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06 novembre 2026 à 10:21:01
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Le printemps de Martine.

Auteur Sujet: Le printemps de Martine.  (Lu 669 fois)

Hors ligne Mic Ester

  • Troubadour
  • Messages: 380
Le printemps de Martine.
« le: 21 janvier 2026 à 17:07:27 »
     Le printemps de Martine.

     Elle se l’avait promis depuis longtemps : Avant d’être grand-mère où d’avoir cinquante ans, elle vivrait une histoire hors du commun, n’importe quoi, mais une aventure incroyable, le grand frisson de l’interdit.

       Et voilà que l’année de son cinquantenaire, sa fille la bouche en cœur lui annonçait qu’elle allait être mamie. Elle y vu un double signe du destin, l’heure était enfin venue, son rêve allait devenir réalité. Ses enfants lui conseillaient un saut en parachute, sa mère un spectacle Chippendales, mais le pompon venait de sa belle-sœur, qui lui vantait sans rire une retraite spirituelle, en pleine brousse, chez les moniales, pour faire le point disait elle et se ressourcer avant le grand virage de la retraite.
      Aucun n’avait compris, alors elle décida de garder pour elle son projet bien plus osé, son projet fou dont elle rêvait depuis toujours et bien sûr, ils n’en sauraient rien.

Elle allait prendre un amant !

     Oh pas longtemps, quelques mois, malgré tout elle vivait heureuse pas loin de ses trois enfants, avec Christian son mari, un peu âgé, un peu popote, mais tellement sécurisant, et pas regardant sur la carte bleue. Mais elle gardait en elle un regret d’adolescente : de ne pas en avoir profité, comme disait Annie, une copine d’enfance qui elle en avait bien pris et repris que c’en était gênant de l’entendre raconter jusqu’à plus soif.

     A seize ans au lycée, elle avait rencontré son Christian qui faisait une terminale littéraire, et puis l’enchainement infernal, mariage à vingt ans, enceinte un an après, le métier à choisir, une maison, un autre enfant, etc. Les années avaient passé, sans accroc, sans désordre aucun, avec un peu de mélancolie parfois certains dimanches soir, et puis un jour, la fatale issue… mamie !

     Dans la famille, on cite leur couple en exemple, « Martine et Christian, toute une vie d’amour ». Les enfants en avaient fait un poster pour leurs trente ans de mariage… la cerise !
Un an ! Elle a un an pour mettre son projet à exécution, Martine en rêve toutes les nuits. D’abord pas question de prendre un cérébral, un intello, ras-le-bol des grands classiques avec le cérémonial du coucher littéraire avec Camus, Flaubert, etc. Non, plutôt un manuel, un artisan, déjà ça sonne bien, pas jeune-jeune, elle n’est pas non plus une cougar, disons la quarantaine. Elle l’imagine, elle le voit en combinaison de travail et puis sportif au fait, pourquoi pas !

      Martine Gallois est cadre à la mairie de Paris. En charge du logement, elle connait bien les BnB d’après-midi, les chambres discrètes louées pour deux heures, sans parler des mobil-homes sous-loués trois fois à des couples de passage. Quand viendront les détails pratiques, elle se dit qu’il faudra bien gérer cet aspect de l’histoire car Martine dans son métier comme dans sa vie de tous les jours ne laisse rien au hasard.

     Depuis que cette idée lui trotte dans la tête, elle se documente. Dans les blogs sur l’infidélité féminine des séniors, il y en a pour tous les goûts. Une certaine Brigitte enchaîne les aventures, elle détaille les précautions à prendre, ne pas se tromper pour le lieu de rencontre, éviter l’hôtel, avoir une tenue différente pour la vie de tous les jours et pour les rencarts amoureux. Martine prend des notes sur son ebook. Elle codifie son texte, son mari sait à peine se servir d’un portable, mais on ne sait jamais.

Tout cela est tellement exaltant !

      Martine c’est surtout gérer l’intendance qui la tracasse, il faudra trouver un lieu de rencontre avec son artisan. Les hôtels de passage, c’est excitant, mais parfois un peu glauque et puis comment être certaine de la salubrité de ces endroits.
      Hors de question, bien sûr d’aller chez lui. S’il est célibataire pas envie de se retrouver à faire du repassage, s’il est en couple pas question non plus de cohabiter avec les culottes de madame régulière dans la salle de bains. Pourtant la solution elle l’entrevoit, elle lui tend les bras. Son amie Annie à moitié dans la confidence lui propose régulièrement d’utiliser sa maison de Meudon qu’elle n’occupe que le week-end. D’ailleurs ils viennent d’installer un jacuzzi, et Annie est intarissable sur le sujet : après ou avant, tu verras, c’est un régal, notre plaisir du dimanche. C’est tentant et cela réglerait bien des problèmes, mais Annie est, disons près de ses sous et il y aura à un moment une inévitable question d’argent. Il faudra donc bien intégrer cela et le cas échéant mettre les choses au point avec son artisan.

      Déjà trois mois, son projet prend forme. Une collègue à la mairie lui a donné un tuyau intéressant : mettre une double SIM dans son portable. Le deuxième numéro ne sera connu que par son amant, la sonnerie sera différente, dans ses rêves elle l’entend déjà. Dans la boutique Orange, un grand black lui explique le fonctionnement, Martine prend un air de conspirateur, elle craint surtout des questions embarrassantes, mais le jeune vendeur lui présente les choses avec humour. Elle saura de suite à la mélodie, reconnaitre son interlocuteur.

     En conclusion le commercial très pro lui conseille de mettre une sonnerie différente, par exemple une pour les enfants, pour les petits-enfants, etc. Martine apprécie moyennement, pourquoi pas le club de scrabble, le rhumatologue, la boutique Damart.

