulait littéralement dans les égouts de la ville, emportée par l'eau de pluie dans un mélange macabre.
Le bout de l'arme disparut à l'intérieur du véhicule. La fenêtre se referma lentement, avec un ronronnement électrique à peine audible, scellant hermétiquement l'habitacle. Après quelques instants d'attente calculée, le véhicule démarra sans précipitation, le moteur tournant au ralenti. Il passa sans accélérer à la hauteur du corps de la jeune femme, roulant à vitesse réduite comme n'importe quel véhicule dans ce quartier résidentiel.
Le conducteur regarda le cadavre au travers de la vitre fermée, un regard froid, détaché, sans la moindre émotion visible. Il observa le corps inerte quelques secondes, vérifia mentalement que le tir avait été parfaitement exécuté, puis continua sa route comme si de rien n'était, le visage aussi impassible qu'un masque de cire.
Dans son rétroviseur intérieur, réglé avec soin, il vit un taxi G7 arriver près de l'endroit où gisait le corps. Le véhicule ralentit, le chauffeur ayant aperçu quelque chose d'anormal sur le trottoir. Le taxi s'arrêta complètement. Sur le toit du véhicule, le mot TAXI changea de couleur, passant du vert au rouge, signalant que le chauffeur était maintenant occupé, même si ce n'était pas avec un client.
Curieusement, pour qui aurait eu l'idée de regarder attentivement, le SUV blanc avait les plaques minéralogiques masquées à l'avant et à l'arrière. Aucun signe distinctif non plus. Pas d'autocollant, pas de sticker, pas de rayure particulière. Une page blanche automobile. Il disparut au bout de la rue sans aucune précipitation, se fondant dans la circulation matinale qui commençait à s'intensifier.
Il tourna à droite après avoir franchi le pont SNCF, longeant la voie de chemin de fer où un train de marchandise passait dans un fracas métallique. Le véhicule ralentit progressivement puis s'arrêta bientôt, au bout de quelques centaines de mètres, sur un terre-plein herbeux.
Il se trouvait maintenant à côté d'une friche industrielle désertée depuis bien longtemps, un ancien entrepôt de stockage dont les vitres brisées et les murs tagués témoignaient de l'abandon. L'endroit était parfaitement désert, comme le tueur le savait d'avance pour avoir repéré les lieux plusieurs fois. Aucune caméra de surveillance dans les parages, aucun témoin potentiel.
Le chauffeur descendit du véhicule avec des mouvements mesurés. Il était ganté de cuir noir, habillé d'un long manteau noir de bonne coupe, coiffé d'un chapeau de feutre de la même couleur qui lui donnait des allures de personnage de film noir des années cinquante. Il portait des lunettes de soleil malgré le ciel encore voilé, et un masque en tissu épais également noir, rappelant l'époque pas si lointaine du COVID-19, dissimulant efficacement le bas de son visage. Impossible de distinguer le moindre trait, la moindre caractéristique physique.
Tranquillement, après avoir regardé autour de lui pour s'assurer qu'il était absolument seul, balayant du regard les fenêtres des immeubles lointains, il ouvrit le coffre spacieux du véhicule. Il retira les caches noirs magnétiques des plaques d’immatriculation. Avec des gestes précis et méthodiques, il les rangea dans un cabas qu’il plaça dans le coffre. Le SUV retrouvait son identité. Il reprit sa place au volant, attacha sa ceinture de sécurité par habitude, et disparut dans la circulation de plus en plus dense.
Cinq minutes plus tard, après avoir traversé plusieurs quartiers en respectant scrupuleusement toutes les règles de circulation, le Touareg se garait le long du trottoir non loin du cimetière de Sartrouville, à quelques kilomètres du lieu du meurtre. L’entrée dans le cimetière avec le véhicule aurait obligé le gardien à noter le numéro de la voiture. L'endroit était calme, presque désert à cette heure matinale. Quelques visiteurs épars se rendaient sur les tombes de leurs proches, mais personne ne prêtait attention au SUV blanc ni à son conducteur.
Le conducteur descendit, verrouilla le véhicule d'un geste machinal, et entra dans la nécropole par le portail principal en fer forgé en saluant l’employé. Il la traversa d'un pas régulier, ni trop rapide ni trop lent, passant entre les sépultures alignées avec une régularité militaire. Les allées gravillonnées crissaient sous ses pas. Il longea le carré des anciens combattants avec ses tombes ornées de cocardes tricolores, puis celui des concessions perpétuelles avec leurs monuments funéraires imposants en marbre et en granit.
