Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

03 Avril 2026 à 00:30:40
Bienvenue, Invité. Merci de vous connecter ou de vous inscrire.


Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes mi-longs » [Courte nouvelle] Il était temps

Auteur Sujet: [Courte nouvelle] Il était temps  (Lu 263 fois)

Hors ligne Shendo

  • Calligraphe
  • Messages: 120
[Courte nouvelle] Il était temps
« le: 28 Février 2026 à 16:51:20 »
Chers lecteurs,

Il s'agit ici d'une courte nouvelle. S'il vous en plaît, prenez le temps de la lire.


Le professeur Enrev se jeta sur son bureau et écrivit la lettre. Les quarante-deux horloges cliquetaient. Toutes émettaient un son différent, créant une étonnante symphonie.
   « Mon cher Bastien,
L’anamorphose de ma vie n’est plus ! Par les Dieux, ou je ne sais quel arlequin, j’ai enfin trouvé le moyen d’arrêter le monde entier.
»

   Enrev s’arrêta cinq minutes. Tel un enfant, il ne pouvait plus tenir en place. Il fit un tour dans le long couloir de son minuscule atelier, y caressa son chat roux, Groupi, et fit du thé qu’il ne bût pas.

   « Oh ! Mes doigts se crispent, mon drôle de cerveau va exploser… Bastien, peut-être pourrais-tu venir à l’atelier. Demain après-midi ? Pourrais-tu faire la traversée pour ton vieil oncle ? Tu n’en seras pas déçu. Hélas cela ne nous ramènera pas ton père. Certes… Mais cela pourrait sauver ton chien ! Je n’ai pas l’assurance que mon éminente trouvaille puisse dédouaner ton gentil toutou de la douloureuse épreuve, mais… Vive la science ! À demain, je compte sur toi.
    Ton oncle.
»

   Bastien Seluj était un jeune homme blond, longiligne et aussi large que peut l’être un athlète. À l’âge de treize ans, il accomplit de finir une des courses les plus ardues d’Europe. Sa troisième place rendit ses deux parents extrêmement fiers.
   Par un des malheurs de la vie, sa mère fut emportée par une vilaine tuberculose. Bastien n’avait que quinze ans. Quant à son père, il mourut trois ans plus tard, à la majorité de son fils. Explorateur dans l’âme, le paternel fut portée disparue après une expédition de quarante quatre jours en Amazonie. Bastien gardait la tête haute, le sourire franc, mais de cette perte, le jeune homme ne s’en remit jamais.
   Bastien passa trois années dans la petite ville écossaise de Plockton. C’est sa grand-mère maternelle qui, par une missive aux tournures mielleuses l’invita à « prendre sa chambre » au plus vite. Le cadre verdoyant de Plockton représentait pour Bastien la possibilité de prendre le temps.
     
   Ainsi le jeune homme ne chronométrait plus ses efforts. Il les savourait par le lever et le coucher du soleil.

   À l’âge de vingt-deux ans, Bastien courait toujours. La course lui octroyait un sentiment grandissant de liberté. Jusqu’au jour où ce même sentiment s’étiola. Bastien devenait morne, ses envies, autrefois lumineuses, s’apparentaient au crépuscule de ces îles éternellement endormies. Il repensait à son père. Il pleurait.
   Quand Bastien eut vingt-six ans, il parachevait son mémoire de littérature classique. L’acharnement qu’il avait placé dans ce travail de longue haleine lui avait conféré l’assurance intellectuelle des jeunes adultes. Son sujet était le suivant : « Le spatio-temporel face à l’écriture romanesque ». Dickens, Balzac, Zola, Flaubert, et tant d’autres écrivains furent avalés par l’ambitieuse érudition du jeune homme. Ils avaient calmé ses maux.
   À vingt-neuf ans, alors diplômé, Bastien reçut une étrange lettre. Son cachet était mordoré et une fine inscription légèrement dorée indiquait : « P.E ». Bastien eut bien du mal à décacheter la lettre, elle semblait hermétique aux mains humaines, et peut-être même au temps.
   L’expéditeur disait être son oncle, Enrev. Bastien apprit que son père et lui s’étaient brouillés suite à une vieille affaire d’héritage familial. Il apprit aussi que son père avait eu un franc succès avec la gent féminine. Enfin, Enrev l’invita à boire un café.
   Bastien avait rencontré son oncle. Un personnage de roman, pensa-t-il dès les premiers instants. Ils avaient longuement discuté, comme on peut le faire doublement avec un membre de sa famille dont on ignorait l’existence et avec un professeur guidé par la science.

