AT Prix Jacques Sadoul : L'Horreur ! « Y a quelqu’un qu’est mort. J’espère que ce n’est pas moi. » (<25 000 sec ; 31/05)
Pitch : Dans une marche oubliée, des disparitions et des monstres : Mila essaye de se souvenir...
TW : c'est une nouvelle horrifique
Les protecteurs
Je crois que j'ai très mal.
Tout ce sang… J’ai peur.
Quelqu’un est mort. J’espère que ce n’est pas moi.
Mais c'est difficile de savoir. Je ne me souviens pas bien.
Il faut que je me rappelle…
J’ai vu oncle Garen. Où sont papa et maman ?
Je dois remettre dans l'ordre. Depuis le début.
***
Mila… Je m’appelle Mila. J’ai huit ans, bientôt neuf.
Je vis avec papa, maman, mon petit frère Guillomir. On a des poules, un cochon, trois chèvres…
Avant, ça allait. Puis quelque chose a changé.
Je crois que ça a commencé le soir où papa est rentré du marché, les lèvres pincées. Des voisins s’étaient rassemblés devant la maison, comme d’habitude. Papa a baissé la voix :
— Tortàn le colporteur a disparu, lui aussi.
— Ça commence à faire beaucoup.
— Les hirkroms, qu’on dit.
— S’y a des éclaireurs, c’est mauvais.
— Ouais, ça annonce l’invasion.
— Que font les seigneurs ?
— Apparemment, rien.
Le père Bernak a caressé sa barbe à moitié blanche – il fait souvent ça quand il réfléchit.
— Alors y doit s’agir que d’maraudeurs isolés.
Papa a répondu :
— Pas assez grave pour eux. Mais pour nous…
J’étais triste pour Tortàn. Je l’aimais bien, il nous racontait des histoires. Qui va nous rapporter les nouvelles de la marche maintenant ? Déjà qu’on n’a pas beaucoup de visites… On doit aller à Etelot pour le marché, à quatre lieues en aval. Ça, je m’en souviens bien.
Nous autres, à Asnas, on est vingt-trois et on se connait tous. On forme un hameau dans les montagnes de la marche d’Aubergnan.
Les chevaliers du marquis et les soldats de l’empereur nous protègent. Il parait qu’on est en guerre contre un autre pays très loin. Mais ça ne nous concerne pas. Nous, on a déjà les monstres et les hirkroms, les méchants hommes-boucs qui vivent au sud. Ils tuent les gens et ils les mangent. Comme le pauvre Tortàn.
***
Les jours suivants, les adultes avaient peur, ça se voyait. Papa ne rigolait plus. Maman se forçait à sourire. Quand je posais des questions, on me donnait du travail ou on me disait que c’était des histoires de grands. Guillomir pleurait souvent et ça énervait les parents. Ils se disputaient davantage.
Les adultes discutaient à voix basse. Moi, je restais dans un coin, sans bouger : j’écoutais. Maman a toujours dit que j'ai de trop grandes oreilles pour mon âge et qu’un jour on va me les couper. Je sais que c'est faux : d’abord, j'ai des oreilles normales ; mais c'est vrai que j'écoute beaucoup.
Les disparitions continuaient. La cousine de Joran. Deux enfants d’un autre hameau…
Et puis il y a eu les monstres. Pas des bêtes ; ni des trolls ou des griffons. Des trucs bizarres que personne n’avait jamais vus.
Tomek — le fils du voisin, c’est un garçon et il a douze ans — m’a raconté ce qu’il avait entendu au marché :
— Des monstres qui marchent comme nous. Certains ont même des armes.
— Comme des hirkroms ?
— Non. Pire.
— Comment ça ?
— Mélangés. Comme si une sorcière avait raté un maléfice et croisé plusieurs bêtes avec un homme.
— Menteur ! j'ai dit. Ça existe pas, des créatures comme ça !
— Normalement ça existe pas.
Il a hoché la tête, l’air sérieux. Je ne comprenais pas et ça m’a fait peur. Comment ça peut exister si ça n’existe pas ?
J’ai essayé de me dire qu’il mentait, comme pour l’histoire du dahu, où tout le monde s’était moqué de moi. Mais cette fois, personne ne riait.
