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02 Mai 2026 à 09:09:10
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Auteur Sujet: Les putes de Barbès  (Lu 898 fois)

Hors ligne Shendo

  • Calligraphe
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Les putes de Barbès
« le: 20 Mars 2026 à 09:52:45 »
Ici-Bas


Les putes de Barbès engendraient de l’urticaire rien qu’à les reluquer. Quelquefois on retrouvait sous leur jupe mal repassée un bambin qui s’accrochait coûte que coûte aux jambes violacées voire poilues de leur nourrice. Les putes de Barbès ne sont pas des mères, ça non. Elles se refilaient les mioches comme une chlamydia. Enfin la mode était à la gonocoque. Elles pissaient plus droit, les putes de Barbès. Elles s’asseyaient comme des chevaliers teuton, à table, chez le brasseur d’en face. Elles ne se disaient rien entre elles.  Rien. Un client, qui les observait avec toute l’assiduité qu’on lui connaissait, a rapporté un jour que « les putes ne se parlaient même pas. » On aurait pu fantasmer sur leurs conversations : « Qu’est-ce il pue le salaud de dirlo… S’est pas lavé le paf depuis des semaines » ou « M’a même pas payé un verre, oh tu l’aurais vu ce minet… J’avais d’la peine pour lui… arrivait même pas à bander ! » Non, les putes de Barbès fumaient leur cigarette et décampaient aussitôt l’avoir écrasée.

On ne savait pas trop quel film se jouait dans leurs yeux. On savait juste que les deux étaient délavés. Ils n’étaient pas éteints pour autant. Il y avait cet homme au chapeau dodelinant qui fréquentait les bars, les murs crades, les types engoncés, les pavés… Sa bouche mal rasée sifflait des gaudrioles à la moindre oreille ouverte, et bon dieu qu’elles étaient ouvertes. À ce moment précis, à cet interstice délicieux, là où le billet frottait son corps verdâtre sur la peau sibylline de son voisin, similaire à quelques francs après, on voyait naître en la pute de Barbès l’espoir lumineux qui cogne contre la rétine. Le nigaud au chapeau et à la bouche mal rasée les détrempait. Elles avaient un goût de chewing-gum dans les yeux, la Statue de la Liberté dans le cœur, les Tony Curtis dans les jambes ; elles étaient prêtes à s’engrosser, les putes de Barbès. Enfanter ne leur faisait pas peur, ça non. Dans leurs vices, elles étaient gémellaires.

Elles se vautraient deux par deux au quatre coins de Barbès. C’est-à-dire entre la brasserie, l’hôtel (qui était fait pour les passes à trois chiffres), le troquet et les appartements. Desquels la gérontocratie avait triomphé : tous les vieux baisaient plus que nous. On dormait sur un paillasson pendant qu’ils s’ébattaient. « Sur tout le corps, vous dis-je », avait plaidé une nonne pas très nonne, répondant au nom d’Eugénie. La brave Eugénie était corsetée jusqu’à l’âme. Elle devait avoir le foie mal en point, cette fille. On dit que du foie résulte la colère d’un homme. Les femmes n’en sont pas exempts. Je les ai vues se mettre minable. C’est un corps, c’est un géant, c’est un frontispice d’un baroque sans égal qu’on voit s’écraser sur le macadam brûlant. On dit qu’une des putes a cuit devant la brasserie en loupant une marche.

« Venez mes salauds, 33 ! 33 francs ! Grouillez-vous ! Faites pas vos chochottes ! » C’était placardé sur l’âme de Barbès. Le brasseur essuyait sa vaisselle avec plus de mal qu’un babouin. « J’peux plus de ces gamines. Elles vont toutes vriller. Les entendait ? Peux plus faire avec ses sales bêtes. Y a plus rien qui va depuis qu’elles ont pris la rue passante. Moi j’vous l’dis : y a plus qu’à tirer dans l’tas. Peux rien faire ! » Les clients trinquaient à la santé des putains. M.Sarfati était l’un d’entre eux. C’était un gars de la campagne. Pas pauvre, pas riche non plus. M.Sarfati disait souvent qu’il se pendrait dans son étable parce que sa femme l’avait trompé avec le pompiste du village. « J’en peux plus, soufflait-il. C’est la misère. La vie est une tartine de merde. Z’êtes pas d’accord, les gars ? » M.Sarfati était un campagnard serein, bien aisé dans le geste oral. « Z’avez qu’à voir comment qu’on nous traite, mimait-il, ‘peux plus rien faire contre ces putes ! » Le front du brasseur reluisait d’orgueil au regard du pantomime qui agitait ses bras derrière son comptoir. M.Sarfati était un homme franc-jeu, mais avait un côté fesse-mathieu. Le brasseur disait que « tout juif vole l’argent des autres ».

