L’eau et le feu(drame médiéval)PERSONNAGES
LE BAILLI – président de la cour, chargé de rendre la justice par le seigneur Roger de Beaumont
LE SERGENT – il tient le rôle de l’huissier, d’exécuteur et éventuellement de bourreau
LAÏLIE – accusée, orpheline et promise au chevalier Raoul d’Harcourt
LA LAVANDIÈRE – femme du peuple et témoins à charge
LE PRIEUR – homme d’église, chargé de dire la loi
Jehan GRANGGOUSIER – Grand buveur devant l’éternel
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la scène, une audience de justice, se déroule dans un bourg sur une place publique, en plein air.__________________________________________________________________________________
LE SERGENT
Oyez, oyez, braves gens de Brionne et d’alentour. En ce jour de grâce du vingt et unième jour de juin, en l’an de Notre Seigneur mil soixante-six, soyez témoins du procès tenu devant Dieu et devant les hommes, d’Aïlie, orpheline et sans époux, appelée à répondre d’un grave manquement à la promesse d’alliance qu’elle forma, voilà deux années, devant Dieu et devant témoins, envers l’estimable et pieux chevalier Raoul d’Harcourt, parti chevaucher et guerroyer aux côtés de notre seigneur et duc Guillaume de Normandie, de l’autre côté de la mer, sur la terre des Angles.
LE BAILLI
Garde, faites entrer l’accusée.
(Entre, encadrée de deux hommes en armes, une jeune femme en robe de bure, tête nue, les cheveux longs.)
LE BAILLI
Tu es bien Laïlie, orpheline et sans époux ?
LAÏLIE
Oui.
LE BAILLI
Réponds comme il sied : « Oui Monseigneur le Bailli » ! Tu es bien Aïlie ?
LAÏLIE
Oui, Monseigneur le Bailli.
LE BAILLI
Est-il vrai que tu t’es engagée devant Dieu, le jour de la Saint-Chrysostome, le 27 janvier de l’an de grâce 1064, à te donner corps et âme au chevalier Raoul d’Harcourt et à porter sa descendance ?
LAÏLIE
Cela est vrai et je m'y engagerais tout autant s’il me le redemandait.
LE BAILLI
Sais-tu pourquoi tu as été mandée devant cette cour ?
LAÏLIE
Pour répondre d’une faute que je n’ai point commise.
LE BAILLI
Cela, ce sera à nous — ou à Dieu — d’en décider. Sergent, prononce la clameur
LE SERGENT
Qu’il soit su de tous, présents et à venir, que Laïlie, fille sans père, sans mère et sans maison pour la défendre, promise par alliance au noble chevalier Raoul d’Harcourt, aujourd’hui absent pour le service des armes et de Dieu, est appelée devant la cour pour répondre d’un grave manquement.
Car il est dit — et cela se dit depuis des semaines — non point en un lieu clos, mais sur les chemins, aux fontaines, au lavoir, aux seuils des maisons, que ladite Laïlie a oublié le serment qu’elle avait juré, méprisé l’anneau reçu, et livré sa chair à un autre homme tandis que son promis risquait sa vie au-delà des mers.
Il est dit qu’on l’a vue sortir de nuit, qu’elle s’est tenue en des lieux où une femme promise n’a point à se rendre. Et si nul ici ne prétend avoir vu l’acte lui-même — car le péché se cache — la rumeur, elle, est constante, persistante et lourde.
En rompant la promesse jurée, Laïlie n’a pas seulement offensé son promis, elle a troublé l’ordre de la communauté et souillé l’alliance que Dieu avait scellée. Aussi est-elle sommée de répondre devant cette cour : a-t-elle forniqué, oui ou non ? A-t-elle trahi la promesse faite, oui ou non ?
Et puisque les hommes ne peuvent sonder le secret des corps ni des cœurs, si elle nie, qu’elle se soumette à l’épreuve par laquelle Dieu juge lorsque le doute envahit l’esprit de l’homme. Telle est l’accusation portée devant la cour de Brionne.
LAÏLIE
Mensonge ! Tout ceci n’est que mensonge destiné à ruiner mon honneur et ma réputation.
LE BAILLI
Femme, tais-toi et n’ajoute pas le scandale au parjure. Il y a des témoins.
LAÏLIE
Ce sont de faux témoins car il ne peut y avoir témoins de ce qui n’a pas eu lieu. Ma vertu comme mon corps sont demeurés intègres.
