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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Le vicomte et ses tableaux

Auteur Sujet: Le vicomte et ses tableaux  (Lu 268 fois)

Hors ligne Shendo

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Le vicomte et ses tableaux
« le: 19 Janvier 2026 à 10:06:06 »
Le vieil homme était rentré avec son tableau, un ex-voto acquis pour la misérable somme de deux liards. Il slalomait lentement entre les enfants partiellement dénudés, les femmes au visage délabré, les étranges vendeurs de denrées rares. Parvenu au frontispice de sa macabre maison, il souffla et posa le tableau, large de trois pieds et long de quatre, sur le rebord d’une fenêtre où venaient se quereller deux rideaux cramoisis. D’un geste lourd, il se peigna les cheveux, qu’il modelait à la force d’une exsudation particulièrement odorante. Pour acquérir son tableau, l’homme avait écrasé mille collectionneurs. Il est vrai que son statut de vicomte lui conférait un pouvoir que le jeune bourgeois, ou pire, le poète en proie à quelque expansion lyrique, n’établiraient jamais. Haletant, le vieil homme fit quelques pas en arrière afin d’observer sa récompense d’orgueil. Sur le tableau, gisait une femme au travers de laquelle passait un poignard. Un féminicide perpétré par son mari jaloux. En second plan, dans l’ombre, c’eût été la main de Jean De Latour si seulement son véritable auteur n’avait pas signé aussi vulgairement. On vit en effet la cabale amoureuse sous des traits angéliques : l’amant. Le peintre néerlandais avait rendu ce tableau datant du XVIe siècle en quelques jours seulement, disait la légende des villes et villages alentour. Le peintre habitait une des maisons du quartier des commerçants. Autrefois noble, il est aujourd’hui un parterre de boue où l’on fait coïncider l’or avec l’acier. Le vieil homme prit son pied devant la réalité sanglante du crime. Il s’essuya le front à l’aide d’un mouchoir bleu et reprit le tableau avec une force déterminée. Les foucades du vicomte l’emmenèrent jusqu’à la cheminée. Quelques braises jaillissaient avec l’espoir d’être ravivées. L’homme n’y accorda aucune attention. Sur un crépi blanc, jauni par trois bougies dont la cire avait fondu, régnait en maître le tableau d’une princesse d’Orient. Son regard seul eût pénétré la plus féroce des rétines. Il posait la demoiselle au turban sur le carrelage froid. Le vicomte trépignait d’impatience : voir son chef-d’œuvre trôner au-dessus de la cheminée agissait en lui comme un rêve d’enfant, qu’il ferait vivre à ces braves. Ils diraient : « Oh, quel miracle ! Miraculeusement tragique, ma foi. » Le vicomte sourirait alors, et traînerait sa science picturale jusque dans l’arrière-cuisine, là où il prit coutume de vanter les mérites de son vin et de sa collection. Par l’intermédiaire d’un homme de maison, le fat fit accrocher le crime passionnel en lieu et place d’un Orient dépassé. « Qu’il fût beau ! », se dit l’homme, écrasant de son postérieur la boîte à outils de son commis. Il s’esclaffa en plein dans son mouchoir bleu. « Les gens de là-bas ou d’ici s’étonneront par tant de grandeur. Je vais dès ce soir organiser un repas ! Nous dînerons en admirant cette belle épouse sous le joug de son terrible amour. Hé ! l’angélique aux yeux bleus ne vous donnent-ils pas des palpitations ? », s’enquérait-il auprès du personnel de maison. Le soir, l’homme but sa sempiternelle soupe au potiron et s’endormit les deux mains religieusement croisées sur son pyjama en soie rouge. Le lendemain matin, le vicomte enfila son plus bel appareil, dont le point d’orgue était une cape vieillissante.

Avant de partir au marché, il entrelarda une vingtaine de lettres de ses plus belles citations, donnant la brûlante envie à celui qui saurait voir la beauté dénichée. Entre deux rues où quelque enfant criait famine, le vicomte s’assit dans un estaminet. Le soleil jetait ses rayons sur les vitrines des troquets, donnant au noir de ce cheval un aspect éburnéen. Les yeux du vicomte se dirigèrent dans tous les sens. Entra soudainement une populace de gens fortunés, mais dont le goût déplorable constituait un cas de casus belli pour le collectionneur. Alfred, Sophie, Jarry et Tallin étaient la clé de voûte d’une société pour et par l’art. Qui tenait en ses mains la plus mystique des toiles s’assurait une place auprès du Roi. Lequel n’avait pas plus de goût que sa meute. Le vicomte siffla donc les jeunes gens, qui le reconnurent immédiatement à sa posture grasse dont la pauvre chaise était garante.

