Blottis sous l’énième pont que nos yeux hagards avaient remarqué pour son calme campagnard, nous buvions du vin rouge. Une affreuse piquette. La pluie avait cessé, pour une fois. Mais je craignais qu’elle retombe avec plus de vélocité que jamais. Mon compagnon de fortune et moi grelottions dans d’horribles paletots, dont nous nous étions servis en guise de couverture. Il buvait bien, le salaud de marin ! Je m’enivrais bien aussi. Et nous passions la nuit à nous raconter toutes sortes d’histoires rocambolesques. La plupart étaient probablement fausses, si ce n’est toutes… Nos deux silhouettes croupies, avinées, ressemblaient à deux ombres en marge d’un monde incompréhensible. Pourtant ! Vingt ans plus tôt, je travaillais sur les toits des bâtiments urbains, ces incommensurables bêtes de béton, ces vitres par centaines, cette lévitation face aux fourmilles d’en bas… Le goût du risque, je l’entretenais à chacune de mes montées en l’air, sur une nacelle aussi peu stable que ma vie en ce moment où j’écris ces mots.
Ma foi je n’ai pas toujours été l’ingrat bonhomme que les bonnes gens connaissent, à qui ils laissent benoîtement un sourire au coin d’une rue sale et une pièce d’or à l’entrée d’une épicerie. Ma vie a pris un étrange, que dis-je, un impensable, un surréel chemin. Le jour où j’ai rencontré ce canapé, oui ce canapé ! Il a bien failli me tuer, m’engloutir dans son abysse fait de sueur, de tabac et de cuir. Fort heureusement ce tueur froid n’a pas de jambes, j’ai donc pu m’en sortir à la force des mes bras, lesquels m’ont poussé jusqu’à la sortie de cet enfer damnant mes sens à tout jamais.
Mon compagnon de fortune a terminé son vin rouge d’une bien malheureuse façon, le pleutre a échappé de peu à la noyade si je ne l’en avais pas tiré. Tandis que je le sauvais d’une morte certaine, l’un de mes papiers fut arraché par le vent. Je réécris donc le premier passage.
C’était une famille bien lotie, il y a plus de vingt-ans, disais-je. Elle vivait sous un charmant toit d’une maison autrefois terriblement mal isolée. Croyez : depuis le salon, la chambre, la salle de bain, peu importe la pièce ! les habitants se plaignaient des bourrasques de vents qu’amenaient avec eux les automobiles, les camions, les deux-roues, et même les piétons ivrognes du bar adjacent.
Le père de famille prit à bras le corps le problème d’isolation : tout fut réglé en un mois. En plus d’être repeints, les murs étaient désormais imperméables à quelque apocalypse qu’il fût.
La mère de famille donna fraîcheur et gaité à sa jolie cuisine. Qui avait la chance d’y manger trouvait des épices, des boîtes de conserve, des cuillères en bois, des casseroles petites, moyennes ou grandes, un sublime plateau coloré par ses fruits et ses légumes, le bruit sourd de la cuisson des pommes, la pâte étalée sur le plan de travail…
Les deux enfants jouaient dans le salon, dans l’escalier, dans le petit jardin, dans la salle de bain pour savoir qui des deux irait prendre son bain en premier ; les deux bambins avaient même commencé à aventurer leurs yeux de curieux dans les mystères du grenier.
Mais là n’est pas l’objet de mon histoire !
Un soir, la petite famille se surprit à ne plus pouvoir s’asseoir sur le canapé. Crac ! Le meuble sur lequel on assoit l’ampleur de ses fatigues cassa d’un coup sec lorsque tous y étaient installés devant quelque émission hypnotisante. Ce canapé était mal fagoté ! dit le père. Pour sûr, pour l’avoir vu après l’incident, il était vraiment moche, ce canapé. Mais aurait-il fallu mieux le garder celui-là…
Le lendemain soir, après que les enfants sont revenus de l’école, que la mère de famille a fini d’astiquer la salle de bain et que le père de famille a accompli sa meilleure vente de l’année, la petite famille décida de racheter un canapé. Malheureusement le jeune garçon ne put les accompagner, une vilaine grippe avait assailli son corps fiévreux.
