Monsieur de Tournebroche, écrivain reconnu, la cinquantaine, un rien infatué de sa personne, regardait satisfait la devanture de la librairie principale. Son dernier ouvrage y figurait bien aux côtés d’autres publications récentes d’une qualité et d’un intérêt bien inférieurs au sien, du moins en jugeait-il ainsi.
Il entra, et fut un peu désappointé qu’on ne le reconnut pas, mais par délicatesse, il s’abstint de se présenter, peu importait après tout… Rapidement, il trouva le rayonnage où figuraient ses publications. Oh ! comme il était bon de tenir dans ses mains son tout petit dernier, le meilleur qu’il eût écrit, d’en caresser la couverture, de l’ouvrir au hasard et d’en relire quelques phrases bien senties, quelques tournures de style dont il avait le secret.
Avant de le reposer, il eut la curiosité de lire ce qui était inscrit au dos de l’ouvrage. Après quelques lignes qui mettaient en valeur son indéniable talent, venait comme il est d’usage un récapitulatif de ses œuvres majeures accompagné d’une brève biographie, laquelle à sa stupéfaction, se terminait par cette phrase terrible : « Auteur décédé accidentellement le 10 juillet 2014. »
Monsieur de Tournebroche en fut quelque peu ébranlé, mais il retrouva vite son calme et se mit même à sourire de ce qui ne pouvait être qu’une navrante erreur. Le 10 juillet 2014 ! Mais n’était-ce pas aujourd’hui même ? Un rapide regard sur son agenda le lui confirma.
Je vais téléphoner immédiatement à mon éditeur, décida t-il, tout à coup irrité, exiger le retrait de cette édition et la réimpression d’une nouvelle d’où aura disparu cette énormité. « Ah ! il va m’entendre le boss, il va m’entendre ! » et il sortit du magasin en proie à une colère qu’il ne contrôlait plus.
Au dehors, le trafic était dense, une première voiture l’évita, la seconde ne parvint pas à freiner à temps. L’ouvrage ne mentait pas, il était bien mort un 10 juillet 2014.