« Ma foi ! Vous êtes là ! Un café ? Une bière, peut-être ? Mmmmh… pour mademoiselle, ce sera champagne ! » Le quatuor esquissait le même sourire complice. Alfred était faussement magnanime, son nez aquilin n’avait rien de sûr, tandis que sa bouche pincée prétendait dire des certitudes. Sophie n’avait pas uniquement l’air d’une Emma Bovary, elle en avait la vie. Jarry était un poète, l’un des rares à plaire au Roi. Enfin, Tallin était un aristocrate tiraillé entre la particule de sa mère et la fortune immobilière de son père. Le vicomte fit aussitôt part de sa dernière trouvaille. Il décrit son tableau, le défendit même, à la manière d’un Cicéron enflammé. Le quatuor, qui emmiellait le discours du collectionneur à des fins pécuniaires, finit par lui poser une simple question : « Le montriez-vous, ce chef-d’œuvre ? » Dogmatiquement, le vicomte se leva, et la main posée sur le coeur déclama : « Plus que le montrer, je vous le ferai vivre ! » Les gens des tablées voisines observèrent ce drôle d’énergumène. Le vicomte convint donc d’un repas le soir-même. Il invita le quatuor, ainsi que toutes leurs connaissances. Il y aura du pain, du vin, du champagne pour la demoiselle, du porc, du lard. « Et de l’art », ajouta-t-il, le gosier gorgé de vin. Aux coups de vingt-heures, le petit monde arrivait face à face avec cette grande maison. Littéralement, elle était haute et semblait contenir une armada d’objets aussi futiles que peut être intéressé un collectionneur. Le vicomte avait revêtu sa cape dont la laine mal ravaudée donnait l’impression d’un jouet. Les gens du village entraient, les autres du comté piétinaient leur arrivée comme pour se faire désirer. Quant au quatuor, il arriva en bon retardataire. Le vicomte s’exclama dès que sa vue toucha la leur : « Mes amis ! Ma foi, le saumon est déjà bien attaqué… Voulez-vous voir le chef-d’œuvre ? » À l’arrière-cuisine, on se marchait dessus. Certains déploraient le vin « qui avait une odeur de chien mouillé », les autres taillaient en pièces un tableau norvégien, où la trace du peintre demeurait fidèle à l’absence de perspective. On raillait gentiment les goûts du vicomte. Son vêtement, sa posture, ses tableaux, son vin, sa nourriture… Oui, tout était cher ! Mais tout était si dénué de valeur. « La valeur, prophétisait un banquier, un verre de champagne à la main, ce n’est pas le liquide présent dans ce verre. Ce sont les bulles ! » Il n’eut pas le temps de replacer son foulard autour du cou que le vicomte s’exclama en ces termes : « Mes amis ! Merci d’être là… Je lis en ces lèvres une odeur de désir ; en ces yeux, le besoin irrépressible de voir. Vous aurez vu les tableaux de l’arrière-cuisine, notamment cet irrésistible tableau d’une habitation scandinave (n’ont-ils pas du goût nos voisins du Nord ? fit-il en aparté auprès d’une demoiselle se trouvant à ses côtés). Mais observez donc cela ! »

Le vicomte retira, en trois essais, le voile noir qui cachait sa nouvelle acquisition. Le public fit grand bruit. Une dame s’évanouit. Certains enfants, restés au jardin, accoururent pour mesurer la torpeur des adultes. « Abject, monsieur ! » criait-un bourgeois. « Se moquer d’un meurtre ? Qui est donc cette pauvre femme ? Allons-nous-en ! », grinçait un politique. Et les gens prirent congés. On reposait les verres en même temps qu’on reprenait sa morale. D’un coup, le salon se vida. Seule la cheminée animait cet espace de la honte. Le vicomte s’assit sur le canapé, hagard. Une main se posa sur sa cuisse, celle de Sophie. « Vicomte, lui susurra-t-elle, quel gâchis. Qu’allez-vous faire, maintenant ? » Derrière, Jarry lapait son vin. Tallin fit un bond sur le canapé, entre le vicomte et Sophie. « Je ne sais pas vous, mais tout ce mauvais goût m’a donné faim ! Vicomte, si nous mangions ? » Hélas le teint du vicomte était blafard, son regard perdu dans un vide insensé. Alfred rit de bon cœur : « Il vaudrait mieux arrêter le massacre.. Vicomte, voulez-vous qu’on… » Sophie devança son acolyte et prit l’initiative de ranger le capharnaüm. Le quatuor se dirigea dans l’arrière-cuisine. Quand tout à coup, Alfred se mit à montrer son venin. « Ce vieux est perdu. À quoi lui sert tous ces tableaux si moches, si chers, si… inutiles ? » Sophie acquiesça, Jarry continuait de boire. Quant à Tallin, il voulut diviser les émoluments raisonnablement. « Qui prend quoi ? Et surtout quand ? Le gros homme a l’air d’un fantôme, mais il n’a pas perdu la vue ! » Le quatuor décida donc qu’il reviendrait cette nuit, quand le vicomte dormirait d’un sommeil de honte, avant de se retourner sur la rancœur la nuit prochaine. Avant de partir, Jarry prit le double des clés, mis en évidence à l’entrée de la demeure. La soirée terminée, le vicomte enfila son pyjama en soie et s’abîma dans un sommeil de plomb. Le clair de lune luisait. Le quatuor approchait, entra sans un bruit et s’engouffra dans la caverne d’Ali Baba. A la lueur de quelques bougies, ils firent face à la jeune femme se noyant dans son sang. L’œil du mari effraya Sophie. Elle eut dit qu’il la regardait. De son côté, Tallin prit le tableau scandinave dans l’arrière-cuisine. Jarry et Alfred avait trouvé la cave, dans laquelle reposaient pléthore d’œuvres d’art. Jarry prit dans ses mains le tableau de la femme d’Orient, quand Alfred s’empara d’un portrait représentant un homme se tirant le visage jusqu’à l’arracher.