« Les Canapés des cousins Capané » : ce n’est pas un affreux sobriquet mais le nom de ce magasin de malheur ! Tenu par deux cousins Corses, l’ancienne quincaillerie faisait office de ventes, de reventes et de soins de canapés en tout genre. Bah ! on leur souhaita bien du courage avec les temps qui couraient. Qui aurait suffisamment d’inconscience pour acheter un canapé dont le prix affichait fièrement, en moyenne, les 3 000 euros ? C’était trop, bien trop ! On leur avait dit, même les commerçants du coin s’étaient réunis en leur conseillant de baisser leurs prix… Les cousins Capané firent fi de ces conseils. Et ils eurent raison. Les escrocs raflèrent la mise ! Des familles entières se déplacèrent ! De France et d’Angleterre, principalement. Mais je crus entendre un jour l’accent brésilien. Du Brésil ! me suis-je dit. Du Brésil, oui mes amis, oui…
Cuir de pleine fleur, cuir de fleur corrigée, cuir aniline, cuir semi-aniline, cuir en nubuck, cuir de velours, cuir bycast, cuir retourné, cuir pigmenté, cuir en coton, en lin, à base de chanvre, de jute, de bambou, de sisal, de ramie, de laine, de cachemire, de mohair, d’alpaga, de soie… Si l’alcool a abîmé mon corps, il n’en a pas fait de même pour ma bonne vieille caboche ! Je me remémore ainsi tous ces canapés empilés, les uns sur les autres, en partance d’où on ne sait, arrivés de nulle part ; ils formaient un ensemble de couleurs tout à fait saisissant.
La famille pénétra dans les 300 mètres carrés que faisait le magasin et fit un tour du propriétaire, les yeux écarquillés par tant de choix. La diversité était pléthorique ! Comment ne pas succomber ? Certains s’allongeaient, d’autres s’asseyaient, mimaient une soirée télévision ou une sieste bien méritée… On entendait les familles se disputer pour un canapé déjà vendu, d’autres sur la matière : était-elle trop grattante ? Et les têtières, alors ? Ça repose la tête, pour sûr ! On voulait s’y sentir bien, on voulait pouvoir y dormir paisiblement, sans craindre d’être gêné par une assise rigide, une matière synthétique qui gratte ou d’obscures raisons, dont on se fout bien ! Pourvu que le canapé nous berce…
Derrière leur rideau de fer, les cousins Capanés se frottaient les mains. Et empochaient la mise, enfants de salaud !
La famille n’avait pas les moyens. Le père de famille gagnait bien sa vie, certes. Mais la mère ne ramenait guère l’eau au moulin… Ainsi si la jolie famille n’était pas à plaindre, son compte en banque ne fut pas assez fourni pour espérer s’asseoir tous en cœur sur un tendre, un douillet, un réconfortant canapé des cousins Capanés. Mais comme toute brebis galeuse peut être ramenée au troupeau, il existe en ce monde sordide quelque enchanteur aux yeux de merlan frits, jouant les beaux cœurs, la belle grâce… mais dont le venin s’insinue dans chacun de vos globules pour y former ce qu’on appelle l’intérêt.
L’intérêt, les cousins Capanés savait très bien le susciter. Attirer le client fait partie de leurs hobbys. Il fallait les voir, ces arrache-raison à la langue aussi aiguisée qu’un canif de bagnard.
Ma jolie petite famille se fit avoir en beauté… L’un des cousins Capanés, Edmond, deux mètres de long, large comme s’il avait mangé une armoire, sentit chez ce père de famille le bon filon. Quelles sont les poches les plus pleines n’était pas la question que ces brigands de première se posaient, non. La question était : existe-t-il la moindre petite hésitation, la plus petite fissure, la plus petite étincelle ? Autrement dit, quelque vendeur, aussi futile puisse-t-il paraître, pouvait-il à la force d’un simple bon mot, d’une fallacieuse ristourne, pouvait-il s’immiscer dans la brèche ? Et, mes amis, la réponse était dieu que oui !