Les putes de Barbès arrivaient vers dix-sept heures. C’était leur lever du jour, leur ouverture des marchés. La première était Nana. Nana était une blonde mal lotie : giflée, rouée de coups, assommée parfois. On dit que Nana avait été engendrée par un boxeur. « Les hommes sont plus des hommes depuis que les putes gagnent plus qu’eux », prophétisait-elle sur les trottoirs. J’appris des années plus tard, au détour d’un café crème, que Nana avait mis K.O un bougnoule du quartier latin. Nana était exemplaire sur les horaires, une vraie employée de bureau. Elle tenait son guichet à la façon d’un apothicaire. Mais son produit le plus précieux était son cul. Nana avait un cul de jument. Au faîte de sa gloire, Nana rameutait quelques intellectuels. « Des monstres de curiosités », confessait-elle au prêtre de la paroisse Saint-Etienne, située à quelques encablures des portes de l’Enfer. Nana était catholique. Elle aimait le sermon, l’habit blanc, les croisades religieuses. Cette fille en béton armé était surprenante.

À dix-sept heures trente, une file indienne de putes défilait. Décadence dans l’ombre du soleil, qui voudrait bien coucher sa peine. Les commerçants rangent leurs babioles, le brasseur brasse les yeux levés, les riverains changent de chemin. Arrivent Solia, Albertine, Doli, Vérone… Elles bataillent un bout de mètre carré avec les Slovènes. « Les putes slovènes t’enroulent avec leur accent slave », disait Babus, le bourgeois gentilhomme de Barbès. Babus avait profité de la guerre pour acheter les trois quarts des appartements. « Une affaire à faire planer les Rotschield ! », se targuait-il auprès des vieux schnocks qui l’écoutaient vitupérer contre le système politique. Même s’il s’en défendait farouchement, Babus savait ce qu’il se passait dans ses chambres. « Faudrait rebattre les cartes. Moi, j’ai tout donné à mon quartier. Et les politiques, qu’est-ce qu’ils m’ont donné ? Hein ? Hein, Sarfati ? » Le Juif taisait sa langue. 

Entre dix-huit heures et dix-neuf heures, les putes se titillaient des yeux. Pullulaient çà et là quelques macros dont les lunettes fumées rappelaient toujours qu’ils s’étaient battus la veille. Quand Marco promenait sa monture sur son nez blanc cocaïne, les putes savaient qu’il faudrait remettre à plus tard la négociation de leur corps. Tandis que les Slaves roulaient de la langue, les Françaises, franchouillardes et pérennes dans leur attitude de pute affranchie, s’enfumaient dans quelque cabine téléphonique. Les rats sortaient de tous les trous : des ruelles, des tavernes, à l’arrière des appartements, des toilettes de la brasserie… « Barbès ? Le labyrinthe de la pute ! », s’exclamait Babus.

La brasserie était le repaire de la misère. Elle se calfeutrait entre deux pintes, elle traversait les plinthes, elle s’agrippait au dos des gens, comme une araignée extrêmement venimeuse qui vous accompagne jusqu’au plumard. Il y avait cependant des gens bien qui fréquentaient la brasserie. Par « bien », il faut entendre raisonnables. Mais il faut reconnaître que rares sont les chats qui ne lapent pas de lait ici-bas. L’entrée de la brasserie faisait fi de toutes les conventions architecturales. Le brasseur, petit-fils du fondateur, avait complètement mis de côté le modernisme. « Une terrasse sur l’toit ? Et puis quoi encore ? » Ainsi le voyageur poussait la porte, grinçante de j’t’emmerde et de je vais pisser. L’ornementation avait un caractère biblique : des cadres qui, quand il ne s’agissait pas d’ex-voto subtilisé au prêtre de la paroisse Saint-Etienne, contenaient des portraits de chats, de chiens, de chevaux. Un jour, un gars « à la longue tunique d’inspecteur du fisc » a posé cette question : « Dites-moi, ce ne serait pas une pâle copie du Derby d’Epsom ? » L’auditoire, hilare et aviné, demeura en réalité sans voix. On n’a plus jamais revu l’ombre d’une tunique ici-bas.