Il arriva enfin au carré des indigents, tout au fond du cimetière, là où l'herbe n'est plus tondue aussi régulièrement. Là où ceux qui n'ont plus rien, ceux qui ne sont plus rien, ceux qui sont morts dans la solitude et l'anonymat, reposent sans granit ni marbre, sans fleurs ni couronnes, juste sous un petit tumulus de terre d'où pointe vers le ciel une petite croix de bois au pied de laquelle personne ne vient jamais se recueillir. Les oubliés parmi les morts.
Il s'arrêta devant l'une d'elles, une tombe encore plus modeste que les autres. La croix de bois portait une simple inscription gravée à la main, presque effacée par les intempéries : Victor Chasnier 1948-2024. Un homme mort l'année précédente, apparemment sans famille, sans amis, sans personne pour pleurer sa disparition.
L'homme en noir porta lentement la main à la poche intérieure de son manteau. Il en sortit un petit objet de métal jaune brillant qu'il tint dans sa paume ouverte quelques instants. C'était une douille de fusil calibre 7.62, encore tiède, à l'amorce percutée, celle-là même qui avait propulsé la balle ayant tué moins d'une heure auparavant.
Il fixa l'objet quelques instants, comme perdu dans ses pensées, dans ses souvenirs peut-être. Puis il s'accroupit lentement, son genou craquant légèrement, signe d'un âge qui avançait inexorablement. Il posa délicatement, presque tendrement, la douille juste au pied de la modeste croix de bois, dans la terre encore humide de pluie. Il creusa un petit trou avec ses doigts gantés et l'y déposa comme on dépose une offrande. Il la recouvrit ensuite d'un peu de terre meuble et dit à voix basse, dans un murmure à peine audible :
—Repose en paix mon ami, ma dette est acquittée.
Ce n'était pas de la vengeance qu'il venait déposer ici, sur cette tombe anonyme. Non, ce n'était pas ça. C'était une dette enfin soldée, une promesse enfin tenue, un serment respecté. Il avait fait ce qu'il avait à faire, ni plus ni moins.
Il resta encore quelques instants immobile, un genou au sol, pour se recueillir sur la tombe de Victor Chasnier. Il ferma les yeux derrière ses lunettes sombres, se remémorant sans doute des souvenirs que lui seul connaissait. Une minute passa, peut-être deux. Le temps n'avait plus d'importance.
Il n'éprouvait aucune excitation, aucune satisfaction malsaine, mais aucun remord non plus. Rien. Il était d'un calme peu commun, presque surnaturel, comme si ce qu'il venait d'accomplir n'était qu'une tâche ordinaire, un travail à effectuer parmi tant d'autres. Son rythme cardiaque n'avait pas varié d'un battement. Ses mains ne tremblaient pas. C'était fait, voilà tout.
Il se releva finalement, épousseta machinalement son pantalon, et retourna à son véhicule d'un pas tranquille. Il jeta un coup d'œil à sa montre. 9 heures 22. Tout se déroulait exactement comme prévu, avec une précision d'horloger. Il se dirigea rapidement mais sans précipitation excessive vers Carrières-sur-Seine, empruntant des routes secondaires qu'il connaissait par cœur.
Il traversa tranquillement la petite ville au volant de son véhicule, respectant parfaitement les limitations de vitesse, s'arrêtant aux feux rouges, cédant le passage aux piétons. Un conducteur modèle. Il arriva bientôt sur les bords de la Seine aux eaux gonflées, tumultueuses, rendues boueuses par les récentes averses orageuses qui avaient fait déborder plusieurs affluents en amont. Le fleuve charriait des branches, des détritus, coulant à une vitesse inhabituelle.
Il s'engagea sur un chemin de halage asphalté qui longeait la rive, puis qui se transforma rapidement en une piste de terre battue boueuse, limite praticable tant le sol était détrempé. Le Touareg aux quatre roues motrices n'eut aucun mal à avancer malgré les ornières profondes et les flaques d'eau brunâtre. Les roues projetaient de la boue sur les flancs du véhicule blanc qui prenait maintenant une teinte grisâtre.