On sait pourtant qu’on vit dans des montagnes dangereuses et qu’il ne faut pas s’aventurer trop loin du village. C’est parce qu’Asnas est dans une marche, m’avait expliqué papa : un territoire à la frontière, une région difficile, peuplée de gens durs et pas commodes. Le père Bernak — qui sait plein de choses parce qu’il est vieux — dit qu'il y a très longtemps, les hirkroms vivaient là où on vit maintenant et que l'Empire les a repoussés au sud.
Mais moi, j’aime bien Aubergnan quand même parce que c’est chez moi et que c’est très beau. Les montagnes changent selon les saisons : vert, roux ou blanc, avec plein de nuances en fonction du mois et du temps. D’habitude, je n’avais pas peur.
Mais là, c’était différent : même les adultes craignaient les hirkroms et les monstres bizarres. Je voulais que les gens d’armes nous protègent, comme mon oncle Garen ou les soldats de l’Empire qui sont à Fort-Dragon.
Papa disait qu’on pourrait se réfugier à la citadelle qu’on voit dans la vallée : elle est plus loin mais mieux défendue que le château de la baronne. Maman dit qu’il faut bien prier Athalàn, le dieu dragon, et que l’empereur veille sur nous tous. Alors ça devrait aller, non ?
***
On était au lavoir, quand la mère Lora a dit que tout avait commencé avec les mages. Les nouveaux, ceux qui passent de village en village : les Dents de Sabre.
Je m’en rappelais, ils étaient venus deux fois. Un jeteur de sorts avec une escorte de mercenaires. Très intimidants. Un groupe différent à chaque fois.
On n’a presque pas de mages en Aubergnan. Y a le druide de la baronne, l’enchanteresse du marquis et puis quelques autres que je ne connais pas, mais pas beaucoup. Le prêtre m’avait expliqué un jour qu’ils préféraient rester dans le piémont, à l’université magique, où il y a plein de livres. Et parce que Visorée est une grande ville où il y a plus d’habitants que dans toute la marche.
Mais ces mages-là, c'était pas pareil. Ils faisaient partie d’une nouvelle guilde et avec eux, il y avait toujours quatre ou cinq hommes d’armes. Enfin, pas que des hommes, des femmes aussi, et puis des nains, des demi-elfes, des semi-ogres… Des collecteurs d’ingrédients magiques. Taillés pour la chasse au monstre. Plus forts que les gardes de la baronnie m’avait dit papa.
— Plus fort qu’oncle Garen ?
— Probablement.
— Plus fort qu’des chevaliers ?
— Moins forts qu’les chevaliers d’tes histoires, mais sans doute aussi forts qu’les chevaliers ordinaires qu’on a par chez nous.
Ça m’avait impressionnée. Parce que je sais que les chevaliers sont beaux, qu’ils tuent les monstres et servent les dames. Moi, je voudrais bien que les chevaliers viennent chez nous pour nous protéger : comme ça tout le monde serait rassuré et je pourrais les voir de près. Et j’aimerais bien être une dame comme la baronne : très belle, avec un beau cheval et des chiens, des serviteurs pour faire mon travail, de bonnes choses à manger tous les jours et de gentils chevaliers qui me protègent.
Puis la mère Lora a ajouté :
— C’est eux.
Elle frottait son linge avec ses grosses mains rouges.
— Je vous dis qu’c’est eux, les Dents de Sabre. Y sont pas nets, ça se voit. C’est des cultistes.
— N’importe quoi, a dit maman.
Mais elle s’est mise à laver plus vite.
— Des fanatiques, a continué la fermière. Qui adorent des démons.
— Arrête.
— Y sacrifient des innocents.
J’ai échappé mon savon dans l’eau. La taloche est arrivée aussitôt.
— Mila ! Fais un peu attention.
Maman s’est adressée à Lora :
— T’fais peur aux gosses avec ton histoire. Pourquoi dès qu’y s’passe quèk chose qu’on comprend pas, faut qu’ça soit des mages ou des démonistes ?
— Qui alors si c’est pas eux ?
— J’en sais rien. Mais j’suis sûr qu’y sont là pour régler ça.
L’eau clapotait, les draps mouillés tapaient sur la pierre et les mains brossaient. Plus personne ne parlait.
Je repensais aux Dents de Sabre. À la façon dont leurs mercenaires nous regardaient. Presque comme du bétail.
J’ai essayé de croire maman : que c’étaient les gentils, qu’ils allaient nous débarrasser des monstres.
Mais la nuit, j’ai fait des cauchemars.
***
Je me souviens aussi d’une autre conversation, chez nous, autour de la table. Le père Bernak et Lévign – le cousin de maman et notre voisin – étaient venus après le souper, comme ils faisaient parfois. Guillomir dormait déjà. Moi j’aurais dû, mais j’écoutais.