  Un an plus tard, après avoir reçu la curieuse missive de son oncle, Bastien fit donc la tempétueuse traversée.
    En juin 1942, le ciel d’Angleterre semblait aussi abâtardi que l’âme humaine. La main de Dieu n’existait plus. L’espoir du jeune croyant tanguait.
   Les quarante-deux horloges du professeur Enrev revêtaient toutes un caractère différent. Certains avaient la forme d’un oiseau, d’autres d’une petite cabane, encore d’autres, plus spéciales celle-ci, de main humaine dont les aiguilles étaient des doigts. Le dénominateur commun de ces drôles d’engins était leur exact réglage.
   L’atelier du professeur était situé à Zatoka, en Ukraine. Zatoka est une ville côtière de la mer Noire, baignée par le Liman du Dniestr. Malgré ses 300 âmes esseulées, la présence russe s’accentuait ; le professeur Enrev savait que le village serait, au terme de la guerre, assujettie à l’Union soviétique.
   Au bout d’une falaise où grandissait sans peine un orme à trois têtes, il fallait marcher quelque 1 600 pieds pour atterrir dans une hutte faite non pas de paille mais d’un béton armé. La grande porte métallique laissait place à une taille de géant, pour son hôte qui n’approchait que le mètre soixante. Si le professeur Enrev a construit cet antre bunkérisé, il y a dix ans déjà, c’est parce qu’il craignait que sa mémoire se perde à tout jamais. Et que son travail de scientifique acharné ne puisse jamais trouver la porte du monde.
   Les innombrables documents, feuilles, dossiers, notes, pages de journaux, de romans, d’album de photographies en tout genre, étaient classés sur une enfilade d’étagères. Groupi aimait y mettre le désordre en montant comme un félin monte sur un arbre.
   Mis à part les quarante-deux horloges que contenaient le bureau, un espace tout à fait étroit, il n’y avait ici aucune trace du temps.

   Le jeune Bastien repoussait sa mèche blonde sur ses yeux bleu ciel. Le ciel aussi était bleu. Après avoir fait une escale à Odessa, la ville portuaire d’Ukraine, il prit le bateau jusqu’à Zatoka grâce à un brave passeur, dont la guerre rugissante avait étrangement assoupli la générosité.
   Bastien prit à peu près une heure avant de retrouver son oncle. Puis, alors qu’il contemplait l’orme à trois têtes, le jeune homme sentit une main posée sur son épaule.

— Mon neveu ! Comme je suis heureux de te voir ! Ah, vraiment !
— Merci… balbutia Bastien, qui n’avait pas vu un visage aussi expressif depuis bien des années.
— Enrev ! Je suis ton oncle Enrev. Il faut que tu l’apprennes, promis ? Viens donc, je t’emmène… Ah ! reprit l’homme en se retournant subitement. Tu regardes cet orme à trois têtes. L’as-tu vraiment observé, mon neveu ? Et ton chien, il n’est pas là ? 

   Bastien trouvait le personnage toujours aussi excentrique. Mais très vite attachant. Les deux hommes, qui ne s’étaient vus qu’une fois, se racontèrent bien des choses. Le père de Bastien revenait souvent. Enrev parlait de son frère avec plus de volubilité qu’à l’accoutumée. Il avait été très touché par sa disparition. Il confia à son neveu qu’il avait même pensé à le rechercher, mais que ses travaux l’en avaient empêché.
   Assis sur une chaise au bois rigide, Bastien caressait Groupi. Celui-ci ronronnait avec entrain. Interloqué par la découverte dont avait parlé le professeur en lettres capitales, Bastien aborda le sujet avec délicatesse. Les quarante-deux horloges cliquetaient constamment.