Ce gredin d’Edmond descendit de sa tour, là où il observait les clients. Il s’approcha du père de famille et lui souffla à l’oreille : « Joli canapé, n’est-ce pas ? » Le père de famille esquissa un sourire : « Oui !… » Ce à quoi rétorqua le cousin Capané, en repassant à la manière d’un requin : « Il pourrait être le vôtre… Une ristourne » Il avait placé le mot ! Ristourne… Par-ci, par-là… Des promotions, mes bonnes gens, des réductions, des -20, -30, -40% ! Les cousins Capané n’allaient jamais au-delà. Ils connaissaient le seuil de la bienséance.
Tergiversant, le père de famille irritait Edmond. Après quelques négociations, ce dernier se rendit compte qu’il n’en tirerait rien. Mais, avant de remonter dans sa tour d’observation, Edmond entendit un léger clappement, un son de voix presque aigu… Nom de dieu ! Le père de famille avait vu le canapé dont je vous ai parlé précédemment… Il l’avait vu, là, dans son coin, prêt à asservir son hôte, à le rendre complètement barge.
C’est un fou qui écrit présentement, direz-vous. J’ai perdu ma bien-aimée, ma bicoque, même mon chien je l’ai perdu ! Si je n’ai cependant pas perdu quelque chose, c’est bien ma lucidité. Je vois cet horrible vélin sur lequel j’écrivaille à mon temps perdu aussi nettement que le canapé sur lequel je me suis assis un jour de malheur.
La famille avait donc fait l’acquisition d’un canapé moelleux comme de la mie de pain. Il était beige foncé, comportait quelques plis au corps, une ou deux déchirures au postérieur, le dos rembourré était quelque peu abîmé, mais rien qui fît obstacle à la gentille petite famille.
Une fois rentrés chez eux, ils s’aidèrent mutuellement pour placer le canapé au centre du salon. Devant la charmante télévision, les tristes luminaires de la table basse tremblaient de peur à la vue de ce nouveau compagnon de route. Il sentait mauvais ! Les bouches d’enfants ne manquèrent pas de le signaler au père, qui gardât tout bien fait son optimisme de client croyant avoir fait l’affaire du siècle.
Le soir, tous s’installèrent paisiblement sur le nouveau canapé. Ils étaient bien. Ils rêvaient ! Le petit garçon, grippé, dormait à poings fermés. Son père le replaça dans son lit. La mère monta dans sa chambre, raccompagnant sa fille dans la sienne. Le père, lui, restait un peu. « Je suis bien, là, seul. Profitons-en pour allonger mes jambes », a-t-il dû se dire à une heure tardive. Qu’il était serein, le nigaud. Son corps engourdi s’enfonçait un peu plus dans le vilain canapé à mesure que les heures défilaient. Tous deux faisaient connaissance, s’apprivoisaient. L’homme se rendit compte que la bête disposait d’un tiroir pour y flanquer un vieil ami. Ainsi l’homme but une gorgée d’un liquide jaunâtre terriblement enivrant. Deux, trois, quatre gorgées passèrent dans le gosier vierge de cet honnête homme !
Chers lecteurs, les esprits les plus calculateurs pourraient penser à un stratagème pour susciter l’effroi. Il n’en est rien. Alors que l’homme ronflait avec plus d’ardeur que l’ivrogne immonde qui me sert d’accoudoir, le canapé l’entortilla comme on enveloppe un bonbon avec du papier. C’est-à-dire que les bras fichus inélégamment furent les premiers à passer dans le creux du canapé. Ce dernier aspirait les membres du père de famille. Ce fut au tour de sa tête, puis de son torse velu, de son ventre, de ses jambes et de ses pieds ! Le canapé n’en fit qu’une bouchée. C’était tout pour son compte. Il s’en était allé dans les entrailles diaboliques de l’immondice qu’il croyait chevaucher.
Je vous laisse imaginer la stupeur de la famille le lendemain matin. La mère de famille, qui ne s’était rendu compte de rien, fut la première à se lever. Elle chercha son homme, en vain. Les deux petits descendirent les marches de l’escalier en entendant leur mère en proie à une farouche panique. Le bougre était en congés ! Il aurait dû être là ! Était-il aller chercher le petit-déjeuner ? On questionna les riverains, les commerçants, le maire : rien, aucun élément probant ne put justifier l’absence du père de famille. On ne le retrouva jamais.