LE BAILLI
Sergent, faites venir le témoin.
LE SERGENT
Le témoin, Monseigneur, le témoin, c’est une femme, une lavandière…
LE BAILLI
Fragilitas sexus ! Frère Prieur, acceptons-nous ce témoignage ? Que dit le droit en la matière ?
LE PRIEUR
Certes, le témoignage du sexe faible vaut la moitié de celui d’un homme, sauf…
LE BAILLI
Sauf quoi, Frère Prieur ?
LE PRIEUR
Sauf dans les affaires de femmes, notamment celles touchant à leur virginité.
LE BAILLI
Voilà qui tombe à point nommé. Nous allons donc l’entendre.
LA LAVANDIÈRE
(Manifestement vulgaire. Elle parle fort, sans gêne. Au sergent qui la tire par le bras.)
Touche-moi pas, toi ! Bas les pattes !
LE BAILLI
Qui es-tu et que fais-tu dans la vie ?
LA LAVANDIÈRE
Je m’appelle Margoton Laproprette et je suis lavandière, Monseigneur.
LE BAILLI
Il paraît que tu aurais entendu des choses…
LA LAVANDIÈRE
Ah ça, pour sûr, j’en ai entendu, des choses. Même que vous ne me croiriez pas.
LE BAILLI
Mais on ne demande qu’à te croire. Qu’est-ce que tu as entendu qui pourrait nous intéresser ?
LA LAVANDIÈRE
Moi, j’suis pas venue ici pour mentir, hein. Je lave au lavoir de la Risle en amont du petit pont parce qu’après c’est là que se déversent les cabinets et les seaux d ’aisance
Et tous les trucs, si vous voyez ce que je veux dire… alors vous comprenez pour le linge… ça le fait pas trop.
LE BAILLI (énervé)
nous voyons, nous voyons… mais toi, qu’est-ce que tu as vu ?
LA LAVANDIÈRE
J’ai pas d’instruction mais j’ai des oreilles, et elles traînent là où les grands mots ne vont jamais. J’lave à la rivière moi, et la rivière elle entend tout. Les hommes parlent parce qu’ils croient qu’l’eau emporte les paroles. Mais non, les paroles elles restent dans le linge.
C’était l’autre soir, au tombant du jour. Y avait le Grandgousier, vous savez bien, celui qui traîne toujours ses bottes trop près des jupes. Il avait bu, comme souvent, et quand il boit, sa langue devient plus longue que son honneur. Il riait, il se vantait, il racontait qu’y en avait une qui faisait la sainte en plein jour et la douce en cachette.
Il a dit son nom. Il a dit : « Laïlie. » Il a dit qu’elle était pas faite en bois, qu’elle avait le sang chaud… Il a dit qu’un serment, ça brûle moins fort quand personne ne regarde. Et puis après, les autres ont ri. Ils ont ri comme on rit quand on pense que c’est vrai. Voilà ce que j’sais. Moi, j’lave le linge sale des autres, mais c’est pas moi qui le salis.
LE BAILLI
Margoton Laproprette, la cour te remercie de cette contribution décisive à la manifestation de la vérité.
(Se tournant vers Laïlie)
Te faudra-t-il encore contester l’évidence, pauvre pécheresse ? Ne crois-tu pas qu’il serait préférable au salut de ton âme de reconnaître ta faute et de solliciter le pardon du Tout-Puissant ? Il y a plus de grandeur dans la reconnaissance du péché que dans la vertu usurpée.
LAÏLIE
je ne crains pas de le proclamer devant Dieu , haut et fort : je suis innocente et si usurpation il y a, ce sont mes accusateurs qui s’en rendent coupables.
LE BAILLI
Silence. La parole est au Frère Prieur qui va nous livrer le message de la très Sainte Église. Frère Prieur, la cour vous écoute.
(Le Prieur s’avance lentement. Il joint les mains. Sa voix est calme, posée, sans colère.)
LE PRIEUR
Monseigneur le Bailli, et vous, noble assemblée, la parole que j’apporte n’est ni celle de l’accusation, ni celle de la défense, mais celle de l’Église qui veille à ce que le nom de Dieu ne soit pas invoqué à la légère. Dois-je vous rappeler que la rumeur n’est pas la vérité ?