— Les soldats n’bougeront point, a dit Bernak. Ordre du viguier : cherchez pas les disparus, n’approchez pas des monstres.
— Pourquoi donc ?
— On sait pas.
— Y disent de pas s’inquiéter, a ajouté Lévign.
Un silence.
— Et Fort-Dragon ? a demandé papa.
— C'est l'armée impériale, y répondent qu’pour la guerre, y n’interviennent pas pour quèque monstres, a affirmé le père Bernak.
Il a hésité.
— Mais y paraît qu’l’ordre d’rien faire est v’nu d’en haut.
Papa a dit :
— Si y a des ordres d’en haut, c’est qu’c’est sérieux.
— Nos seigneurs et l’Empire n’ont aucun intérêt à perdre des sujets, a répondu Lévign. Y nous protègent. Y faut leur faire confiance.
Mais, à sa voix, il n’avait pas l’air très sûr. Papa lui a rétorqué :
— Quand on t’dit d’pas t’en faire sans t’expliquer, c'est généralement qu’y a d’quoi s’inquiéter.
Personne n’a répondu. Une bûche a craqué dans l'âtre.
Je me suis cachée sous les couvertures.
***
Un soir, on était tous les quatre en train de souper. Lévign est entré chez nous en tirant une drôle de tête, il s’est assis et a demandé un coup à boire. Papa a froncé les sourcils, a posé sa cuillère et lui a servi de la gnole, celle qu’il ne boit que les jours spéciaux. Maman a regardé son cousin comme elle nous regarde quand on est malade.
— Atuya, a-t-il dit avant de vider son verre d’une gorgée et de grimacer.
— Quoi Atuya ?
— Abandonné. Les trente-deux habitants : disparus.
Ma mère a fait le signe de protection d’Athalàn : les doigts en V sur le front pour les cornes du dieu-dragon. J’ai fait pareil.
— Qu’est-ce qu’y leur est arrivé ?
— Personne sait.
— Les hirkroms ?
— Possible. À c’que j’ai entendu, y avait des empreintes de sabot fendus, mais pas d’trace de massacre. Aucun corps, pas d’témoins. Très bizarre…
Personne n’a rien dit. On n’entendait que les crépitements du feu, qui faisait danser les ombres sur le mur.
— Et c’est pas tout, a ajouté Lévign, Etelot a été attaqué. Une dizaine d’hirkroms, entrés on n’sait comment dans le village.
Maman a mis une main devant sa bouche, l’air horrifiée. Papa a froncé les sourcils.
— Beaucoup de victimes ?
— Non, ils ont été éliminés par deux mages.
— Des Dents de Sabre ?
— Non, un elfe et un vulpin de l’Université de Visorée, sans escorte. Qui auraient aussi tué deux… créatures vers Atuya.
Après un silence, il a continué :
— Y posent des questions.
— Sur quoi ?
Lévign a haussé les épaules. Il ne savait pas.
— Encore des mages… a dit papa. C’est sûr qu’y s’trame quèque chose d’pas normal.
— Oui.
— Et on n’veut rien nous dire…
Ils ont regardé le feu en silence.
Atuya c’était comme Asnas, mais moitié plus grand. Des gens comme nous, qui vivaient dans la montagne, avec des cultures, des chèvres et des moutons.
Et un matin, plus personne. Juste un hameau désert.
Cette nuit-là, je n’ai presque pas dormi.
***
Trois jours plus tard, oncle Garen est venu nous voir. Garen c’est le frère de papa, il est soldat du marquis parce qu’il est fort et courageux. Je l’aime bien. Il vient plusieurs fois par an, il sent la fumée et le cuir, il nous apporte du saucisson de la ville et il joue aux osselets avec moi.
Mais pas cette fois.
Le soir, papa a demandé à maman de nous coucher et ils sont partis discuter dans la grange. D’habitude, ils restent à table et maman se plaint qu’ils font trop de bruit en rigolant.
Alors je me suis couchée, j’ai fermé les yeux et j’ai fait semblant de dormir. J’ai attendu.
Quand maman est allée filer sa laine près du feu, je me suis levée et je suis sortie par la fenêtre, sans bruit.
Dehors, l’air était froid. J’ai marché doucement dans l’herbe, pieds nus.
J’ai collé mon oreille contre le bois de la grange.