— M… mon oncle ?
— Oui ! dit l’oncle, fouillant dans un épais dossier caviardé.
— Je me demandais quelle était la découverte que vous aviez fait. Vous sembliez très… enthousiaste ?
— Bastien, rétorqua le professeur en posant ses lunettes sur le bureau. Je ne suis pas enthousiaste, ni même heureux, encore moins content, ou simplement gai, ajouta-t-il gravement. Je suis sur le point d’arrêter le monde en-ti-er, grogna-t-il. 
— Je ne comprends pas. Que veut dire arrêter le monde ?
— C’est normal. Tu entends ce cliquetis ? Ce doux cliquetis ? Tu n’en entends qu’un. Cadran, carillon, chronomètre, clepsydre, comtoise, réveille-matin, pendule, horloge, gnomon, jacquemart… Te plaît-il de les appeler comme tu veux, cela n’y changerait rien. Tous ces mécanismes régissent le temps. Le temps qui nous fait naître, le temps qui nous fait vivre, le temps qui nous fait mourir. J’ai soixante-treize ans. Groupi en a douze. Il est en léger surpoids, comme tu peux le voir… Mon neveu, as-tu peur de la faucheuse ?
— De la mort ? Je ne sais pas… Je suis encore jeune, professeur… mon oncle.

   Le professeur Enrev avait acquis une petite notoriété depuis qu’il était parvenu à canaliser l’énergie de l’homme surdoué physiquement pour la redistribuer à des sujets plus pauvres d’un point de vue musculaire. En 1933, la revue Nature lui avait accordé un encart pour cette découverte. Laquelle n’a cependant pas trouvé l’écho espéré.
   Cette fois, il en était sûr : l’arrêt du temps était à portée de main.
   Pour que l’idée fasse son nid, le professeur attendit quelques jours avant d’expliquer à son neveu, par le plus simple des théorèmes, comment avait-il trouvé le moyen de stagner le monde.   
   Ainsi les deux hommes firent plus ample connaissance. Ils se baladaient le long de la côte de Zatoka, très prisée des pêcheurs. Le professeur Enrev introduit son vieil ami, Ferdinand. Pêcheur de cœur, l’homme était sur le point de mourir. Il ne voulait ni soin, ni aide, ni pitié. Il attendait la mort avec impatience. Le professeur Enrev ne pouvait comprendre le raisonnement du pêcheur. Lui qui redoutait à la manière d’un enfant apeuré la main tranchante de Dame Faucheuse. Il voulait sauver son ami. Hélas, les métastases pullulaient dans le corps raidissant de Ferdinand. Enrev avait envoyé un télégramme à une connaissance scientifique, au faîte de sa gloire en raison d’importantes avancées sur la maladie qui n’avait pas encore de nom : cancer. Le scientifique avait refusé de faire le déplacement.

— Comment va ta jambe ? demanda le professeur Enrev à son vieil ami, soulevant sa silhouette laborieuse.
— Elle s’en va, elle aussi ! Ma foi, ma foi…
— Tu vois, mon neveu, cet homme se donne à Dame Faucheuse.
— Arrête avec ça, Enrev. Elle n’existe pas. Pas plus que nous, regarde ce monde qui part en vrille…
— La Peste noire a bien décimé la moitié de la population ! Nous sommes la preuve génétique de la résilience humaine.
— Tu me fais rire, cracha Ferdinand, embourbé dans une vilaine quinte de toux.
— Monsieur, que pêchez-vous ? demanda Bastien.
— Des crabes quand ça va, des dorades quand le ciel est serein. Un peu de carpes aussi. Mais j’ai… s’interrompit le vieil homme, repris par une énième quinte de toux. J’ai l’impression que les poissons ont peur de ce monde pourri.
— Eh bien ! figure-toi que tu auras bientôt tout le temps pour les pêcher. Tu nous prépareras un bon festin, n’est-ce pas, mon ami ?

   Un soir de pluie, le professeur Enrev ragaillardi ses troupes mentales, et afficha une concentration de ténor. Outre sa longue chemise blanche (elle pendait jusqu’à ses pieds), le professeur avait profité de son parement pour y laisser entrevoir une cravate d’un violet clair. Il confia fièrement à son neveu que le violet est sa couleur préférée.
   Bastien était son auditoire. Le jeune homme l’ignorait encore, mais le bureau deviendrait bientôt une enclave, un terrier où la science bouillonne, où les chiffres dansent entre eux, où les courbes se mélangent, s’inclinent, provoquent d’incroyables réverbérations sur d’illustres théorèmes à consonance russo-égyptienne.
   Le plaidoyer du professeur dura vingt-quatre heures et trente-deux minutes. Bastien lorgnait sur les rations de nourriture et d’eau que lui avaient apportées son oncle. Mais le professeur n’appréciait pas la mastication. Ainsi le jeune homme ne pouvait se nourrir et s’abreuver qu’à des heures bien précises.
   Une heure avant la fin de son interminable démonstration, Enrev, dégoulinant de sueur, s’approcha enfin de son neveu, une main sur l’épaule.