Il a été rapporté ici des paroles proférées dans l’ivresse et la vantardise. Or ne sait-on point que la langue, cet organe merveilleux donné par Dieu, peut être pervertie par le démon ? L’Église enseigne que la langue de l’homme est l’outil du mensonge autant que celui de la vérité. Quel crédit accorder à la rumeur, ce serpent qui rampe dans nos cerveaux et nos cœurs pour aller mordre et ronger nos âmes ?
« Nous avons entendu dire », « on raconte que »... Mais nul ici n’a dit : « j’ai vu, de mes yeux vu le péché ». La jeune femme que voici est orpheline. Elle n’a ni père pour répondre pour elle, ni maison pour couvrir son honneur. Son seul rempart est sa parole, et sa seule richesse sa réputation.
Lorsque le doute plane comme l’oiseau de proie dans l’esprit des juges, il revient à Dieu de distinguer de son doigt divin le vrai du faux. Voilà pourquoi je suggère de laisser au Tout-Puissant le soin de porter la lumière sur ce mystère que la faiblesse de notre esprit ne parvient pas à dissiper. Seule l’ordalie du feu saura réduire cette brume qui encombre nos esprits.
Je propose donc de soumettre la damoiselle Aïlie à l’ordalie du feu, à moins qu’elle ne préfère celle de l’eau qui n’est pas moins efficace lorsqu’il s’agit de faire jaillir la vérité du magma enchevêtré des réalités humaines.
LE BAILLI (à Laïlie)
Tu as entendu la parole de l’Église, notre sainte et vénérée mère. Du feu ou de l’eau, il t’appartient de nous dire où va ta préférence.
LAÏLIE
Je ne suis guère instruite des choses de la loi. Je ne suis qu’une orpheline et n’ai point reçu d’enseignement de notre sainte et vénérée mère l’Église. Je ne saurais donc choisir entre l’un et l’autre des plats qu'on me propose. Mais je tiens tout comme vous à ce que ma vérité soit dite et revendiquée. S’il existe un moyen de la convoquer, alors je m’y prêterai de bonne grâce.
LE BAILLI
On voit bien, malheureuse, que tu ignores le mécanisme de l’ordalie.
LAÏLIE
On m’a dit qu’il s’agissait d’un chemin tracé par Dieu pour accéder à la vérité. Je suis prête à l’emprunter.
LE BAILLI
Sais-tu qu’il s’agit d’un chemin de douleur ?
LAÏLIE
Comment Dieu pourrait-il m’imposer un chemin de douleur pour révéler au monde une vérité qui n’est autre que la sienne ?
LE BAILLI
Ce n’est pas Dieu qui t’inflige la douleur, mais le démon. Dieu n’est que bonté et c’est par sa grâce que tu seras innocentée si tel doit être son dessein.
LAÏLIE
Comment se peut-il ?
LE BAILLI
C’est très simple : durant les trois jours à venir, tu prieras et jeûneras pour préparer ton âme au jugement de Dieu. À l’échéance, ainsi purifiée, tu reviendras en ce lieu. Le sergent ici présent mettra au feu l’e épée que voici et la faire rougir. Il t’appartiendra alors de la saisir à mains nues et de la porter sans la lâcher sur une distance de dix pas.
LAÏLIE
Mais je vais me brûle atrocement r !
LE BAILLI
Bien sûr, c’est le but !
LAÏLIE
Pourquoi ? C’est folie !
LE BAILLI
Dans trois jours, nous examinerons tes mains et si les brûlures ne sont pas infectées, c’est que tu auras été protégée par Dieu. Cela signera ton innocence. Le seigneur tout-puissant place sous sa protection les purs et les innocents.
LAÏLIE
Et l’ordalie par l’eau ?
LE SERGENT
C’est ma préférée.
LE BAILLI
Alors explique-lui.
LE SERGENT
On te lie les bras et les jambes comme on ferait d’un fagot et, plouf, on te jette dans la rivière, au plus profond.
LAÏLIE
Mais je vais y être engloutie…
–E BAILLI
Pas forcément. Il en est que l’eau refuse, et ce sont les coupables !
LAÏLIE
Comment pourrais-je être coupable si l’eau ne veut pas de moi et si je suis sauvée ?
LE BAILLI
Le Frère Prieur va t’éclairer.
LE PRIEUR
L’eau n’est-elle pas l’élément sacré par lequel la grâce de Dieu t’a sauvée des ténèbres infernales ? Tout orpheline que tu es, tu es fille de Dieu par le baptême, et c’est l’eau que tu as reçue qui a fait de toi un être nouveau, une enfant de Dieu. Aussi, si l’eau ne t’accepte pas en son sein, si elle te rejette, c’est que Dieu lui-même te rejette.
