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Auteur Sujet: Le bonheur des couteaux  (Lu 291 fois)

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Le bonheur des couteaux
« le: 14 Mars 2026 à 17:58:01 »
                                             Le bonheur des couteaux


La lumière inonde la place du village dès que le ciel ouvre son rideau pour laisser gicler les faisceaux ensoleillés. La boucherie-charcuterie de monsieur Martin offre à la vue sa devanture rouge sang. Une file d’attente piétine sur le trottoir, car les côtes de bœufs de monsieur Martin sont de premier choix.

Romuald s’est glissé dans la file et attend patiemment son tour. Il n’engage pas la conversation avec les villageois, il est de tempérament taciturne, ce qui ne lui interdit pas d’afficher un sourire courtois quand l’occasion se présente. Il a maintenant un pied sur le carrelage de la boucherie et une fois que les employés de monsieur Martin auront honoré la demande en charcuterie fine et gibiers et volailles variées des clients du cru qui le précèdent, il pourra accéder à son envie, devant l’étal rougeoyant et odorant de viandes fraîches. Les chiens ne sont pas admis dans la boutique, ils siègent donc à l’entrée en se badigeonnant la truffe de leur langue salivant, poussent des petits couinements excités et dardent leurs pupilles noires dans toutes les directions. Les enfants tiennent la main de leurs parent qui les empêchent d’aller coller leur nez sur les vitrines des armoires réfrigérées.

Quand enfin Romuald arrive devant le boucher, celui-ci lui adresse un jovial « Et pour monsieur ce sera ? ». Je voudrais voir vos couteaux, dit Romuald. Les couteaux sont soigneusement alignés au mur sur leur support. Je prends toute la gamme, précise Romuald. Il ne sont pas à vendre rétorque le boucher. Je sais, je vous en offre un bon prix, insiste le client, je repasserai ce soir avant la fermeture. Le boucher acquiesce mollement de la tête, la couperose de ses joues ayant virée brusquement au crème blafard. 

Amis lecteurs, vous devez savoir que Romuald, quadragénaire largement avancé, fait partie de la confrérie souvent hétéroclite des collectionneurs passionnés. En l’occurrence ici, la marotte de notre amateur est celle des lames de couteaux, pour leur tranchant, leur longueur, leur épaisseur, leur dentelé ou lissité. Il est ravi lorsqu’à la nuit tombante, il sort par la porte de la cour derrière la boucherie de monsieur Martin, un sac volumineux sous le bras, à la contenance brillante et pointue d’un assortiment de jolis couteaux qui lui permettra des exploits encore inédits à ce jour.

En grimpant le sentier qui rapproche Romuald de sa demeure, il croise d’étranges personnes qui descendent vers le village, il s’en étonne, sur ce chemin habituellement peu fréquenté. Les gens sont par petits groupes avec enfants et animaux domestiques. Ils portent des balluchons sur leurs épaules. D’après quelques renseignements hâtivement glanés, ils auraient dû fuir en catastrophe leur maison devant la menace d’un évènement effrayant, que personne ne parvient à expliquer tant la terreur est grande et que le péril est certain si quelqu’un s’avisait à vouloir décrire l’horrible chose qui hante le territoire. Romuald toutefois se dirige vers cette horreur, puisqu’il marche à contre sens du groupe descendant le sentier. Son arsenal de couteaux sous le bras semble le rassurer dans le cas d’une adversité brutale. Il s’inquiète de savoir si sa maison se trouve dans la zone infectée par cette frayeur.

La nuit est maintenant totale. Les personnes fuyant ne sont plus que des ombres. Seuls les enfants et les animaux émettent des pleurs et des cris dans cette cohorte fantomatique.

Romuald arrive enfin dans sa propriété. Il en foule les hautes herbes sauvages qui l’entourent. Il fait pivoter la lourde porte de planches qui s’ouvre sur sa maison de chaume. Vivement il allume un chandelier et vérifie que personne se cache entre ses murs. Il se verse une rasade de vieux Genièvre et apaisé il déplie son sac contenant les couteaux qu’il joint à d’autres spécimens tranchants dont les tiroirs de ses meubles sont remplis. Il en sélectionne quelques un. Les lames brillent dans la lueur dansante des chandeliers.

Puis Romuald frotte une lame sur un coin de table. Puis sur un rebord de faitout en fonte posé sur la cuisinière, puis sur celui d’une assiette en porcelaine ou celui d’un bock en grès, il change de couteau, un de ceux achetés chez le boucher à la lame affutée et puissante, le son est merveilleux, le frottement des lames d’acier les plus variées contre les objets disparates de bois, d’argile, de céramique, de métal, ou verrerie ancienne, cristal, pierres, provoque une myriade de bruits magnifiques. Raclements, tintements, heurts, frottis du plus léger au plus vigoureux entre l’arête du couteau et le corps étranger sont le produit d’un mariage les plus heureux. Epoustouflant concert dont Romuald est l’excellent exécutant dès qu’il confronte tous ces objets avec sa colonie acérée des couteaux les plus remarquables.

Et tout cela chante, vibre, enflamme la campagne lugubre qui encercle la chaumière de l’homme solitaire. Ce soir-là, les fugitifs sur le chemin s’arrêtent devant la porte, se blottissent aux fenêtres pour s’apaiser de la peur qui les tenaille. Ils observent ce musicien bizarre qui allume les étoiles avec ses lames de couteaux et ses raclements aussi mélodieux qu’un froissement d’ailes aux épaules des anges.

Il n’y a qu’un domaine qu’on ne trouve pas dans la demeure de l’homme solitaire, c’est celui des étoffes. Essayez de frotter une lame coupante de couteau dans un linge, aucune étincelle sonore de jaillira de cette association stérile. Ce sera le silence le plus décevant. Mais un torchon prépare la lame en la nettoyant de toutes ses impuretés avant de la livrer au concert avec les accessoires solides.

Romuald est un brillant virtuose de cet instrument unique. il en connaît toutes les ressources. Avec un renfort de quelques gobelets de Genièvre, il fait danser ses couteaux sur tous les objets qui lui tombent sous la main, et sa masure sonore enchante les alentours durant une bonne part de la nuit.

Les oiseaux se taisent, les animaux se figent et la lumière revient dans les yeux des pauvres humains que la terreur a jeté sur les routes. Une empathie nouvelle les réconcilie avec le tranchant de cette arme redoutée quand elle se trouve dans le poing d’un agresseur sauvage. Et à voir leur frayeur, on peut supposer qu’elle n’est pas étrangère à la cause de leur fuite désespérée.

Sache lecteur étonné, que dans la clarté du matin, on remarque que plusieurs fugitifs rebroussent chemin et reviennent vaillamment sur les lieux de leur habitation, pour affronter un ennemi qui les épouvantait hier. Non, jamais on ne mesurera les pouvoirs inexplicables de la musique des couteaux.


« Modifié: 16 Mars 2026 à 08:36:38 par LOF »
Lof

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Re : Le bonheur des couteaux
« Réponse #1 le: 19 Mars 2026 à 10:45:51 »
 

  Un texte avec des longues phrases
  Un sujet pas directement quotidien
  Une métaphore sur le détournement des objets agressifs
  Comment l'espoir peut renaître chez les "déplacés"
  Merci pour un commentaire... 
Lof

 


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