— Alors, mon neveu… dit-il essoufflé. Que vas-tu faire de ta vie ? Surfer sur les vagues californiennes ? Créer pléthore d’entreprises ? Ah ! toi qui aimes courir, vas-tu explorer le monde, comme ton père ? Ce serait un bel hommage !
— M… mon oncle, c’est saisissant. Êtes-vous réel ? Il toucha le front de son oncle comme pour prendre sa température.
— Ha ! ha ! Mon neveu, je suis plus réel que le magma. Ça chauffe, là-dedans ! dit-il en montrant sa tête perlée de sueur.
— Et vous dites que ces quarante-deux horloges vous aideront à arrêter le monde entier ? C’est-à-dire de l’Arctique au petit village de Plockton, où vit ma grand-mère ?
— Bien sûr ! Tu ne me crois pas ? Attends. Que fait actuellement ta grand-mère ? Je vais lui envoyer un télégramme.
— Non, non… mon oncle, c’est… trop tôt ! Grand-mère est fragile, elle risquerait de ne pas comprendre.
— Tu as raison. Alors, prêt pour le grand saut ?
— Je… je ne sais pas. Que va-t-il se passer quand vous appuierez sur l’interrupteur ?
— Le même phénomène qui survient quand une lumière s’éteint, proféra-t-il gravement.
— Cela demande bien du courage… Et qu’allez-vous faire de la guerre ? Cela signifie qu’elle continuerait indéfiniment ?

   Enrev n’avait pas pensé à la guerre. Cette drôle de guerre. Cet imaginable champ de ruines. Non, il n’y avait pas pensé. La remarque de son neveu le décontenança. Il avait focalisé toute son attention sur sa découverte. Sa vision était réduite.

   Enrev et Bastien dormirent deux jours. Les deux hommes étaient exténués. Dans son lit, Bastien pensa à ses parents et se surprit à interroger l’hypothétique monde dans lequel ils auraient pu vivre ensemble, éternellement.
   Le sommeil du professeur était agité. Il tomba malade. Bastien s’occupa de lui comme il put. Mais l’antre métallique du professeur n’était pas pourvue en médicaments. Il arpenta donc l’archipel pluvieuse de Zoteka.
   Il croisa d’abord un Russe, lourdement armé. Le militaire lui demanda ses papiers. Bastien ne les avait pas sur lui, il était à mille lieux de penser à la guerre. Pris en tenaille par le cosaque, Bastien fut aidé par une voix enrouée. C’était Ferdinand. D’un ton slave, le pêcheur s’exclama : le jeune lui appartenait.

— Que viens-tu faire là, toi ? C’est dangereux Zoteka.
— Oui, j’ai oublié, excusez-moi. Et merci.
— C’est ton oncle qui te fait oublier ?
— Peut-être bien… Il vous a dit ?
— Qu’il était cinglé ?
— Non… sourit Bastien. Pour le temps, vous saviez ?
— Mon dieu, oui. Il essaie de se sauver.
— Vous pensez ? Je crois qu’il essaie de sauver l’humanité.
— Oh, c’est bien possible… Je ne dis pas le contraire.
— Vous le croyez ? demanda candidement Bastien.
— Non. Et mon dieu, de toutes les forces qu’il me reste, mon garçon, j’espère, je prie pour qu’il se trompe lourdement.
— Pourquoi donc ?
— La folie est de famille ? répliqua aussitôt Ferdinand. L’arrêt du temps serait une catastrophe. Nous sommes faits pour évoluer. Je ne sais plus bien qui l’a dit, mais la théorie de l’évolution, ce machin ne serait que du vent alors ? Ton oncle ficherait tout à la poubelle ? Que deviendrait… s’interrompit le vieux en toussant. Que deviendrait l’Homme ? Fou ! Il serait bloqué par le temps lui-même. Et la guerre ? As-tu pensé à la guerre, mon garçon ? Le monde se tirerait dessus indéfiniment, à tout jamais.
— Oui. Mais vous vivriez.
— Je ne veux plus vivre. Je veux qu’on me laisse. C’est ton oncle qui préfèrerait vivre !
— Comment ça ?
— Je ne suis pas plus malade que lui, dit le vieil homme d’une voix chancelante.

