Les vacances allaient bon train. Depuis notre arrivée dans l’enclave montagneuse, répondant au nom de Grand Rupt, la pluie ne nous a pas quittés. Accompagnée d’une brume qui dissipe ses fragments tantôt transparents, tantôt opaques, la pluie coule lentement sur la forêt. Ici, tout est vert. Nous apercevons quelquefois des véhicules longer la route adjacente à notre nid douillet qui, comme à peu près toutes les autres, nous semble dangereuse. Nous sommes toujours surpris par la soudaine apparition de phares, au loin, si loin que tout ici paraît à des années lumières de nous. Au Grand Rupt, seules la faune et la flore dominent. On imagine des fans, des biches, des cerfs, des écureuils, toutes sortes d’animaux, vivre une vie hors du temps. La Moselle est plus ou moins rapide selon la vitesse à laquelle le vent souffle son crachin. Parfois le temps est calme ; d’autre une tempête de pluie nous fait dire qu’il vaudrait mieux rester abrités.
Le centre-ville de Rupt-sur-Moselle est petit. C’est du moins sous cet angle que nous l’avons perçu quand nous nous sommes garés, sous la pluie, sur le parking de l’Intermarché Contact. Tout est une histoire de contact ; tout le monde se connaît, les gens bavardent entre le rayon légumes et parfumerie, se disent au revoir pour se retrouver à la caisse, puis bavardent à nouveau… La météo est une préoccupation majeure. Voilà une semaine qu’il pleut en continu. « On a rarement vu cela », nous a confié la boulangère du coin. Les trottoirs de Rupt-sur-Moselle sont vides, noirs de pluie. Nous les arpentions, jusqu’à tomber sur un salon de thé faisant office de brocante. C’est un bric-à-brac singulièrement joli, tenu par une femme dont l’âge n’atteint probablement pas 30 ans. Elle est blonde, son minois s’apparente à celui d’une gentille petite souris, très agréable à regarder, bien aimable. De vieilles pendules, de la vaisselle d’antan, un combiné dans son jus, des affiches de cinéma, de vieux films, de vieux acteurs… Si l’ancien avait un goût, il aurait ici celui du réglisse, de quelque odeur lointaine de caféine ou de de cette odeur magique d’une chambre d’enfant.
Nous sommes revenus à la voiture, le manteau perlé de gouttelettes. Elles essaient de s’agripper, mais coulent. C’est plus fort qu’elles. Nous avons fait quelques kilomètres du côté de la montagne. La pluie s’est arrêtée. Seules quelques flaques d’eau attestent du passage humide de la tempête. Elle ne nous a pas suivis, comme si une barrière nous en avait brusquement séparé. Nous reprenons la voiture. À une dizaine de kilomètres de là, nous sillonnons une ville qui respire. Remiremont est charmante comme une demoiselle en goguette. On apprendra que son histoire est dense. Par exemple, les femmes du XVIIe siècle possédaient des terres, chose non pas très rare, mais « unique », nous affirme la gérante de l’office de tourisme. Son accent est léger, plus léger que les personnes rencontrées au salon de thé de Rupt-sur-Moselle. Certains ne sont d’ailleurs pas issus de la région. Beaucoup viennent émigrer dans l’enclave montagneus, ils apprécient son calme vert, d’où on pourrait aisément tourner un film ou une série policière. Écrire un roman me paraît dès lors envisageable ici, devant cette vaste étendue verdoyante, où ne pépie qu’un oiseau prêt à tomber de son nid, volant vers l’altitude fringante de cette grande dame vêtue de vert. Bref, nous pénétrons l’abbaye de Remiremont, sa crypte aussi. En sortant, le soleil s’est un peu plus couché, l’air est un tantinet plus frais. Le centre-ville est animé. Un monsieur noir siffle ce qui me semble être son fils, son cousin ou son neveu. Lequel commande une gaufre à la marchande, située en face dudit homme noir. L’odeur de gaufre entre dans mes narines et ressort à la façon d’une délicate fragrance féminine, dont on ne sait s’il faut la capturer ou la laisser traîner pour mieux la retrouver un jour. Nous faisons escale dans un bar à chats. Il y en a trois. Juliette en caressera deux, boira son chocolat chaud (fort sucré) et lira quelque livre égaré.