Le jaune tabac du papier-peint détenait des nuances d’espoir. Quand quelque client abreuvé enculait des mouches, on le voyait s’y perdre, tenant du bout des doigts sa cinquante. Il y avait des lampes dénuées d’abat-jour, elles grésillaient. « C’est l’facteur du ciel qui nous envoie un message », disait fièrement le brasseur aux consciences endolories. À gauche de l’entrée, des tables. Des tables rondes au nombre de quatre, cinq peut-être. Quelques chaises s’y trouvaient autour. Les nouveaux ne savaient jamais vraiment où s’asseoir. Fort heureusement, aucun nouveau ne poussait la porte de la brasserie. Tous étaient déjà anciens qu’ils avaient mis l’orteil dans le boui-boui. Ici-bas était la frontière. À droite, d’autres tables, un peu plus éparpillées. Quand soleil il y avait, ses rayons perçaient un peu plus les stores cramoisis. Parfois, le brasseur fermait les volets. On se retrouvait dans le noir. La lumière du flipper nous éclairait quand un type à la gueule sombre appuyait nerveusement sur les gâchettes latérales. Quelquefois le poste-radio émettait un son. On n’entendait pas grand-chose, si ce n’est que les putes de Barbès nous ont encore volé tout notre fric.

Vingt-heures passées, les putes se frottaient le dos contre les murs quand elles ne se faisaient pas casser le bassin par de vieux gredins ayant fait fortune en jetant une pièce dans une fontaine ou en braquant une banque. Vérone, la plus petite des putes, était déjà exsangue. « On peut manger ? » soufflait-elle à l’épaule carrée de Nana. « Après, répondait-elle, fixant la nébuleuse horizon. » Vérone n’avait rien d’une pute. « Une fille de joie, à la limite », comme dirait Sarfati. Tout le monde aimait cajoler Vérone, « la petite Vérone. » Elle se disait née à Paris, dans une clinique réputée dont on n’a jamais su le nom. Elle aimait la mode, les hauts talons, le rouge à lèvre bien rouge, les devantures de magasins. Vérone vouait un culte aux robes à paillettes. Elle se voyait haut, elle se voyait loin ; un bout de tissu lui redonnait confiance en la vie. Puis elle marchait dans une flaque de merde. Vérone n’aurait pas pu être mannequin, son mètre soixante-quatre lui interdisait. Ses yeux verts en forme d’amande scintillaient lorsqu’on lui demandait son prénom. Instinctivement, comme pour prononcer le nom d’une reine d’Italie, elle disait : « Je m’appelle Vérône », en insistant bien sur le « ô ». Sa queue de cheval pendait de droite à gauche, de gauche à droite ; cette capillarité lui donnait un air juvénile, une jeunesse sans égal, vive, innocente. Vérone avait vingt ans. « J’ai fait l’amour trois fois, confiait-elle. Une fois avec Arnaud, mon premier amoureux ; j’avais 13 ans. La deuxième fois, c’était avec le fils du voisin, juste avant que je parte de chez mes parents. La troisième, c’était avec un client… » Là-dessus, toutes les filles la huèrent. Nana prétendait que faire l’amour avec un client était un acte de collaboration. Doli avait défendu Vérone. « Un bon client, ça s’garde. ‘Sont pas tous nazes, y en a même qui sont plutôt doués. » Vérone expliquait doctement que son client était un jeune pharmacien, promis à un brillant avenir. « Les filles, s’il trouve le vaccin contre la variole, vous aurez rien en avance ! Z’êtes vraiment des putes. »