LAÏLIE
Dois-je comprendre que si je ne sombre pas dans les profondeurs de la rivière et si je flotte à sa surface, je suis condamnée ?
LE PRIEUR
exactement, Condamnée et damnée, oui.
LAÏLIE
C’est atroce. Et si je sombre, je suis sauvée, mais je meurs…
LE BAILLI
Non point, car le sergent ici présent ira te quérir avant que la mort ne te saisisse. Et s’il n’y parvenait pas, c’est que Dieu l’aura voulu ainsi et qu’en tout état de cause, ton âme sera sauvée. N’est-ce pas là l’essentiel ?
LAÏLIE
Si, si, bien sûr...
LE BAILLI
Alors, maintenant que te voici instruite, que choisis-tu : l’eau ou le feu ? Sais-tu que c’est un privilège que t’accorde notre justice ? Choisir l’ordalie par le canal de laquelle se manifestera le jugement de Dieu est un effet singulier de la coutume de Brionne. C’est parce que tu as été promise à un chevalier que ce choix t’est accordé.
LAÏLIE (s’avançant d’un pas,)
Seigneurs,
Père,
et vous tous qui m’accusez,
Je mesure l’honneur qui m’est ainsi consenti de pouvoir choisir l’épreuve qui risque de me conduire à ma fin, mais je supplie Dieu et votre justice de m’écouter une dernière fois avant de m’exposer aux brûlures du feu ou aux abysses de la rivière.
J’ai entendu les paroles qui ont été dites sur mon nom. Elles m’ont frappée comme un vent mauvais, car elles ne reposent ni sur un fait, ni sur un aveu, mais sur des souffles et des regards jaloux. Je nie ce dont on m’accuse. Je le nie devant vous et je le nie devant Dieu. Je n’ai point forniqué. Je n’ai point trahi l’alliance reçue. Je n’ai point livré ma chair à un homme, quel qu’il soit, ni de jour ni de nuit, ni en secret ni en silence.
Ce que l’on appelle ici rumeur n’est qu’une parole sans visage, qui passe de bouche en bouche et grandit à mesure qu’elle s’éloigne de la vérité. Je revendique ce que je suis : je suis vierge, comme je l’étais lorsque l’anneau m’a été donné. Je suis pieuse, comme les religieuses auxquelles j’ai été confiée m’ont appris à l’être depuis l’enfance. Je prie, je jeûne, et je n’ai jamais pris la nuit pour complice.
Mon cœur n’a qu’un nom, et il n’en a jamais aimé d’autre. Celui à qui j’ai été promise est parti servir Dieu par les armes et pendant son absence je n’ai servi que son souvenir. Je m’étonne, seigneurs, qu’on donne corps à des paroles sans preuve et qu’on fasse d’une jeune fille le réceptacle de toutes les imaginations des hommes. Je ne demande ni faveur ni pitié, mais que la vérité soit regardée en face. Et si mes paroles ne suffisent pas, alors que Dieu entende mon serment, car Lui sait et ne me trahira point.
LE PRIEUR
ce sont là paroles de femme. Sans doute, la rumeur n’est-elle point une accusatrice fiable, mais elle a suffisamment de pertinence pour instiller le doute et dans nos villages, il n’est honneur ni réputation qui ne s’en trouve altérer. L’ordalie viendra laver cette salissure.
LE BAILLI
si réellement tu es innocente des perversions donc on t’accuse, l’épreuve que tu vas affronter cèleras de plus fort ton union avec le chevalier d’Harcourt. Au cas contraire, nous l’aurons préservé, lui, sa maison et sa descendance de l’opprobre auxquelles ne saurait être exposée un homme de son rang. Pour la dernière fois, dis-nous ton choix, l’eau ou le feu ?
LAÏLIE
vous me demandez de choisir entre la mort ou… la mort. Quoi qu’il en soit, ? Cela ne vaut-il pas mieux que le déshonneur ? Je choisis… l’ordalie de l’eau
LE SERGENT
excellent choix !
LE BAILLI
le sergent fera donc son office.
(On entend des cris dans la foule)
laissez-moi passer , j’ai des choses à dire. Des choses importantes. Laissez-moi parler.
LE BAILLI
quel est cet homme ? Vilain, qui te permet de troubler ainsi l’œuvre de justice ?