Elle soupire, encore un qui n’a rien compris !

      Six mois, Martine le sent, ce qui n’était qu’un rêve est presque à portée de main. Après moult discussions avec son amie sur la disposition de son pied-à-terre de Meudon, Martine a proposé 50 euros la journée, jacuzzi compris. Annie a demandé à réfléchir. En cas de refus, resterait la voiture dans un coin isolé vers le bois de Vincennes, ça la rajeunirait, mais gare aux courbatures, Martine en sourit, non, les sièges couchettes dans sa Clio, tout cela n’est pas sérieux.

      Trois mois, encore trois mois avant d’être grand-mère. A sa fille qui lui demandait de tricoter de la layette, elle a confié, mystérieuse qu’elle risquait d’être trop occupée pour jouer à la mamy de service.  Sur des applis de rencontre, elle like des profils, met parfois un cœur, mais elle ne voit pas trop démarrer une rencontre amoureuse virtuellement. Elle en a un peu honte, mais il faut bien l’avouer, elle est de la vieille école. Pour elle, une relation amoureuse, ça commence au bal, dans la rue, quand le cœur s’affole, quand les jambes chancellent et qu’on le voit en rêve se dénudant dans une chambre d’hôtel, mais surement pas derrière un clavier.

       Un soir, dans un métro bondé de fin de journée, son regard s’attardait sur un passager bien à son goût. Un peu jeune peut-être, disons la trentaine, mais rien à faire, impossible de regarder ailleurs. Concentré sur son mobile, il scrollait des vidéos du PSG. Martine, en fait c’était surtout la salopette d’ouvrier qui la troublait. Quand il a remarqué enfin sa voisine qui le matait ouvertement, il s’est levé presque gêné pour lui laisser sa place assise.

      Tant pis pour lui se dit-elle en refusant un peu vexée pour retourner à son Tinder, déçue de ce garçon qui s’il ne manquait pas de courtoisie avait laissé bêtement passer sa chance.
Des femmes comme elle qui rêvent d’aventure, elle en côtoie beaucoup sur les forums. Certaines recherchent du sexe, d’autres l’adrénaline du rendez-vous secret, les sous-vêtements arrachés, encore que, au prix de la dentelle, mais aucune n’évoque l’organisation. Elle poste parfois sur le sujet, car pour elle la logistique est primordiale. Les mois passent, elle se sent prête pour l’aventure pourtant il doit y avoir un fil invisible qui la retient.

      De retour de la clinique où sa fille vient d’accoucher, Martine est en plein doute. En sortant de la chambre où ils viennent de contempler leur première petite fille, son mari a essuyé une larme. Sur le chemin du retour, il chantonne, prend la main de sa femme, son bonheur fait plaisir à voir. Il lui confie qu’être papy, il en rêvait depuis longtemps. Toute remuée elle aussi, c’est l’image de sa fille devenue maman qui s’impose, plutôt que l’autre en salopette.

      Peut-être que le train est passé tout simplement, et celui-là ne passe qu’une fois. Son mari, elle n’a rien à lui reprocher. Elle ferme les yeux, se laisse aller, heureuse elle aussi. Et comme de plus en plus souvent, c’est son visage qui revient, son Christian en train de lire Flaubert, elle à côté avec un Modiano.
Alors tant pis pour l’artisan, pour les après-midi de Meudon, pour ses regrets d’adolescente, elle va entrer dans la cinquantaine, à pieds joints, avec les géraniums et le retour d’âge comme ligne d’horizon.

      C’est vie là aussi sera belle, et d’ailleurs elle a déjà une idée.

Pour son anniversaire, à son Christian, plutôt qu’un livre comme tous les ans… je vais lui acheter une perceuse !


Hors ligne Cendres

  • Comète Versifiante
  • Messages: 5 097
Re : Le printemps de Martine.
« Réponse #1 le: 21 janvier 2026 à 19:40:10 »
Merci pour le partage de ton recit d'un cinquantenaire qui cherche a avoir un amant.

Ton récit explique sa raison et ses démarches pour atteindre son but, mais une fois face à la naissance de son petit-enfant, elle recule.
Elle prend conscience de l'importance de sa vie actuelle.
C'est un texte qui défend la famille et qui montre que notre bonheur dépend de celle ci, et non en multipliant les amants.
J'aime bien l'idée.
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

Hors ligne Delnatja

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 453
  • Ailleurs et au-delà
Re : Le printemps de Martine.
« Réponse #2 le: 22 janvier 2026 à 20:39:33 »
Bonsoir Mic Ester, joli texte, tout le monde a le droit de rêver, à condition de ne pas croire que l'herbe est forcément plus verte ailleurs.
Ton texte me fait penser à la chanson de Georges Brassens " Auprès de mon arbre, je vivais heureux ".
Belle soirée.
Michèle

Hors ligne Mic Ester

  • Troubadour
  • Messages: 380
Re : Le printemps de Martine.
« Réponse #3 le: 23 janvier 2026 à 10:00:23 »
Bonjour Cendres et Delnatja et merci pour vos lectures.
Pourquoi chercher plus loin ce qu’on a sous la main, that is the question.
Je crois qu’arrivée à une certaine époque de la vie, on refait le film, on voudrait rejouer sa jeunesse, mais bon ça ne marche pas comme ça. Martine, elle a perdu l’insouciance, la candeur, elle voit cette histoire d’amour avec les codes d’une femme de son âge, hygiène, confort, financement, etc… Après, elle va revenir assez vite à sa famille, avec un peu de tristesse, mais bon, à l’heure du bilan, avoir des regrets c’est bien aussi.
A bientôt pour vous lire.
Mic

 


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