Je n’ai entendu que la fin. Oncle Garen a dit :
— On nous laisse dans le noir, mais ils sont tous complices : les mages, l’armée, les seigneurs.
— Qu’est-ce qu’on peut faire ?
— Rien. Si c'est vraiment ça, on peut rien faire. On peut rien dire. On peut juste attendre que ça s'arrête et prier que ça vous arrive pas.
Il y a eu un long silence. Sans bouger, sans respirer, j’attendais qu’ils parlent encore, mais ils n’ont rien dit. Alors, je suis retournée me coucher, toujours sans faire de bruit.
Même oncle Garen avait peur.
***
C'est arrivé dans la nuit du 30e livar au 1er yam. Je dormais bien, parce que j'étais fatiguée d’avoir beaucoup travaillé.
Un cri m’a réveillé. Il y avait des bruits dans le hameau, du monde, de la lumière.
Alors je me suis levée et j'ai entrouvert le volet pour regarder.
J’ai vu des silhouettes velues avec des cornes.
Des hirkroms.
Nombreux.
Ils faisaient sortir les gens des maisons.
Ils parlaient un peu entre eux : pas des grognements bestiaux, de vraies phrases, courtes mais articulées, comme nous.
Les lumières volaient toutes seules, par magie.
Ils ont fracassé notre porte. J’ai sursauté. Guillomir a pleuré. Ils sont entrés. Alors j’ai pleuré aussi.
L’un d’eux s’est avancé, il sentait le bouc et de sang. J’ai voulu m’enfuir, mais il m’a attrapée. J’ai essayé de me débattre. Il m’a sortie de force, il me faisait mal au bras avec sa grosse pogne.
Les autres ont pris papa et maman. Pendant qu’ils nous entraînaient dehors, j’ai entendu :
— Pas lui, il est trop jeune.
Et les pleurs de mon petit frère ont été interrompus par un craquement atroce. Maman a poussé un hurlement surhumain, déchirant.
— Faut que ça fasse hirkrom, charcute-le un peu.
Et l’autre a continué, pendant qu’on nous rassemblait avec les autres villageois.
Je pleurais très fort et il faisait sombre, mais j’ai compris à ce moment que ce n’étaient pas de vrais hirkroms. C’étaient des guerriers qui portaient des peaux de boucs. Des hommes. Il y avait même des femmes, des semi-ogres et des nains.
On nous a enchaînés.
Les fers étaient froids et lourds. Trop grands, ils me râpaient.
Il y avait des mages, qui ont lu des parchemins. J’en ai reconnu un, venu au début du mois pour acheter des ingrédients. Il y a eu des signes lumineux et un déchirement dans l’air.
— Avancez, a ordonné quelqu'un.
J'ai regardé papa, qui fixait l’espèce de trou dans l'espace. Il paraissait faire un cauchemar éveillé. Maman pleurait et gémissait en se tordant.
Quelqu’un a tiré sur les chaînes.
Dans le trou, le chemin n’était pas un chemin. Les montagnes bougeaient, se superposaient, rien ne tenait en place.
Après quelques minutes, on est arrivé dans une grotte et le monde s’est stabilisé.
La caverne était grande et froide.
On nous a enlevé les chaînes un par un, en même temps qu’on nous séparait.
J’ai crié, je me suis débattue. Je ne voulais pas lâcher papa et maman, et eux non plus. Des gardes les ont tapés alors qu’un nain me ceinturait. Il était très fort et sentait très mauvais. Je n’ai rien pu faire.
Il m’a mise dans une cage avec d’autres enfants, et la porte de fer s’est refermée.
***
J’avais peur. Je ne voulais pas mourir. J’avais aussi peur qu’ils tuent papa et maman.
Les jours ont passé, je ne sais pas combien : il n’y avait pas de soleil dans la caverne.
On nous donnait à manger : du pain, de la soupe, parfois de la viande.
Le mage humain avec la barbe marron et les vêtements blancs avait l'air gentil : il veillait à notre santé, nous demandait comment on se sentait.
On nous laissait sortir de la cellule pour marcher un peu, mais pas dehors, dans la grotte. Toujours surveillés par des gardes qui venaient nous chercher.
Ça semblait très organisé.
Il y avait des mages, avec des robes et des carnets, qui faisaient des choses autour de cercles aux symboles mystérieux. Les mercenaires paraissaient leur obéir.