Entre vingt-et-une heures et vingt-deux heures, l’embarcadère de Barbès voyait venir des mecs à vélo, à pied. Il y avait bien quelques autos, mais elles restaient rares. Les putes s’encordaient par peur d’être ligotées et tuées. Pas violées. Nana tenait la garde, le sourcil froncé, elle déblatérait toutes sortes de publicités. « 33 ! 33 francs, les ploucs ! J’ai pas qu’ça à foutre, allez, prenez vos couilles à deux mains, nom de Dieu !… » À bord d’un vélo jaune, un mec s’arrêta. Cela faisait longtemps qu’il tournait. Il avait pris les petites ruelles, s’était arrêté pissé deux ou trois fois. « Encore un pas foutu », disait Nana. Il avait posé son vélo sur l’un des murs crasseux de la brasserie. « T’viens m’mettre ? », demanda Nana. L’homme, fin et dérisoire, semblait pleurer. Nana avait pris son début de larmes pour une perversion. « Encore un qui aime penser à sa mère, nom de Dieu… Allez ! » Quinze minutes plus tard, on vit sortir des appartements Nana et le gringalet. Il remerciait platement Nana. « Merci, m’dame Nana, merci infiniment…! ». Nana lui avait déplacé la colonne vertébrale. Le gringalet repartit sans son vélo.

Entre vingt-heures et minuit, les autos affluaient. Les putes se redressaient. D’un coup la moitié de leur poids reposait sur un talon. Dans le musée de la rue, ces femmes de cire préservaient l’esquisse d’un sourire. Certaines autos klaxonnaient. La brasserie s’enflammait, s’agitait, s’ankylosait. « Olé ! », criaient-ils. À l’intermède, quand Barbès retombait dans la noirceur, les putes criaient : « Vos gueules ! » Les chiens alentour aboyaient.  Ce bel canto donnait des airs d’opéra à Barbès. Aux étages voisins, les curieux regardaient. Une vieille dame, veuve, fumait sa cigarette à la fenêtre. Elle y restait souvent une bonne heure. Plus haut, un couple d’adolescents se tordait de rire. Certains pointaient du doigt ; d’autres le nez et fermaient leur volet d’un coup sec. Vérone était montée à l’arrière d’une auto rouge, dont la plaque d’immatriculation contenait les lettres X et Y. Son conducteur paraissait difforme. Vérone était assise, ne le regardait pas, jamais ; ses yeux étaient ailleurs. Puis, sa bouche engouffra l’homme. L’homme s’assit sur elle. Vérone sortit de l’auto moins de cinq minutes plus tard. Elle refit sa queue de cheval.

Entre minuit et trois heures du matin, Barbès se vidait. Seul encore debout, le groom de l’hôtel jouait des doigts avec sa cocarde, comme un chaton taquine son fil de laine. Eux, ils étaient assis, et même affalés certains soirs éthyliques. Ils vomissaient, pataugeaient dans leurs immondices, buvaient à nouveau, s’enquiquinaient à savoir quel est le premier qui a parié sur le bon cheval, quel sera le dernier qui rentera chez sa femme… C’était un embrouillamini de cauchemars puants. La misère culturelle, sociale et conjugale réapparaissait ponctuellement et, à la manière d’une fée déposant sa poudre enchanteresse sur le corps raide des hommes qui n’ont plus rien à perdre, les rêves flottaient dans cet air sec. Entre deux passes, les putes s’en mettaient plein le nez. De leur vilain bas, elles sortaient une liasse de billets, une piètre rémunération pour une soirée de plus. Elles n’avaient plus grand-chose à faire, mais elles restaient, comme ces vacanciers qui ont du mal à dire au revoir à la mer. Les putes restaient stoïques, dans une posture de moine tibétain. Les heures passaient, mais elles préféraient clopiner entre deux verres d’un rosé pas vraiment rose, « offerts par la maison ». Le brasseur fermait boutique, claudiquant sur les pavés cassés de la petite place de Barbès. Les clients s’accrochaient à lui dans un désespoir saisissant. « J’t’en prie !… Allez, l’brasseur ! T’vas aller où, hein ? Crois-pas toi mieux que nous… salaud… » Ils se répandaient dans une telle torpeur que ce ne sont plus les putes qui réveillaient la petite place de Barbès, mais eux, ces « goujats sans nom ni forme. » M.Sarfati criait au blasphème. « Comment ? Qu’est-ce qu’j’entends ? tu jettes à la fenêtre ! tes amis ? » L’habit-veste de M.Sarfati sentait plus l’alcool que le comptoir. Il jetait des regards de tonnerre au brasseur, s’apprêtant à lui casser la figure pour l’empêcher de fermer son antre. Mais, peu à peu, fait est que les clients déguerpissaient. « Quel bordel… », se disait à lui-même le brasseur, un balai sous le bras et sa casquette à poils de lapi, posée à l’envers sur son crâne dégarni.