   Les examens du professeur Enrev étaient mauvais. C’est son cerveau, son précieux organe comme il aimait à l’appeler, qui défaillait.
   Au sein de l’archipel, on disait que le professeur était atteint de démence. Si le sens clinique du terme s’est imposé à la lumière d’un diagnostic plus approfondi, le professeur trompait son monde par une excellence maîtrise de l’excentricité.
   À l’âge de douze ans déjà, Enrev avait inventé le livre-lumière. Il s’agissait d’une nouvelle fantastique, écrite par ses soins. L’action se déroulait dans une jungle fictive. Dans le creux de chaque double-page était incrustée une lumière plus ou moins chaude selon les péripéties de son héros, Jack. À la dernière page du livre, la lumière s’éteignait.

   Bastien retrouva son oncle anémié. Ses lèvres gercées avaient la pâleur d’un mort. Il lui donna un des antalgiques de Ferdinand pour soigner ses douloureuses migraines. Étrangement amaigri en si peu de temps, le professeur Enrev adjurait de ne pas troubler son travail avec quelque poison pharmaceutique. Le gros chat roux ronronnait sur le torse haletant de son maître.

— Mon oncle, dit Bastien en lui prenant la main, pourquoi m’avez-vous caché que vous étiez malade ?
— Oh… Je suis souffrant, quelque peu souffrant. C’est un rhume de saison, j’irai mieux demain voire en fin de semaine, mon neveu.
— Je ne suis pas sûr. Il n’y a aucun médecin ici ?
— Non, soupira le professeur. Vas-tu appuyer sur l’interrupteur ? reprit-il aussitôt.
— Mon oncle, je ne peux pas faire ce que vous me demandez.
— Sais-tu que je vivrai ?
— Vous vivriez malade toute votre vie !
— Je ne pourrai mourir. Nous aurons tout le loisir de trouver un remède. Il y a bien quelque illustre professeur à Paris, Vienne, ou même en Suisse ! C’est beau, la Suisse, sais-tu, mon neveu ? illustra-t-il à l’aide de ses mains chenues.
— Mon oncle, c’est une lourde responsabilité que vous me laissez là.
— Tu es un être de raison, mon neveu, je l’ai bien vu. Mais la raison me pousse à croire que ce monde court à sa perte. Il faut l’arrêter. Je t’en prie.


   En ce mois de juin 1942, rien ne pouvait décider à sa place. Peut-être un Russe, si tant est qu’il trouve l’antre métallique du professeur. S’il appuyait sur l’interrupteur d’une des quarante-deux horloges, il n’aurait jamais trente ans. C’est une remarque qu’il qualifia immédiatement d’idiote, tant la situation du monde en dépendait. Il pensait parfois que son oncle était en effet aussi fou qu’on le disait, que sa maladie avait capturé sa raison. Comment un simple interrupteur pouvait interrompre l’action du monde à tout jamais ?

   La fièvre du professeur ne retombait pas. Allongé de tout son long comme un enfant prêt à faire la sieste, il réclamait son neveu et  ânonnait du bout des yeux qu’il avait froid. Son état empirait, Bastien prit l’enjeu de sa conscience. Devait-il prioriser la vie de son oncle ou la vie du monde ? C’est alors, après vingt-quatre heures à faire la ronde dans sa chambre calfeutrée, à déblatérer toutes sortes de pensées à l’oreille de l’orme à trois têtes, que le jeune homme fit la plus lente des entrées dans le bureau de son oncle.

   Il aperçut une photo datée de 1928 sur laquelle son père et le professeur s’empoignaient fraternellement autour d’un pichet de bière. Il esquissa un sourire, et glissa faiblement le regard vers le cliquetis chronique des quarante-deux horloges. Sur la face latérale d’une horloge circulaire, il observa un bouton noir. Bastien Sonej se sentit épié par le monde entier.
   Groupi dormait le ventre à l’air sur l’une des bibliothèques du professeur, qui était juxtaposée à l’une des six rangées d’horloges.
   Le gros chat roux réclama une caresse. Puis il dévala les étages, jusqu’à cogner sa patte contre ledit interrupteur.

   Bastien n’eut pas le temps d’ouvrir la bouche.

   Car le temps n’existait soudainement plus. Plus aucune notion de faim, de soif, de sommeil, de douleur. Un silence déifié planait comme la fumée âcre d’une cigarette. On en suivait le mouvement éternel.

  Les coups de feu, les bombardiers, les résistants, les nazis, les Juifs, les femmes esseulées, les enfants abandonnés, les déserteurs, Ferdinand : tout ce beau monde s’arrêta net. En moins d’un millième de seconde, la Terre avait arrêté de tourner.