L’HOMME
je suis Jehan Granfgousier fils de Thomas Grandguusier, charpentier de mon état et grand buveur devant L’Éternel. Que Dieu ait pitié de moi car j’ai péché…. Par la Passion du Christ, J’ai des choses à dire et à confesser, des choses qui brûlent plus fort que le feu.
LE BAILLI
Parle.
L’HOMME
Je suis celui par qui le scandale est arrivé, celui par qui la langue s’est faite serpent.
Je suis venu demander pardon et supplier qu’on m’arrache à l’enfer.
LE PRIEUR
et pourquoi irait tu en enfer ?
L’HOMME
Parce que j’ai menti, Parce que j’ai sali une innocente,
Parce que j’ai fait passer la vantardise avant la vérité
et l’envie avant la crainte de Dieu.
(Il relève la tête.) .
Que Dieu ait pitié de moi,
(Il désigne Laïlie.)
C’est moi qui ai nourri la rumeur.
Moi qui ai parlé au lavoir.
Moi qui ai laissé croire…
Moi qui ai dit ce qui n’était pas.
Je n’ai jamais touché cette fille, Jamais.
Je l’ai désirée, oui, Je l’ai convoitée, Je lui ai parlé.
Elle m’a repoussé et quand j’ai su qu’elle était promise à un chevalier,
qu’elle s’élevait là où moi je restais, alors mon cœur s’est fendu.
J’ai voulu la salir pour qu’elle tombe. J’ai voulu qu’on ne la regarde plus
comme on regarde une femme pure, mais comme on regarde une fautive.
Je n’ai rien fait de son corps. Mais j’ai violé son nom.
(Il sanglote.)
Depuis, je ne dors plus. Je vois l’enfer chaque nuit.
Je ne veux pas comparaître devant Dieu
avec ce mensonge encore sur l’âme.
Je demande justice sur moi.
(Silence absolu.)
LE PRIEUR
(se levant lentement)
Voilà une confession qui n’a pas été arrachée par la douleur du corps, mais
mais par la crainte de Dieu. Et la crainte de Dieu est le pilier de la sagesse.
LE BAILLI
(tendu, froid)
Tu avoues donc avoir menti devant les hommes
et troublé l’ordre de la communauté ?
JEHAN GRANDGOUSIER
Oui, Monseigneur, et je suis prêt à porter la peine
que vous jugerez juste.
LE BAILLI
(regardant Laïlie)
La rumeur est levée, mais le scandale, lui, demeure.LAïlie, orpheline et promise,
la cour reconnaît que tu n’as point fauté de chair. Tu es relevée de l’ordalie.
Mais qu’il soit su de tous que la justice des hommes ne rend jamais intact
ce que la rumeur a souillé. Tu es innocente devant Dieu, mais marquée aux yeux des hommes.
LE PRIEUR
(d’une voix grave)
Que cette femme soit placée sous la protection de l’Église
jusqu’au retour de son promis. Qu’aucune langue ne s’élève plus contre elle
sans se dresser contre Dieu lui-même.
LE BAILLI
Quant à toi, Jehan Grandgousier,tu feras pénitence publique.
Tu jeûneras et tu porteras la honte que tu as semée, et tu iras pieds nus jusqu’à l’église de Rouen pour mériter le pardon de celle que tu as voulu perdre, si toutefois elle consent à te l’accorder.
L’HOMME
(il s’agenouille spontanément au pied de Laïlie)
Damoiselle Laïlie, je te prie, je te supplie de m’accorder ton pardon. Lui seul sera l’eau capable d’ éteindre le feu de la faute qui brûle en moi et dévaste mon âme.
LAÏLIE (se tournant vers Jehan Grandgousier, puis vers la foule)
Jehan,
tu demandes mon pardon comme tu demanderais l’aumône à la sortie de la messe. Mais ce que tu m’as dérobé, tu ne peux me le rendre par un agenouillement et une supplication.
Tu as souillé ma réputation et si la justice m’est aujourd’hui rendue, dans la mémoire des hommes restera la fumée de tes mensonges. La femme que je suis ne sera jamais totalement débarrassé des salissures que tu as répondues. Les blessures à l’honneur sont parfois plus profondes que les blessures à la chair et seul le temps permet la cicatrice. Alors avec elle, peut-être viendra le pardon… si Dieu m’en donne la force car, si j’en crois ce qui m’a été enseigné en ce jour, c’est à Dieu que revient le dernier mot .
Fin