Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

02 Mai 2026 à 12:15:52
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Auteur Sujet: Toute la vie  (Lu 2741 fois)

Hors ligne fannieb

  • Plumelette
  • Messages: 14
Toute la vie
« le: 24 Mai 2025 à 22:06:44 »
Entre… Je t’attendais.
Entre, je te dis. De quoi as-tu peur ?
Entre. Et pars quand tu le souhaites. Aucune porte ne se refermera sur toi, tu sais ? Tu préfères rester près des buissons, à t’amuser des sautillements des étourneaux ? Offerte à tous les vents, au risque qu’ils te transforment en épouvantail, à faire voler toutes ces mèches qui retombent toujours à côté ?
Trois murs. Trois murs de pierre et un toit de tôle. Une colonne pour seul soutien au milieu du quatrième pan. Un temple. C’est ce que j’ai pensé quand je suis venue ici pour la première fois. Et puis, tout autour, du vert, à perte de vue. Et au milieu du vert, une bande brune, qui traverse le village, avec ses maisons aux façades blanches ou grises de chaque côté.
Approche donc… La situation t’impressionne ? Il me semblait pourtant t’avoir vu prendre un peu d’assurance ces dernières années.
J’étais comme toi, tu sais ? Recroquevillée, transparente, craintive et en même temps d’une grande naïveté, hésitant entre avancer et faire demi-tour, ne sachant quelle direction emprunter, quel rythme imposer à mes mouvements, quelle démarche adopter, quelles armes choisir pour me défendre. Alors je restais immobile, moi aussi. Quand on reste immobile, on ne peut pas se tromper, on ne peut rien faire de mal. Coupable de rien, on est. N’est-ce pas ?
Tu peux rester où tu es si tu préfères, bien entendu. Tu décides, bien entendu. Je forcerai la voix, d’accord ?
C’est que tu es encore un peu loin, et j’ai bien peur qu’en parlant doucement, la voix basse, tu puisses te méprendre sur certains de mes mots, certaines expressions. Et je déteste les malentendus. Alors, je prends mes précautions, tu comprends ?
D’autant que le vent est là, toujours, qui aime à venir dérober des syllabes, ou en marquer certaines plus que d’autres, quand il ne les déforme pas totalement. Sans parler des moteurs des engins qui explosent et de leurs roues qui martèlent le bitume tout près d’ici. Et la poussière que le vent soulève pique tellement aux yeux parfois que, troublé, on ne saisit plus bien ce qu’il se passe, ce qu’on nous dit. Et puis si, cerise sur le gâteau, il y a les autres, dans le brouhaha des voix, les mots, les conversations se mélangent, et on finit par n’y plus rien comprendre du tout au bout d’un moment.
Au moins, aujourd’hui il n’y a plus personne dans cette grange, rien que toi et moi. Cela évitera bien des complications.
J’avais 17 ans. Toute la vie devant moi comme disent les adultes, les vrais, les matures, les anciens mêmes, ceux qui ont eu le privilège, enfin appelle cela comme tu veux, d’en avoir une longue de vie, des tas d’années empilées en une tour de plus en plus chancelante depuis leurs 17 ans.
D’extérieur, j’étais une jeune fille calme et silencieuse, extrêmement silencieuse. A l’intérieur, j’explosais. Ça cogitait là-haut, ça dialoguait, ça épiloguait, ça fulminait. Quand j’étais seule en tout cas. Seule, ou sans nécessité d’interagir avec les humains qui m’entouraient. Dans les salles du lycée, où je passais le plus gros de mes heures, je pouvais donner l’impression d’écouter. Sérieuse, attentive, immuable : une image adossée à un dossier de bois, ou de plastique rouge. Pourtant... Tout ce qui, dans mon corps, n’était pas réquisitionné pour empêcher cette image de s’effondrer complètement sur sa chaise, s’évadait à mille lieues de là, où tout était alors possible.