Vérone dormait du plus lourd des sommeils sur le dos d’une brique. Une oreille était vierge ; la boucle qu’elle avait jadis achetée dans un de ces grands magasins parisiens s’était évaporée dans la nuit. Le regard de Nana transpirait la haine. Une haine qui montait à mesure que les clients de la brasserie descendaient la place de Barbès. Ils retournaient chez eux, iraient travailler ce matin, prendraient leur café, câlineraient leurs tout-petits, et leur dirait : « Ma petite, mon petit… Qu’j’vous aime ! Allez chercher un croissant pour votre père. » Doli fantasmait sa vie, probablement dû à sa prise compulsive d’opium. Mais elle avait de l’idée. « Dans une autre vie, j’aurais bien aimé apprendre aux mômes », s’épanchait-elle au cou de ses compères. Elles formaient un tout indivisible, bien qu’elles n’aient jamais entrevu quelque destin ensemble, les putes de Barbès. Elles allaient et venaient depuis un, trois, six, dix ans pour certaines, elles revenaient d’entre les morts, peut-être d’une autre vie, lointaine et brumeuse ; l’une vivait dans un haras, l’autre dans un château ; avaient-elles seulement le droit d’aimer ? ou se l’accordaient-elles ? Là-haut, Nana serait une mère de tous les fronts, de toutes les batailles ; Vérone remplirait son cabas de jolies couleurs en guise de fruits ; Doli dévalerait la route 66 sur sa bécane de femme libre. Libres, là-haut, elles le sont.

Hors ligne Choumi

  • Prophète
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Re : Les putes de Barbès
« Réponse #1 le: 20 Mars 2026 à 12:01:09 »
Bonjour
Sous une écriture volontairement vulgaire , tu décris avec respect la vie effroyable de ses filles de joie qui n'en ont plus ou pas.
Je ne peux pas dire que j'aime un tel écrit, vu le sujet traité. Alors je dirai qu'il m'a fait réfléchir moi qui quelques fois me plains de mes petits maux.
Le texte est énergique
Amicalement
Michel
« Modifié: 21 Mars 2026 à 06:47:22 par Choumi »

Hors ligne Cendres

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Re : Les putes de Barbès
« Réponse #2 le: 20 Mars 2026 à 20:40:07 »
Merci Shendo pour le partage de ton texte.

Tu parles d'un temps ancien, vu que tu fais référence aux francs. 33 francs feraient 5,45. Ce qui ne fait pas beaucoup.

En général, les prostitués ont toujours un souteneurs, or ton texte n'en parles pas. Et d'ailleurs travaillent pour lui, avec des objectifs  (des sommes à atteindre tous les jours.) ça n'ont plus tu n'en parles pas.
Par contre, tu indiques bien que les filles commencent vers 13 ans à devoir se prostituer, l'age moyen est de 14 ans en réalité.
Beaucoup de prostitués sont mineurs, et beaucoup de clients recherchent des filles mineures.

Ce n'est pas une écriture que j'apprécie beaucoup, à cause du ton du texte, mais cela ne reflète que mes goûts et on ne peut pas plaire à tout le monde.
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

Hors ligne Robert-Henri D

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Re : Les putes de Barbès
« Réponse #3 le: 21 Mars 2026 à 09:29:20 »
Hélas Shendo, un tel pamphlet laisse à penser que cet ici -bas n'existe pas qu'à Barbès, que la prostitution gangrène à qui mieux ce monde immonde qui noie tout ! Du lecteur jusqu'au narrateur, il fait vision d'un univers où toute parole serait chose en voie de pourriture : les hommes sont des déchets, les femmes ne sont plus fantasmées... Tout est misère sexuelle qui bien plus qu'au temps suggéré se fait constitutive d'un théâtre contemporain malsain. Lequel se la jouerait pièce percée façon bas-fond où même les culs-de-basse-fosse produiraient l'écho d'un futur encore plus grotesque.

Ici-bas, tout ne serait donc que bassesse ?! La haine masquant le désir et la réalité déformée par un regard malade ne se plairait qu'à mettre en exergue l'inévitable dégradation d'icelui corps contre friqué bien plus qu'à lui parler d'amour platonique encore ?...