Le véhicule disparut dans la végétation renaissante, s'enfonçant sous un tunnel de verdure formé par les peupliers et les saules pleureurs dont les branches basses fouettaient le toit du véhicule. Il arriva près des piles massives du pont SNCF, d'énormes piliers de béton qui plongeaient dans l'eau sombre. L'endroit était totalement isolé, coupé du monde. Après s'être assuré, en scrutant attentivement les environs du regard, d'être absolument seul, qu'aucun promeneur, aucun pêcheur ne se trouvait dans les parages, il coupa le moteur.
Le silence retomba, troublé seulement par le clapotis de l'eau contre la berge et le cri lointain d'une corneille.
Il enfila des bottes de caoutchouc noires, hautes, qu'il avait placées dans le coffre, et posa ses chaussures de ville au pied du siège passager après les avoir soigneusement nettoyées avec un chiffon. Il descendit du véhicule, contourna celui-ci, ouvrit la portière arrière et en sortit le fusil qu'il avait soigneusement enveloppé dans une couverture sombre. Il le porta jusqu'au bord de l'eau, pataugeant dans la boue qui aspirait ses bottes à chaque pas.
Arrivé au bord même de la Seine, là où la terre ferme cédait la place au courant boueux, il hésita un instant, comme s'il prenait mentalement congé de l'arme qui l'avait si bien servi. C'était un outil magnifique, précis, fiable. Mais un outil qu'il fallait maintenant faire disparaître.
De toutes ses forces, mobilisant ses épaules et ses bras dans un effort qui trahissait son âge, il lança l'arme le plus loin que son corps encore vigoureux mais vieillissant lui permit d'atteindre. Le fusil s'éleva dans les airs de quelques mètres en tournoyant lentement sur lui-même, décrivant un arc de cercle presque gracieux, puis pénétra dans l'eau troublée de boue dans un plouf ! sonore qui résonna dans le silence environnant.
Il fut aussitôt entouré de cercles concentriques qui s'élargirent rapidement à la surface de l'eau avant de disparaître en quelques secondes dans la turbidité du fleuve au courant fort et inhabituel. L'arme coula rapidement, emportée par le poids du métal, s'enfonçant dans la vase du fond où elle resterait peut-être pour toujours, ou du moins pour très, très longtemps.
L'homme resta quelques secondes à contempler l'endroit où le fusil avait disparu, comme pour s'assurer qu'il ne remonterait pas à la surface. Puis il retourna au véhicule, pataugeant à nouveau dans la boue.
Il remonta dans la voiture après avoir à nouveau échangé ses bottes crottées contre ses chaussures de ville parfaitement cirées. Il plaça les bottes sales dans un grand sac en plastique transparent qu'il noua soigneusement et qu'il déposa à la place qu'occupaient précédemment les chaussures, sur le tapis de sol de la voiture. Il mettrait ces bottes à la poubelle plus tard, dans un conteneur anonyme quelque part en ville.
Il repartit par le même chemin boueux, regagnant la route principale. Une fois revenu sur l'asphalte, il accéléra légèrement, reprenant une allure normale. Il s'arrêta dans une station de lavage automatique et fit nettoyer la voiture, le débarrassant de toute trace de boue. La voiture en ressortit immaculée, blanche et brillante comme au premier jour.
Puis, comme chaque jour, comme si c'était un rituel auquel il ne pouvait déroger, à 11 heures précises, d’ailleurs il vérifia l'heure, il se rendit à pied, à la boulangerie de la rue Maurice Berteaux, près de son domicile.
Il salua poliment la boulangère, une femme ronde et souriante qui le connaissait bien, échangea quelques mots convenus sur le temps qu'il faisait, sur l'orage matinal, et acheta son pain quotidien, une baguette tradition bien cuite comme il les aimait. Il paya en carte, comme toujours, et ressortit en saluant courtoisement.
Ensuite il rentra chez lui, monta les deux étages jusqu'à son appartement, ouvrit sa porte, posa son pain sur la table de la cuisine, et reprit le cours de sa vie comme si rien ne s'était passé. Absolument rien.
Dans son esprit, il n'y avait aucun trouble, aucun questionnement moral, aucun doute. Juste la satisfaction tranquille du devoir accompli. La page était tournée. L'histoire était terminée. Ou peut-être venait-elle seulement de commencer.