Avec le temps …
Notre quartier c’est comme un village. On se connait tous, on a vécu et vieilli ensemble. Notre rue, par exemple, elle n’existait pas avant.
C’était des champs, des talus, et puis comme la ville se trouvait à l’étroit, de nouveaux quartiers fleurissaient à droite à gauche.
Bon, tout ça, c’est des vieilles histoires, plus de quarante ans maintenant.
N’empêche que la plus belle maison du coin (je le sais, je l’ai vu construire), elle est sous mes fenêtres, de l’autre côté de la rue.
A l’époque, quelque part, ça nous faisait plaisir d’avoir une maison agréable à regarder, et on allait avoir des voisins aisés, pas des casoss de la mairie.
Les Ledru, je me rappelle, des commerçants à la retraite, avec des moyens. Pas des gens de la haute, bon, un peu Papy, mamy, lui avec ses bretelles, elle avec ses bigoudis, mais on les aimait bien, et puis c’était les seuls vieux du quartier. Lui, il est mort un jour comme ça, sans prévenir, du coup elle, elle est partie en EHPAD et on a plus eu de nouvelles.
La maison a été vendue plusieurs fois, et puis, un beau jour, il y a six mois environ, ils sont arrivés … les nouveaux. A ce qu’on disait, c’était des jeunes, enfin moins âgés que nous.
Faut dire qu’elle a vieilli notre rue, c’est plus que des retraités maintenant, et nous les premiers avec mon mari.
Donc, des jeunes, on était contents … mais on a vite déchanté.
Déjà, pas très polis ! Il me semble qu’on peut se présenter aux voisins quand en on arrive dans un quartier.
Je ne suis pas curieuse plus que ça, mais je voudrais bien savoir d’où ils viennent, leur profession, s’ils ont des gosses, savoir à qui on a à faire quand même.
Non, pas un mot, le jour de l’emménagement, ils sont arrivés dès le matin avec un camion de location. Elle et son mari, et un pauvre gars qui ne faisait pas grand-chose.
Je suis sortie trois, quatre fois promener mon petit chien, il n’en pouvait plus d’ailleurs, mais non pas un mot, pas un sourire.
Tiens je la vois encore, en short, avec des espèces de bottes en gros cuir … je te demande un peu.
Ça fait trois mois maintenant, j’en peux plus. Heureusement, j’ai eu quelques infos : Lui il est dans le funéraire à Lisieux, elle, elle tient une agence bancaire dans le centre-ville. Leurs gosses sont dans le privé … tu m’étonnes.
Au club de scrabble du quartier, j’en parle, mais les autres voisins, ça les gêne pas, seulement nous c’est juste en face. Fallait bien que ça tombe sur nous.
Mon mari, mon Roger, il me dit qu’elle est attrayante, tu parles, attrayante mon cul, c’est une paire des seins sur pattes. D’ailleurs, toi, mon Roger, si tu continues à la zieuter, la voisine, tu vas bouffer du surgelé mon coco.
Sans compter que ça pourrait, lui donner des idées à mon Roger … manquerait plus que ça.
Six mois maintenant. Un jour que j’arrangeais mes géraniums sur mes fenêtres, elle a traversé la rue comme ça pour discuter, pour me proposer
ses conseils en transmission de patrimoine. Tu parles, elle a une idée derrière la tête, trop polie pour être honnête !
Lui aussi parfois il vient me parler, bon, il est bel homme, mais je peux pas le voir. Quand il me regarde, j’ai toujours l’impression qu’il prend mes mensurations. Et les gosses, toujours bien habillés, bien polis, « Bonjour madame Cadent » qu'ils me disent, tu parles, entre eux, ils doivent dire, « la Cadent » ou la vieille d’en face. En plus, ils n’aiment pas notre chien, soi-disant qu’il aboie la nuit.
J’en peux plus, je vous dis. Là tiens elle revient de son jogging du dimanche matin, elle fait ses étirements devant notre fenêtre, et va y que je me penche en avant, sur le côté, à gauche, à droite.
J’en peux plus de son sourire satisfait, de ses nibards qui tiennent tout seuls … comment elle fait d’ailleurs.
Non, j’en peux plus, je vais déménager, je vais me trouver une rue à vieux à l’autre bout de la ville. Et puis comme j’ai dit à mon mari, à mon Roger, j’espère qu’en face, ça sera des gens normaux, pas des dégénérés comme eux.