Lorsqu'un texte respire comme une lettre d’écrivain, avec ce grain de subtilité stylistique qui le différencie, c'est peut-être que son auteur se refuse à suivre la cadence uniforme du présent ?

Hors ligne Shendo

  • Calligraphe
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Re : Re : Les putes de Barbès
« Réponse #4 le: 21 Mars 2026 à 12:55:32 »
Bonjour
Sous une écriture volontairement vulgaire , tu décris avec respect la vie effroyable de ses filles de joie qui n'en ont plus ou pas.
Je ne peux pas dire que j'aime un tel écrit, vu le sujet traité. Alors je dirai qu'il m'a fait réfléchir moi qui quelques fois me plains de mes petits maux.
Le texte est énergique
Amicalement
Michel

Bonjour Michel,

Vous avez changé "écriture volontairement provocatrice" par "vulgaire". C'est un détail qui dit beaucoup ! A dire vrai, je préfère le terme de provocatrice. Pour sûr, elle l'est. Je ne veux pas me faire de l'avocat du narrateur, aussi parce que l'histoire n'en est qu'à ses balbutiements.

Fait est que provocatrice n'est pas nécessairement vulgaire. Je pense à certains passages où le narrateur s'appesantit sur le visage de ces dames. Je pense aussi à ces actions, en apparence anecdotiques, qu'elles font comme celles de refaire leur chignon ou leur queue de cheval.

En cela, le narrateur est provocant. Mais la provocation n'a-t-elle pas pour objectif d'éveiller les consciences ?

Je comprends néanmoins que cette écriture ne plaît pas. Je la trouve dérangeante. Et c'est pour ça que je l'apprécie. Elle est, selon moi, aux antipodes du manichéisme.

Cendres, bonjour. Marco est le souteneur, le mac, le macro. De plus, le narrateur n'a pas décrit précisément le contexte économique, mais davantage de dresser une peinture sociologique de ces femmes brisées.

Robert, hélas ! il ne s'agit pas d'un pamphlet, loin de là. Les hommes sont ce qu'ils peuvent être : parfois des ivrognes. L'espoir ne le quitte pas pour autant. Et Dieu sait que l'espoir est la flamme de la vie.

Je parlais de manichéisme plus haut. C'est de passer à côté de l'essence du texte que de conclure en disant que l'ici-bas est n'est voué qu'à la bassesse.

Hors ligne Robert-Henri D

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  • Pelleteur de Nuages
Re : Re : Re : Les putes de Barbès
« Réponse #5 le: 21 Mars 2026 à 18:54:03 »

Robert, hélas ! il ne s'agit pas d'un pamphlet, loin de là. Les hommes sont ce qu'ils peuvent être : parfois des ivrognes. L'espoir ne le quitte pas pour autant. Et Dieu sait que l'espoir est la flamme de la vie.

Je parlais de manichéisme plus haut. C'est de passer à côté de l'essence du texte que de conclure en disant que l'ici-bas est n'est voué qu'à la bassesse.

Oups, du coup , il m'appartient de récupérer ceci :
Citer
"Vous avez changé "écriture volontairement provocatrice" par "vulgaire". C'est un détail qui dit beaucoup !"

Car, l'essence d'un texte ne saurait se résumer à une seule impulsion, mais au contraire définir l'intention, la forme, la relation auteur / lecteur,
etc... en fait il s'agit du noyau qui apparaît lors d'une entraide à l'écriture lorsqu'il convient à l'aidant d'ôter le superflu afin d'obtenir une analyse approfondie de ce qui est proposé.

Or, il me semble que, en conjuguant mon propos final au conditionnel, je n'ai rien affirmé de ce que vous m'attribuez… et ce d'autant, que j’émets en fait l'idée contraire.

Voici, parmi leur foisonnement, que j'ai relevé deux exemples de ces moult extraits qui m'ont conduit à user du terme "pamphlet" pour mettre des "ridelles" à la paillardise injurieuse (qui au demeurant peut choquer de très jeunes lecteurs...) plutôt qu'évoquer un certain penchant quelque peu malsain dont la seule approche n'exclut pas l'idée d'un possible ségrégationnisme à peine masqué.

Je cite : Dans leurs vices, elles étaient gémellaires. Desquels la gérontocratie avait triomphé : tous les vieux baisaient plus que nous. ETC
Lorsqu'un texte respire comme une lettre d’écrivain, avec ce grain de subtilité stylistique qui le différencie, c'est peut-être que son auteur se refuse à suivre la cadence uniforme du présent ?