— Mon oncle, j’ai pêché une carpe ! s’exclama Bastien, près d’un des points d’eau du lac de Zoteka.
— Ah, mon neveu ! Bien. Tu peux la remettre à la mer. Il est temps, acheva le professeur en souriant.
— Nous avons le temps d’en boire une ? intervint Ferdinand, bien laborieusement.
— Mon dieu, oui.[
« Modifié: 28 Février 2026 à 16:55:43 par Shendo »

Hors ligne April

  • Aède
  • Messages: 220
Re : [Courte nouvelle] Il était temps
« Réponse #1 le: 01 Mars 2026 à 19:21:34 »

(NB je ne suis pas critique littéraire)

Bonsoir Shendo,
Merci pour votre nouvelle. J’ai aimé l’idée que, quand le choix éthique devient impossible, la Providence intervienne, ici sous la forme d’un gros chat roux.
Cela rend l’histoire très humaine.
Écrivez-vous aussi des poèmes ? En lisant, plusieurs de vos phrases me sont revenues en tête comme des quatrains, donnant une sensation de poésie
Quoi que tu rêves d'entreprendre, commence-le. L'audace a du génie, du pouvoir, de la magie. Johann Wolfgang von Goethe

Hors ligne Shendo

  • Calligraphe
  • Messages: 120
Re : [Courte nouvelle] Il était temps
« Réponse #2 le: 02 Mars 2026 à 08:49:23 »
Et je ne suis pas écrivain...

April, merci de votre lecture. Surtout face à une telle montagne de mots ! Cela peut être décourageant.

Votre compréhension est tout à fait pertinente. La Providence intervient sur un coup de patte. Je n'ai pas écrit l'histoire sous l'angle poétique, ce pourquoi je prends d'autant plus votre remarque comme un compliment. S'il peut se cacher quelque écrin de poésie dans cette nouvelle, m'en voilà satisfait. Quelles sont ces phrases qui vous sont apparues comme poétiques ?

J'écrivais un peu de poésie étant plus jeune, mais je l'ai délaissée pour le roman et la nouvelle. Quoique j'en aie écrit une récemment en l'honneur d'un concours !

Hors ligne April

  • Aède
  • Messages: 220
Re : [Courte nouvelle] Il était temps
« Réponse #3 le: 02 Mars 2026 à 13:24:07 »
Je comprends que celui qui écrit est un écrivain, sans aucun doute.

J’ai trouvé que beaucoup de phrases dans votre nouvelle jouent avec les assonances et les allitérations, ce qui les rend poétiques.
Par exemple  (un tercet cette fois):

ses envies, autrefois lumineuses,
s’apparentaient au crépuscule
de ces îles éternellement endormies

Vous pouvez constater de vous-même combien d’autres passages ont cette qualité.

Bonne chance pour votre concours !
« Modifié: 02 Mars 2026 à 13:26:23 par April »
Quoi que tu rêves d'entreprendre, commence-le. L'audace a du génie, du pouvoir, de la magie. Johann Wolfgang von Goethe

Hors ligne Mélina Le Page

  • Calliopéen
  • Messages: 472
  • Carpe diem
Re : [Courte nouvelle] Il était temps
« Réponse #4 le: Hier à 17:45:10 »
Salut Shendo !  :mrgreen:

Merci pour cette intéressante nouvelle qui pose la question de savoir s'il serait éthique d'arrêter le temps qui passe et toute la réflexion philosophique que cela pourrait entraîner.

Comme April, je suis d'accord pour dire que c'est bien trouvé d'avoir utilisé le chat pour prendre la décision.

Citer
ses envies, autrefois lumineuses, s’apparentaient au crépuscule de ces îles éternellement endormies.
Très joliment dit !


Je te propose quelques corrections à  apporter, notamment sur certains passages que tu laisses au présent alors que le texte est au passé.

Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.


@+ !
L'important dans la vie n'est pas le triomphe mais le combat (Coubertin).

Le Naufragé de Dwynwenn (fantasy)
Les Landelles (vie Centre Bretagne)

 


Écrivez-nous :
Ou retrouvez-nous sur les réseaux sociaux :
Les textes postés sur le forum sont publiés sous licence Creative Commons BY-NC-ND. Merci de la respecter :)

SMF 2.0.19 | SMF © 2017, Simple Machines | Terms and Policies
Manuscript © Blocweb

Page générée en 0.014 secondes avec 16 requêtes.