De ce drame la jolie petite famille ne s’en remit jamais. Et c’est là que j’entre en scène. Ce jour était glacial. Je m’en rappelle avec précision, mon dos aussi ! Voilà que j’étais littéralement tombé dans la misère, pire ! je l’avais embrassée en cognant ma vieille carcasse sur une bordure de trottoir. Je boitais.
Autrefois unie, la jolie petite famille déménageait. « À donner » : c’est ce que je lus. Ma foi, le canapé avait pris la pluie, ses pieds étaient imbibés de cette boue que la vieille neige rend après la pluie… Je le prends !
Il pleuvait, qu’est-ce qu’il pleuvait… Bon dieu de malheur.
Avec le mal de la Terre entière, je débusquai un des nombreux camions de l’entreprise pour laquelle je travaillais jadis, et j’y plaçai le foutu canapé à l’intérieur. Fier de moi ! Je déposai mon futur bourreau entre les quatre murs de ma bicoque. Une petite maison sans prétention, localisée non loin d’un pont… Deuxième présage, s’il en est !
Ah ! j’étais repu. J’étais si fier de ma trouvaille. Quoique le canapé faisait pâle figure pour être resté dehors je ne sais combien de temps, je pris le soin de le sécher, de le brosser, de le cajoler en somme. Je me voyais déjà détendre mes vilaines pattes d’ouvrier au commencement de la nuit, quand les gens bien sont endormis. Mon chien aboyait sans cesse. Sale cabot ! que je lui disais.
Quelques semaines plus tard, un phénomène survint. J’étais alors situé au fin fond de mon canapé, somnolant entre deux bouteilles de joyeux Ricard, quand je sentis une force m’attirer vers ses abysses sordides. Heureusement je sus me débattre avec l’ardeur d’un homme fort de ses bras. Soudain, une odeur de rance, voire même de mort me prit le nez. Quelle horreur ! Je passai donc mes mains dans les plis du canapé, sous les coussins que j’y avais installés en bon homme de maison… Rien, je n’entrevis même pas l’ombre d’un animal crevé ou de quelque rat…
Ma vie définitivement changé quand, deux ou trois soirs plus tard, je me sentis partir. D’un coup d’un seul, on enroula mon corps, on le suça, de mes os à ma moelle, ma colonne vertébrale se désagrégea, et je sentis un… Crac ! Je suffoquai de douleur. Mon chien aboyait, aboyait… Je vis sa gueule se déformer. C’est moi qui y passai ! Mon corps tout entier était en fait passé sous une trape obscure : celle du canapé. Cet objet de malheur avait englouti mon âme et mon corps.
Je ne sais combien de temps je suis resté dans ce pandémonium. Il y faisait chaud, je sentais le tabac froid, l’alcool ; j’étais comme compacté, à la manière des déchets entassés dans ces usines où l’on entasse la merde du monde. Indescriptible était l’endroit où j’étais.
Le canapé et moi ne formions plus qu’un. Je respirais à sa manière. Enfin je pouvais me lever. Ce que je fis avec la détresse d’un homme revenant du champ de bataille. Mon cœur soupirait. À dire vrai, je ne sais pas si ce palpitant existait encore.
Assommé par la réalité virtuelle que je vivais, ma foi, en temps réel, je me rendis dans la salle de bain. Vous qui me lisez, vous ne comprendrez jamais le mélange de torpeur et d’effroi dans laquelle mon être tout entier baignait.
Mon corps était brun, beige par endroit, notamment au niveau du bas ventre. Mon visage anguleux, marqué, n’existait plus. Une odeur fétide se dégageait de mes aisselles. Je sentis. Bon dieu ! Une incroyable odeur de tabac froid perçait mes pores. Je me retournai le plus possible ! Jusqu’à atteindre l’inextinguible. Je dis le nom de « corps », mais je n’en avais plus.
J’étais un canapé. Voilà tout ! Me prenez-vous pour un barge ? Peut-être aurez-vous raison… Je ne suis qu’un alcoolique, après tout.
Mais à l’époque ! À l’époque… J’étais un honnête type.