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06 novembre 2026 à 17:53:51
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » D'une tour à une autre

Auteur Sujet: D'une tour à une autre  (Lu 740 fois)

Hors ligne Shendo

  • Aède
  • Messages: 153
D'une tour à une autre
« le: 11 janvier 2026 à 19:34:48 »
La femme buvait son verre de vin devant son ordinateur portable. Son doigt cliquait sur le trackpad. Elle arborait une queue de cheval quelque peu dénouée par la journée, son chemisier blanc était légèrement ouvert, l’agrafe de son soutien-gorge avait irrité sa peau douze heures durant. Quelle plaie, se disait-elle en défilant les profils d’hommes surdoués en testostérones. Tous avaient le profil de l’emploi. Aucun ne suscita d’intérêt dans l’œil las de la quinquagénaire fraîchement divorcée. Ses enfants étaient au ski. Son ex-mari avait acheté une maison à Dubaï. Sa vie à elle était une plate caricature. Elle tentait de comprendre où elle avait pu échouer. Elle quitta donc son siège, le temps d’une minute ou deux. Elle s’assit sur le toilette pour déverser tout le vin qu’elle avait bu ce soir. Et la veille. Et l’avant-veille. Depuis une semaine, la femme se sentait observée. Depuis une haute tour d’un quartier new-yorkais, elle voyait trouble, et voyait dorénavant une silhouette, au loin. Hasard ou chance : elle disposait de jumelles. Alcoolisée, elle se trompait de sens, les retourna, en fit n’importe quoi, les jeta par terre et les reprit mécaniquement, comme si rien ne s’était passé. Elle vit au loin une silhouette, affinée, presque surréelle tant la distance qui l’en séparait semblait astronomique. En face, d’autres tours. Toujours plus grandes, toujours plus fortes. Elles étaient revêtues d’une espèce d’armure métallique, donnant une impression d’invincibilité. Le 11 septembre 2001 rôdait encore dans les mémoires, s’est-elle dit quand elle a acheté il y a six mois. Car madame est propriétaire. Elle est médecin, elle a migré ici parce que la France ne lui donnait pas pleine satisfaction. Outre-atlantique, les collègues sont en grève. Ici, pas le temps. Pragmatique était cette femme au regard sombre, à la tenue toujours élégante — bleu nuit, pourpre, émeraude, mordorée —, aux bijoux luxueux, au sac à main présomptueusement petit.

Donc la femme vit au loin un autre homme. Il l’observait, elle en était sûre. Elle osa enlever un collant, puis deux. La silhouette bougeait. Au loin, elle aperçut toutes sortes de choses fantasques. Un imaginaire qui n’excitait qu’elle. Enfin… Depuis combien de temps n’avait-elle pas fait l’amour ? Les hommes ne l’excitaient plus. Sa consommation de pornographie avait augmenté, son historique était entaché de catégories invraisemblables, mais c’est surtout le porno amateur qui savait encore attiser sa curiosité de jeune louve. C’est du moins ce qu’elle croyait. La silhouette avait pris une autre couleur. Elle semblait plus beige, plus blanche, plus nue. Elle vit du noir. Sa touffe de poils ? se demanda-t-elle. Elle rit. Elle reprit un verre de vin. Son tanin était exceptionnel, mais elle s’en fichait bien. Tout ce qu’elle recherchait était la sensation. Et si elle sautait, là maintenant ? Elle serait morte avant d’avoir dit ouf. Sa dernière vision aurait été ce semblant de touffe. Un pénis dans une chambre new-yorkaise, les sirènes de police retentissant.

La femme enleva son chemisier blanc. Son soutien-gorge ne résista pas à l’excitation. La voilà en culotte noire. Elle sentait l’élastique de son string remonter légèrement l’écart gracieux de ses fesses moelleuses. Ce sujet était sensible. Son ex-mari lui avait reproché d’avoir pris du poids, de ne plus les muscler, ces fameuses petites fesses autrefois séduisantes. Quand il les palpait entre deux dîners, dans le SUV en rentrant de chez des amis. C’était la bonne époque, se dit-elle. Et elle se posa sur la moquette. La silhouette avait fait de même. La télévision émettait un bruit agréable, sécurisant même. Le rouge des gros titres de CBS lui donnait envie d’en faire de même : créer un émoi, faire paniquer le reste du monde, être au centre de ce dernier, griller ses neurones. Elle était intelligente, la fille à papa. Elle détenait en elle cette minutie de l’être. Des avantages par centaines, qu’elle avait accumulés à la force de sa discipline de nonne.