Il y avait aussi d’autres cages. Certaines avec des gens, prisonniers comme nous. D'autres avec des monstres. Des créatures dérangeantes. Des animaux mélangés avec des humains… et d’autres choses. Les chimères dont m’avait parlé Tomek.
Au début, je n’ai pas compris. Certaines monstruosités portaient des lambeaux de vêtements. D’autres abominations avaient un visage, mais pour le reste… je n’ai pas les mots.
J'ai vu un homme avec trop de bras. Ils partaient de son torse dans tous les sens, certains trop courts, certains trop longs. Ses pieds étaient de tailles différentes et sa tête avait une forme bizarre. Il était assis dans un coin de sa cage, à regarder ses membres en murmurant tout seul.
J'ai vu une femme couverte de plumes grises et blanches, jusque sur son visage. Elle tournait la tête par petits mouvements saccadés, à gauche, à droite, à gauche, comme un oiseau. Ses yeux étaient ronds et jaunes. À la place de ses bras, deux trucs longs et mous pendaient par terre, couverts de plumes.
Alors j’ai compris : ça avait été des gens.
Je me rappelle, mais je n’ai pas envie de repenser à ce que j’ai vu.
Parmi les mages, il y en avait trois en particulier qui avaient l’air de commander.
Le premier était un grand elfe aux cheveux argentés, l’air vieux et sévère. Il se promenait avec un grand cahier, s'arrêtait devant les cages, regardait, notait, toujours très content et très intéressé par tout. C’était ça le pire : il n’était pas méchant, il était curieux et content. Quand il me regardait, j'avais l'impression d'être un objet, un insecte qu’il pourrait disséquer.
La dame elfe aux cheveux courts avait l’air très méchante. Toujours habillée de noir, elle était belle mais froide. Elle travaillait avec la concentration d'une couturière sur un ouvrage délicat, mais ce n’était pas du tissu qu'elle cousait. Avec sa magie, elle faisait des choses à l’esprit des gens et des monstres et ça semblait lui plaire qu’ils aient mal.
Le gentil barbu en blanc qui nous soignait avait l’air toujours sérieux et même un peu triste. Il injectait des seringues de liquide coloré aux gens qui allaient dans les cercles magiques. Je n'arrivais pas à le comprendre.
Dans la caverne, il y avait une grande salle où ils emmenaient les prisonniers. Les uns après les autres, jours après jours.
Je ne voyais pas, mais j’entendais. Des cris inhumains, affreux, longs, cassés, terrifiants.
Et après, ils ramenaient des monstres dans les cages. Des gens puis des monstres. Mais pas toujours : certains ne revenaient jamais.
Un jour, j'ai vu mon papa. Il marchait voûté entre deux gardes, l’air accablé.
Je l’ai appelé, j’ai tendu la main, j’ai crié de toutes mes forces, j’ai pleuré. Il a levé les yeux, il m'a vue et il m’a souri.
Ils l’ont emmené dans la grande salle. Je me suis bouché les oreilles pour ne pas entendre.
Les gardes ont ramené une chimère. Ça lui ressemblait, mais ce n’était plus lui.
Maman aussi je l’ai reconnue. Dans une cage, déjà transformée. L’abomination ne paraissait plus vraiment humaine, mais je sais que c’était elle.
J’ai pleuré, je l’ai appelée. Elle ne m’a pas reconnue.
Après ça, je ne pouvais plus pleurer. Je me sentais vide en dedans et en même temps écrasée par un truc énorme, trop grand pour moi.
Pourquoi je me souviens de tout ça ? Je ne veux pas. Je veux oublier.
***
Je savais que ça allait arriver.
La grande salle. C’était mon tour.
J’étais terrifiée, mais les gardes me tenaient fermement.
Le barbu en blanc m’a piqué, ça m’a fait mal.
On m'a mise au centre. Le sol était froid.
Il y avait un grand cercle magique au sol, avec plein de symboles. Plusieurs mages. L’elfe aux cheveux d’argent, son grand cahier ouvert. La belle et cruelle elfe en noir.
J’étais effrayée, mais aussi en colère. J’ai crié :
— Vous êtes méchants ! Athalàn va vous punir ! Les chevaliers vont vous tuer !
Le vieil elfe m’a regardé comme si j’étais soudain devenue intéressante :
— Tu aimes Athalàn et l’Empire, fillette ?
— Oui ! Ils nous protègent. Et ils vont vous punir !
L’elfe a eu un sourire trop large.
— C’est justement pour eux que nous œuvrons ! Et toi aussi bientôt. Tu feras partie des protecteurs.