Hors ligne Choumi

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Re : Re : Re : Les putes de Barbès
« Réponse #6 le: 22 Mars 2026 à 07:35:32 »
Bonjour
Sous une écriture volontairement vulgaire , tu décris avec respect la vie effroyable de ses filles de joie qui n'en ont plus ou pas.
Je ne peux pas dire que j'aime un tel écrit, vu le sujet traité. Alors je dirai qu'il m'a fait réfléchir moi qui quelques fois me plains de mes petits maux.
Le texte est énergique
Amicalement
Michel

Bonjour Michel,

Vous avez changé "écriture volontairement provocatrice" par "vulgaire". C'est un détail qui dit beaucoup ! A dire vrai, je préfère le terme de provocatrice. Pour sûr, elle l'est. Je ne veux pas me faire de l'avocat du narrateur, aussi parce que l'histoire n'en est qu'à ses balbutiements.

Bonjour
J’ai hésité sur les deux mots. Puis je suis revenu sur mon post et j’ai réécrit vulgaire pensant à juste titre qu’elle était provocatrice en elle même
Bonne journée
Amicalement
Michel

Hors ligne Shendo

  • Calligraphe
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Re : Les putes de Barbès
« Réponse #7 le: 23 Mars 2026 à 14:52:41 »
Robert, Céline a écrit des pamphlets. Ici-bas n'a rien de pamphlétaire. C'est une réalité. Elle est dite crûment. Encore une fois, je ne me fais pas l'avocat du narrateur, mais je ne le pense pas ségrégationniste. Le terme de "bougnoule"possède invariablement une dimension historique. Ce mot est une honte. Je l'exècre, à titre personnel. Mais moi, on s'en fout.

En réalité, hormis l'aspect "pamphlétaire", je ne comprends pas le dénouement de votre propos.


Hors ligne Shendo

  • Calligraphe
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Re : Les putes de Barbès
« Réponse #8 le: 23 Mars 2026 à 14:53:57 »
Voici la suite. (Eugénie fut brièvement évoquée ci-dessus)

  Quoique les traits tirés d’Eugénie Malbranque n’eussent pas convenu à qui voulait être la plus peau de vache, il fallut bien du talent à la main adoratrice qui, un jour, caresserait la joue rêche de l’enfant. Eugénie Malbranque priait trois fois par jour. Plus quand il fallait pleurer un prêtre. C’est avant tout le religieux de la paroisse Saint-Etienne qui avait dressé ce jeune serpent, en lui mettant à l’arête du nez une pomme reluisante. Eugénie était la fille unique d’un père maçon et d’une mère infirmière. Elle avait grandi au collège, car c’est à l’internat qu’elle apprît à faire son lit. « Un carré droit, voilà ce que c’est ! », disait-elle fièrement, en se frottant les mains sur sa longue robe blanche. Sans être excellente, Eugenie était une élève consciencieuse, dont l’application résidait dans le choix du crayon et de la règle. Elle manipulait la trigonométrie comme une jeune surdouée à qui l’on ne peut réfréner aucune envie. Si Eugénie n’était ni gourmande, ni voluptueuse ou provocatrice, ni jalouse ou orgueilleuse, ni quoi que ce soit qui pût compromettre son éducation religieuse, il n’en demeure pas moins vrai qu’elle était une insatiable curieuse. Elle aimait à regarder les gens avec une de ces figures décomposées, parfois de dégoût. Quand elle sortait à la campagne, pour promener son cabot appelé Minot, elle ne pouvait s’empêcher de regarder l’excrément tomber du derrière de son animal. « Oh ! tu me dégoûtes, Minot ! »