« C’est le Roi qui va être content ! dit fièrement Jarry. Un peu plus de vin et de femmes… » Ils remontèrent, mais ne virent ni Sophie ni Tallin. La maison était silencieuse. On entendait à peine la brise d’air. Ils prirent la fuite. Le lendemain, le quatuor était devenu duo. Alfred et Jarry se racontèrent que les deux autres avaient été trop gourmands. La chose est qu’on ne vit plus le vicomte. Le duo écuma les estaminets, les troquets, les cafés, les marchands de journaux. La brume prenait de l’épaisseur. Alfred et Jarry toquèrent chez le vicomte. La porte était entrouverte, les malfrats pénétrèrent une pénombre de laquelle jaillissait un faisceau de lumière. Lequel faisait briller le tableau du Néerlandais. Le duo observa le rouge scintillait comme un million de diamants. Alfred s’approcha, et vit de son œil de rapace une physionomie qui lui était familière. « Nom de dieu ! C’est Sophie !  chuchota-t-il autant qu’il le pût. » Plus loin, Jarry, subjugué comme après avoir vu la mort défiler sous ses yeux, fit la même remarque pour Tallin. « Je suis persuadé qu’il s’agissait d’une femme venue d’Orient ! Ce sont… ce sont les yeux de Tallin, ce sont ses traits… Alfred, sommes-nous devenus fous ? » Derrière le foulard crispé, on reconnut un moudjahidin aux yeux bleus. Sophie et Tallin étaient enfermés. Dans un dernier effroi, le duo fut surpris par le vicomte. Une bougie à la main, il descendit somptueusement les escaliers. « Messieurs, ma foi, la fête continue. Comment trouvez-vous mes derniers tableaux ? Une nouvelle acquisition ! Voulez-vous vivre mes tableaux, hein ? » La porte d’entrée claqua. La brise légère d’autrefois devint tempête. Il plut abondamment. « Qu’avez-vous fait, vieux bonhomme ? jeta le duo à la figure impassible du vicomte ». La discussion n’eut raison de rien ici. Alfred et Jarry étaient deux rats dans le laboratoire fantasmagorique du vicomte.

Dix ans plus tard, lors d’une brocante animant un joli faubourg, un jeune garçon passa devant deux tableaux. « Regarde, maman ! Qu’ils ont l’air méchants ces gens-là. » Ce à quoi répondit une voix assise : « Ma foi, n’ont-ils pas l’air si vrais, mon garçon ? »
« Modifié: 19 Janvier 2026 à 13:19:20 par Shendo »

Hors ligne Cendres

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Re : Le vicomte et ses tableaux
« Réponse #1 le: 20 Janvier 2026 à 10:33:05 »
Merci pour le partage ton récit.

Au début je croyais découvrir un récit simple d'un achat d'un tableau, mais c'est un histoire fantastique.
Ton histoire m'a fait penser a un film que j'avais vu enfant, dont j'ai oublié le titre, ou c'est un peu similaire. Ceux sont des personnes coincé dans un monde et on les retrouve dessiné sur lé tableaux, sauf que l'on peu les rejoindre dans ce monde en passant par le tableau.
Sauf que ton récit; c'est un histoire sombre  avec un vieillard diabolique.
« Modifié: 20 Janvier 2026 à 10:39:48 par Cendres »
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

 


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