La femme se releva. Elle se mit debout, aussi droite qu’une statue de cire avant d’être définitivement moulée pour le reste de sa vie. Elle se colla à la vitre. Elle était large. La vue était tout à fait exceptionnelle. Elle tutoyait les cieux, elle apercevait de fins nuages passer sous ses yeux perdus. Elle descendit sa main dans sa culotte noire. Elle prit plaisir à exhiber son corps au monde entier. Qui la voyait ? Qui ne la voyait pas ? Ces questions demeuraient sans réponse, et c’est justement cette absence de réponse qui rendait la femme plus brûlante qu’une flamme bleue. Dans le lointain, la silhouette fit des gestes en arc de cercle à l’aide ses mains. Elle dessinait des formes abstraites. Avec ses jumelles, la femme crut entrapercevoir un cœur dessiné. Ses joues devinrent rouges. Était-ce le vin ?

Elle s’endormit sur la moquette. Le lendemain reprit sa peine. La femme continuerait sa vie sans jamais revoir la silhouette. Elle remit en cause sa consommation d’alcool. Qui était cet homme ? Sans blague ?
« Modifié: 12 janvier 2026 à 09:35:55 par Shendo »

Hors ligne LOF

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 189
  • Frappé par le vent
Re : D'une tour à une autre
« Réponse #1 le: 17 janvier 2026 à 09:32:04 »
 Texte intéressant. La solitude intime dans le macrocosme urbain.
 La narration est distanciée. Le narrateur est prudent et concis sur ses commentaires.
 La description fait entendre une mélancolie existentielle chez le personnage.
 C'est une séquence très représentative de notre société moderne.
 Il y aurait peut-être du Houellebecq  dans ce point de vue.
 Pardon pour la référence. Mais elle n'est pas négative.
Lof

Hors ligne Marcel Dorcel

  • Prophète
  • Messages: 698
Re : D'une tour à une autre
« Réponse #2 le: 25 janvier 2026 à 10:02:39 »
Ton texte aborde des sujets sensibles, l'alcoolisme au féminin, la pornographie au féminin.

Cela dit , sans aborder la forme mais en l'abordant tout de même, avec certaines phrases balancées sans ménagement (je crois que tu as voulu aller trop vite, l'écrire vite pour ne pas le perdre, désolé, je fais parfois la même erreur...), j'aurais aimé plus de profondeur dans le personnage de cette femme.
Le désir au féminin est rarement abordé même par des auteurs qui sont des femmes.
Les mouvements ultra féministes ont fait beaucoup de mal à la littérature, je trouve.

Bon, je m'égare.

Ce texte m'interroge , c'est bon signe, cela signifie qu'il y a quelque chose, une densité.
Si ceux qui disent du mal de moi savaient exactement ce que je pense d'eux,  alors ils en diraient bien davantage
Sacha Guitry

J'écris pour me taire
Philippe Léotard

Nos vrais ennemis sont en nous-mêmes.
Bossuet

Hors ligne Shendo

  • Aède
  • Messages: 153
Re : D'une tour à une autre
« Réponse #3 le: 25 janvier 2026 à 18:38:42 »
Bonsoir,

Pourquoi sensibles ?

Tu as tout à fait raison : je l'ai écrit d'une traite, en une dizaine de minutes. Le manque de profondeur est volontaire, je crois. J'ai voulu raconter une bribe de vie, un instant, une parenthèse nocturne. Un appel au secours ?

Quant au désir des femmes, tu as raison aussi. J'aime me mettre dans la peau d'une femme. Je le fais peut-être mal. Mais il y a quelque temps, je m'étais mis dans la peau d'une femme battue (il me semble avoir posté le texte sur le forum).

Tout ce qui est ultra est mauvais. Je suis content qu'il ait pu susciter quelque chose en toi.

Lof > Solitude intime, c'est exact ! Un peu de Houellebecq, je suis d'accord. Je ne rougis pas, promis.

 


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