Mais la jeune fille possédait en elle une ardeur fatale. Elle ne pouvait concevoir comment tel ou tel vice pouvait-il tracer à dessein les vies les plus inexorablement malheureuses. Eugenie regardait le malheur avec dédain. Bien qu’elle ne reçût d’autre marque d’affection de ses parents que la stimulation du zygomatique droit en cas de bonne note, il était impossible de penser la souffrance future à laquelle se vouerait la jeune Eugénie. Son ton badin énervait les passantes comme les commerçantes. Sa chevelure de blé sentait une odeur de savon, laquelle insinuait, dans les quartiers sales par lesquels elle passait pour se rendre jadis au collège, qu’elle était proprette. Des années plus tard, Eugénie Malbranque avait perdu son père et sa mère. Fort heureusement, sa situation s’éclaircit assez vite grâce au prêtre de la paroisse Saint-Etienne, qui lui trouvât un travail de livreuse de lait.  « Mais je n’aime pas le lait, mon père ! », s’était indignée Eugénie. Saint-Etienne tomba de sa cime. Ainsi Eugenie livrait le tout-Paris, à pied comme à vélo, les bouis-bouis et les artisans d’envergure. Il y avait, par exemple, l’un d’entre eux qui avait remarqué le déhanché félin d’Eugénie. Ses formes arrondies donnaient à sa silhouette une géométrie romantique. Naïve, elle ne l’était pas. À l’âge de vingt ans, Eugénie avait couché avec ledit artisan. Elle n’avait rien senti, rien vu, rien cru. Elle attendait que son cœur batte. Rien ne venait, vraiment rien. Elle semblait déçue. Cette désillusion l’amena à étoffer son ambition, jusque là bercée par la foi religieuse. Non, bien sûr que non, il n’existait pas d’homme saint. Elle le voyait bien à la façon dont les adolescents, les honnêtes hommes et les vieux croulants la léchaient du regard. Celle qui déposait les briquettes de lait entrapercevait des silhouettes éteintes, partiellement mortes, entre la table du salon et l’insidieuse marche de l’entrée. Ils rampaient comme des guenilles jetées après un dur labeur. Elle ne voudrait jamais d’une vie pareille. Eugénie méprisait la débauche parisienne. Si bien qu’elle ne se donnât plus. Ses yeux emplis de vitalité donnaient, l’espace d’un instant, une rêverie cruelle à ces gros hommes, pointus sur les détails techniques — ils aimaient à aborder leur connaissance de telle machine ou prédire quels produits seraient les plus demandés dans trois mois —, mais si rondelets sur l’appréciation qu’ils ont de la gent féminine. « Vous êtes mal aimable, monsieur ! », persiflait-elle à la vue et au su de toute une famille, quand le grand-père avait soulevé sa jupe. Bientôt, Eugénie quitterait son emploi. Elle resterait à Paris, entre deux quartiers malfamés ; elle continuerait à fréquenter la paroisse Saint-Etienne, pratiquement tous les jours, surtout le soir, au retour de ses livraisons. En sortant un soir d’été, où valsait à certains endroits une odeur lointaine de brûlé, Eugénie traversa, par hasard, Barbès.

Hors ligne Julien-Gracq

  • Aède
  • Messages: 163
Re : Les putes de Barbès
« Réponse #9 le: 27 Mars 2026 à 21:51:49 »
Bonjour Shendo,

C'est un très beau texte que tu as partagé là. Le caractère épique d'une soirée à Barbès qui se ponctue par une note touchante, attendue, mettant délicatement fin à la frénésie de l'ensemble et rendant hommage à ces putes du passé.

Une description tout aussi épique du Barbès actuel est-elle au programme ? Ce pourrait être également une aventure piquante.  ^^

Hors ligne Shendo

  • Calligraphe
  • Messages: 127
Re : Les putes de Barbès
« Réponse #10 le: 29 Mars 2026 à 18:49:52 »
Bonjour Julien-Gracq,

Ton commentaire me fait sincèrement plaisir. C'est à la fois un hommage à ces filles, dont le malheur avance masqué, et à une ambiance d'antan. C'est assez drôle car, il y a peu, j'ai commencé l'Assommoir de Zola. Le truc étant que je l'ai commencé après avoir écrit ce texte. Loin de moi l'idée de le comparer à cette œuvre titanesque, mais je dois avouer que j'y retrouve plusieurs ressemblances. C'est fortuit ! Ou pas... Peut-être était-ce mon destin de piocher l'Assommoir, trouvé dans une boîte à livres près de chez moi.

Non, une description du Barbès actuel n'est pas au programme. À dire vrai, je ne saurais pas comment m'y prendre. Comment sont devenues les prostituées d'aujourd'hui ? Uberisées, certainement. La prostitution est beaucoup plus violente que ce qu'elle a été...

Merci encore pour ta lecture.

 


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