Je n’ai pas compris.
Les mages ont récité. Les symboles se sont mis à briller.
Une énergie immense est entrée en moi. Ça m’a fait très très mal. Partout : dans mes veines, dans mes muscles, dans mes os, dans ma tête. Une souffrance inimaginable.
Peut-être que je suis morte à ce moment-là. Quand mon corps a éclaté et que mon esprit a explosé.
Avec l’énergie, d’autres choses sont venues. Étrangères à ce monde.
Peut-être que je suis morte à ce moment-là. Quand ma conscience a fondu et qu’elles s’y sont mêlées.
Contre toute logique, le corps a continué. Ce n’était plus vraiment le mien. Les os ne font pas ça. La chair ne fait pas ça. Il y avait des choses qui poussaient, qui disparaissaient, qui revenaient différentes, qui essayaient plusieurs versions. Je n’ai pas de mot pour décrire ces sensations.
À un moment, ça s’est arrêté. Je sais que la dame en noir est entrée dans ma tête — ou ce qu’il en restait.
Je la sentais travailler : elle a trié, rangé. Froidement. Comme on répare ; mais elle détruisait.
Puis j’ai eu l’impression qu’elle marquait mon âme au fer rouge. On a hurlé.
Obéir. Tuer.
Ça s’est insinué partout. Dans les fissures.
Obéir. Tuer.
***
Après il y a des trous.
J’ai été dans une cage.
Ce qui restait de moi regardait, mais mes yeux voyaient différemment. J’en avais neuf. Pas que sur la tête.
Le corps avait des griffes.
Il entendait des ordres et les suivait.
Les mercenaires m’ont entraînée. Quand la violence montait, je disparaissais. Chimère-129 était douée pour le combat.
Elle savait aussi un peu de magie. Invoquer un bouclier d’eau et faire bouger de petites choses mortes. C’est tout. On ne comprenait pas, on puisait juste dans des énergies d’un autre monde.
Chimère-129 progressait. Elle devenait plus forte. Je me blottissais dans un coin de son esprit.
Un fil restait, comme un cheveu : je m'appelle Mila.
Je m’y agrippais pour ne pas disparaître.
***
Il me reste des fragments.
Le ciel gris. La roche sous les pieds.
Dans les montagnes. On court.
Le vent. Le sang.
On suit des ordres.
On attaque. Des bêtes. Des gens.
Je sais que c’est moi. Mais je ne suis presque plus là.
Le fil s’effiloche.
***
Quand ? Où ?
Les bois.
On traque des hommes-boucs.
On trouve des soldats de la marche.
Trop nombreux. Aucune chance.
Mais pas de témoins. Tuer.
Le corps se tend.
Une voix :
— Mila ?
Chimère-129 veut obéir. Tuer.
Mais je tire sur le fil.
L’homme a baissé son épée et levé l’autre main en signe d’apaisement.
Les soldats attendent. Ils ont peur.
Moi aussi.
— Mila. C'est moi.
Sa voix tremble.
Je remonte des souvenirs.
L’odeur du cuir.
La fumée. Les osselets.
— Mila…
Oncle Garen.
Je me rassemble.
Chimère-129 doit obéir aux ordres et tuer.
Mais pas moi.
Moi je m’appelle Mila. J’ai huit ans, bientôt neuf…
J’ai peur. Mais oncle Garen va me protéger.
C’est son travail, il est soldat. C’est l’homme le plus fort et le plus courageux que je connaisse.
Je me prends la tête dans les mains.
Je dois remettre dans l'ordre. Depuis le début.
Les bois, des soldats, des hirkroms…
J’ai vu oncle Garen. Où sont papa et maman ?
Des cavernes. Des mages. Des chimères.
Il faut que je me rappelle…
Mais c'est difficile de savoir. Je ne me souviens pas bien.
Une marque brûlante.
Quelque chose bouge. Du sang gicle.
Quelqu’un est mort. J’espère que ce n’est pas moi.
Parce que si c’est moi… qui pense ça ? À qui est ce corps ?
Tout ce sang… J’ai peur.
Le soldat égorgé me regarde sans comprendre. Un mot meurt sur ses lèvres : « Mila… »
Je crois que j'ai très mal.
Les autres soldats ont bougé, c’est pour ça. Je suis percée de coups.
Le sol est dur.
J’ai froid.
Il fait sombre.
Les neufs yeux de Chimère-129 se ferment.