Et puis quand les salles de cours ont fermé leurs portes pour la saison chaude, je n’avais plus d’endroit où rêver, où chanter malgré l’orage, où fouler nus pieds des sols brûlants, où danser à travers l’obscurité. Alors, je me suis rendue dans cette grange, au beau milieu des champs. C’était animé, à l’époque. Rythmes estivaux échappés de la radio, conversations légères, échanges guillerets fusant de part et d’autres, rires frémissants, coups d’œil, coups de mains, oreilles aux aguets, nez inondés de saveurs de plantes coupées ou fumées, bras laborieux et mains noires et sèches qui répètent en chœur des mouvements qui s’éternisent jusque dans les draps, jusqu’au plus profond des nuits, pyramides de branches et de feuilles, concert de schlak-schlak-schlak, de bang, de bing-bang-bong, de poum, de plaf, de pfflt.
C’est là, dans ce décor-là, dans cette ambiance-là, que ce jeune homme m’a adressé la parole. Peut-être ne savait-il pas que les autres, non, les autres, ne me parlaient pas. Comme si je leur faisais peur. Comme s’ils sentaient la mienne, de peur, qui me rendait muette. Mais pas lui. Pas à ce moment-là. Ce qu’il m’a dit à ce moment-là, en se retournant vers moi qui me tenais assise derrière lui et sa botte de paille, ce n’était pas du Rimbault. Non. Je le sais bien. Mais ce qui est parvenu jusqu’à mes oreilles, pourtant…
« Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers »
Cela y ressemblait bien.
« Picoté par les blés, fouler l’herbe menue : Rêveur
   J’en sentirai la fraicheur à mes pieds »
Si, à mes oreilles, c’en était. Peut-être.
« Je laisserai le vent baigner ma tête nue »
Du Rimbault, cette fois c’était certain.
Je n’y connaissais pas grand-chose, moi, à la poésie. Je ne connaissais que ces quelques vers ou presque. Et il venait de me les dire. Me les dire, à moi. Ou en tout cas, cela y ressemblait, et si ce n’était pas cela, le temps de venir à mes oreilles, les lettres se sont perdues et en se retrouvant, ont pu former pareil couplet.
Alors, je me sentis drôle d’un coup. Comme si j’avais envie de rire et en même temps de pleurer. Je haussais un sourcil, écarquillant les yeux, et lui offrais le sourire le plus sincère et spontané qu’il m’ait été donné d’offrir. Un sourire d’enfant, avec les yeux qui brillent et qui sourient de tous leurs cils, du nez jusqu’aux oreilles.
Un sourire comme le tien en ce moment. Non, ne le laisse pas partir, pas déjà.
Mes joues s’empourprèrent tandis que mon poète reprenait sa position initiale. Mes yeux se perdirent sur sa nuque un instant, mais par crainte que l’on surprenne mon regard, je le laissai bien vite retomber sur mes genoux, puis comme le jeune homme se retournait à nouveau dans ma direction, ma tête se releva comme s’il avait tiré des ficelles au-dessus de mes tempes. Il me sourit, et je lui souris à nouveau, croisant son regard brièvement mais avec une intensité et une familiarité inédites.
Alors, j’ai rêvé. J’ai rêvé au soir de genoux qui se frôlent et de sourires complices, de baisers qui dérapent et de mains qui s’épousent, de regards enlacés à l’infini et de peaux qui se fondent. C’était un rêve muet. Je ne savais faire que cela. Et le lendemain je rêvais encore, tout comme le lendemain du lendemain. Et je crois bien que je rêverai jusqu’à la fin de toute chose.
De la fin du poème cependant, je n’en reçus jamais rien.
Tiens, tu t’es décidée à approcher, enfin ? Je peux baisser la voix, enfin.
Pas tout de suite, mais dans les jours qui suivirent, il y eut de ma part des maladresses et des erreurs irréversibles. Des impolitesses, des grossièretés sorties de ma bouche inexpérimentée, des malentendus dont je n’ai su me protéger, des réponses égoïstes et insensées que je fis à des questions intrusives de certains acteurs de ces scènes estivales, des promesses non tenues, de grosses et petites lâchetés, des silences gênants, et la peur de déplaire, toujours, qui me paralysa et me priva, en même temps que de la fin du poème, du commencement de ma première histoire, la première que j’eus envie de vivre. Réellement, je veux dire. La première que je crus possible, et dans laquelle je fus bien vite empêtrée. Ce jeune homme était rapidement devenu pour moi unique au monde, quand je n’étais qu’une possibilité, une branche de l’arbre parmi tant d’autres. Il n’a pas tardé à me le faire comprendre du reste.
Et puis tout le monde est reparti de cette grange. Et j’y suis restée, moi. Seule. De longues nuits.
Viens, assieds-toi, maintenant que tu es sous ce toit. Là, oui, la botte de paille. Rejoins-moi sur la botte de paille. Tu ne me vois pas ? C’est normal. Ferme les yeux. Là, tu me vois ? 
Te souviens-tu de moi, maintenant ? Tu retrouves la mémoire ? Je t’ai appelée, souvent, dans mes nuits d’errance. Longtemps. J’ai hurlé. Eut envie de tout détruire à commencer par les murs de cette grange que je rêvais de voir s’effondrer dans un tremblement effroyable. Mais tu avais fui, loin, très loin de cette région, me laissant là, en plan, pour oublier.   
Mais on n’oublie pas qui l’on a été, ni les erreurs qu’on a commises.
Allez, prends-moi par la main, emmène-moi avec toi à nouveau. Nous nous relèverons ensemble.
Tu as toute la vie pour décider…

Hors ligne Robert-Henri D

  • Comète Versifiante
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  • Pelleteur de Nuages
Re : Toute la vie
« Réponse #1 le: 25 Mai 2025 à 15:57:02 »
Oh purée ! quel joli texte ! Et quel style !



Un sourire comme le tien en ce moment. Non, ne le laisse pas partir, pas déjà.

Y'a pas, ce genre d'ensemble : ça fait de la chouette phrase !

Assurément, fannieb : j'applaudis !
Lorsqu'un texte respire comme une lettre d’écrivain, avec ce grain de subtilité stylistique qui le différencie, c'est peut-être que son auteur se refuse à suivre la cadence uniforme du présent ?

Hors ligne fannieb

  • Plumelette
  • Messages: 14
Re : Toute la vie
« Réponse #2 le: 26 Mai 2025 à 19:57:12 »
Merci beaucoup. Ravie que le texte t'ait plu!

Hors ligne Robert-Henri D

  • Comète Versifiante
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  • Pelleteur de Nuages
Re : Toute la vie
« Réponse #3 le: 27 Mai 2025 à 14:12:29 »
 ;) oui, il m'a plu, et rien que pour ça, question prose, moi qui ne déhotte guère de la section textes longs, je me dis que je devrais venir plus souvent dans celle intermédiaire.
Lorsqu'un texte respire comme une lettre d’écrivain, avec ce grain de subtilité stylistique qui le différencie, c'est peut-être que son auteur se refuse à suivre la cadence uniforme du présent ?

Hors ligne SablOrOr

  • Aède
  • Messages: 192
Re : Toute la vie
« Réponse #4 le: 30 Mai 2025 à 17:26:26 »
Bonjour fannieb,

Eh bien moi j'en ai mal au ventre, de la force de ton écrit.
Est-ce "Just my imagination" qui me fait vivre cela ou l'aurais-tu vraiment vécu,  ce bout de toi ?

Merci pour le réveil procuré,
Et bonne suite , pour toute la vie  :) :coeur:
"Aimer quelqu'un c'est le lire". Christian Bobin.

Hors ligne fannieb

  • Plumelette
  • Messages: 14
Re : Toute la vie
« Réponse #5 le: 02 Juin 2025 à 17:52:10 »
Bonjour SablOrOr.
Merci déjà de ta lecture, et de ce message.
Effectivement c'est légèrement inspiré d'un vécu personnel (légèrement  :))
Qu'est-ce qui t'as fait penser cela?

Hors ligne Nacas

  • Prophète
  • Messages: 952
  • Dragon d'encre
Re : Toute la vie
« Réponse #6 le: 19 Juin 2025 à 10:18:09 »
Les molécules, j'n'y connais pas grand chose, mais je crois qu'on peut leur appliquer la logique commune : plus elles sont grandes, plus elles peuvent se découper en beaucoup de morceaux, et plus ces découpages prennent du temps à qui s'obstine à en obtenir, de ces molécules, de petits morceaux. Je crois aussi que le corps humain est dual de son esprit, qu'ils fonctionnent de la même manière, je crois que de la même façon que notre estomac broie dissout dilue les aliments pour en former de la poudre humide que nos tripes absorbent, les mots que nous portons à notre compréhension sont accueillis, accusés, ramollis, leur sens extrait et leur coquille broyée, confondue.
Autrement dit, si je veux te donner quelque chose que tu pourras mâcher longtemps, quelque chose dont la consistance te fichera au ventre un peu plus que "J'ai beaucoup aimé !" de l'eau sucrée, j'ai besoin moi-même d'acheminer du sens dans des mots. Et si je fais de ces mots une structure trop simple, "Tu as du talent et ton texte est fort !" ton esprit la décomposera aussi vite que le vent a soufflé sur la plaine et chassé les nuages. J'espère donc, ici, ainsi, que les nuages seront assez denses pour couvrir le ciel de l'été.

J'ai beaucoup aimé ta plume.
Je me refuse à mettre les extraits de tes phrases qui résonnent du plus joli timbre à mes oreilles de lecture. Je pourrais expliquer la raison mais je crains les explications et suspecte la raison. Si tu me demandes, j'exposerai.

Je pense que ceci peut être changé en un bourgeon plus fertile :
Citer
quand il ne les déforme pas totalement


C'est tout.
Continue d'écrire quand tu peux, raconte aussi des choses qui ne te sont pas arrivées, mais sans jamais inventer.
Ce sera chouette
Jt'e promets !


Fredonneusement,
Nacas
« Modifié: 19 Juin 2025 à 12:50:43 par Nacas »
Les restaurants sont à tous les étages au sommet de la pyramide sociale.

Hors ligne Eivor

  • Aède
  • Messages: 214
Re : Toute la vie
« Réponse #7 le: 27 Juillet 2025 à 20:12:21 »
Bonjour Fannieb,

Je viens de te lire. Et je suis touché.

C'est un texte qui déborde, et dans le bon sens du terme. Il y a une voix dedans, une vraie - pas une posture littéraire, mais une voix qui semble avoir besoin d'écrire pour reprendre corps. Et ça, je le respecte profondément.

J'ai aimé les images, souvent très sensibles, très justes. J'ai aussi senti une sorte de lutte entre l'envie de dire et celle de se taire - et ce tiraillement m'a parlé. Comme une parole née d'un trop-plein, mais encore un peu honteuse, ou timide, d'exister. Il y a de la chair. Ça rend ton texte fragile et fort à la fois.

Si j'ose une remarque, mais toute petite, je crois que parfois tu expliques trop. Tu tiens ton lecteur par la main là où il pourrait aussi se perdre un peu, chercher, imaginer, sentir par lui-même. Peut-être que ton texte gagnerait à se faire plus elliptique, à laisser respirer des choses qui n'ont pas besoin d'être dites. Parce que quand tu y arrives - et tu y arrives souvent - c'est superbe.

Aussi...il y a pour moi des phrases qui perdent en impact à force de s'étirer. Et, petit détail, mais je ne sais pas toujours à qui tu parles, quel est cet interlocuteur.

Merci pour ce partage. Ça a confirmé mon intuition : j'aime vraiment ce que tu écris.
"Je n'ai pour bien que ma dépouille,
pour toit le ciel, pour pain la nuit,..."
-- extrait du murmure du Nomas.

Mon vieux début de roman (il est prévu que tout soit retravaillé) --> La traverse des âmes : https://monde-ecriture.com/forum/index.php?topic=34995.

 


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