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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » L'homme qui découvrait le Japon.

Auteur Sujet: L'homme qui découvrait le Japon.  (Lu 1620 fois)

Hors ligne Thom

  • Troubadour
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L'homme qui découvrait le Japon.
« le: 21 mai 2025 à 15:48:42 »
Pour cette cinquante-septième contribution, écrite sur fond du très relaxant « Alone in Kyoto » du groupe Air, je m’essaie à un genre inédit : le récit de voyage. Assez proche dans l’esprit de l’anecdote publiée ici le 16 mars 2021 (L’homme qui n’aimait pas les cadeaux), mon personnage explore candidement l’autre côté de la planète, un monde à la fois ancestral et moderne. De retour d’un voyage bref mais merveilleux à Osaka et à Kyoto (Japon), toute ressemblance avec des faits réels etc…, quoique bien arrangés tout de même, je recherche un angle situé entre le guide touristique, la dérision et une trame plus humaniste, le tout sur fond de décalage horreur. Loin de moi l’idée d’avoir tout vu et surtout tout compris (c‘est la patrie de la modestie), il y faudrait des siècles, mais certaines particularités sautent aux yeux des novices. J’attends, naturellement avec des baguettes, vos avis traditionnels ou modernes…

Après 13H de vol, arrivé tout droit de l’aéroport Kansai d’Osaka, sis sur une île artificielle, Pierre de Tourmayeux investit mécaniquement son hôtel et, comme tout le monde ici, se positionne docilement dans la file d’attente qui le mènera aux guichets où se fait, à la chaîne, le check-in. C’est là, peut-être, une des traditions les plus discrètes, car elle va de soi, mais les plus répandues ici : faire la queue, avec une docilité de malinois du GIGN, c‘est dire si un dépassement est ne serait-ce qu’envisageable même en pensées. Alors qu’ailleurs en Asie, il est fréquent de devoir défendre sa place, ici, tout est silencieusement convenu dans un ordre naturel, fluide et rassurant, même entre étrangers. On marche à gauche dans les escaliers donc on ne se croise pas, piétons et vélos se partagent silencieusement le trottoir, sans un coup de sonnette et encore moins une invective parisienne qui, ce sont nos traditions à nous, invoque la supposée profession de la maman de l’un, le très bas QI de l’autre, ou autre diplomatie digitale…

Premier contact personnel avec le Japon : le guichet de l’hôtel. C’est un étudiant 100 % argentin à l’anglais typiquement sud-américain mais passablement meilleur que la majeure partie de la population locale, qui accueille chaleureusement Pierre, lequel jette inutilement un œil furtif sur sa valise derrière lui. Ici, il n’y a pas la sauvagerie occidentale qui punit instantanément toute distraction. On apprend à ne pas se méfier, tout en respectant des distances sociales, lesquelles paraissent cependant aussi ancrées qu’incompressibles.

On remet à Pierre-San un QR code qui lui permettra de se connecter en wi-fi, on le pré-prélève de sommes qu’il n’a pas encore dépensées, son appli bancaire lui signale d’ailleurs immédiatement ce retrait qui n’a pas eu lieu mais qui « devrait attirer son attention », puis on lui remet le QR code du menu du room service, puis la carte magnétique de sa chambre, au 30e étage. On lui souhaite enfin de bien se reposer, alors qu’il vient à peiner d’arriver ! Une fois la chambre investie (Tiens ! Pas besoin de redescendre au lobby, la carte magnétique fonctionne du premier coup), il défait ses valises laissant jaillir ses vêtements ultra-compressés et découvre la richesse des accessoires de la chambre : une enceinte connectée, une méga TV (qu’il regardera finalement toute la nuit, hypnotisé par les combats éclairs de sumos), la penderie a même une lampe torche portable disponible.

Les yeux un peu piquants, il contemple par la fenêtre la cité faite de buildings, tous impressionnants de taille, qui constituent une forêt de béton à la finition impeccable le jour et de lumières la nuit, entrecoupés de quelques espaces verts très précisément dessinés : le tout est curieusement très harmonieux. C’est une cité à la Blade Runner (le 1er) : une ambiance de pluie chaude, intimiste et assez musicale, ce qui se confirmera en arpentant certaines rues plus tard, le soir (pour lui), en fait le matin (pour eux). Là, il se forge mentalement le concept d’horaire ressenti, comme il existe maintenant des températures estimées à 20 deg mais ressenties à 23 deg.

Il décide de faire une rapide sieste avant de sortir découvrir ce pays dont il a toujours rêvé. Il allume la télé pour ne pas sombrer plus de 40 min... 7h plus tard, les publicités criantes qui ont inspiré ses rêves acidulés le réveillent tout à fait. Il se lève, les cheveux à l’arrière de la tête complètement plats et relevés, un bâillement trop long et un petit grattage de fesse instinctif, il fixe de son regard totalement vide la ville qui l’appelle, ou plutôt qui répond aux appels répétés de son estomac…

Première surprise à l’occasion du passage aux toilettes : « Mais… c’est très chaud ???!!! ». L’abattant est effectivement maintenu chaud, pas tiède mais bien chaud, à toute heure. Sur le mur, un petit tableau de commandes permet les diverses fonctionnalités dont on a tous entendu parler. Heureusement, les idéogrammes « salsifiesques » sont accompagnés de petits dessins explicites et le moment venu, Pierre sait donc où appuyer pour tester le fameux petit jet. Il attend, la tête rentrée dans les épaules et les yeux plissés puis ses yeux s’arrondissent : « Mais ? Mais ? Puis penchant la tête, tout attendri : mais c’est…. vraiment très précis… ». Il ne remarque pas que la chasse s’actionne dès qu’il se lève. Intimement content de lui, si on peut s’exprimer ainsi, il se prépare tout guilleret et entreprend de découvrir ce nouveau monde. Il enfile rapidement ses vêtements et voit avec admiration qu’une planche à repasser et un fer sont à disposition dans l’armoire. Il sort néanmoins avec ses vêtements finement froissés, en mode origami : les neurones, premières victimes du décalage horaire, tournent au ralenti.

Le dépaysement est au rendez-vous, quoi qu’il s’attendait peu ou prou aux jeunes filles habillées comme des écolières, avec des peluches dans les bras, aux jeunes hommes filiformes, ténébreux et aux ongles longs, vernis, boucles d’oreilles pendantes, les trentenaires ouvrant fébrilement les boules en plastique contenant un petit jouet, obtenues dans des machines à sous. Plus surprenant : la police, véritablement serviable, comme chaque personne à qui il demande son chemin et qui, désolée de ne pouvoir parler anglais, indique le chemin en vous accompagnant, puisqu’il n’y pas de nom de rue, le tout sur fond d’excuses, de sourires et de courbettes à n’en plus finir. Voilà finalement une belle leçon, pour des gens qui évitent systématiquement le contact avec les étrangers, les contournant dans la rue comme des aimants qui se repoussent : lorsque le contact se fait tout de même, ils se montrent paradoxalement plus que coopératifs.

Largement décalé, c’est-à-dire fatigué pour avoir trop dormi, affamé et amputé de 50 % de sa faculté de raisonnement, Pierre décide de braver sa nature occidentale et part à la recherche d’un restaurant traditionnel, les grandes chaines commençant à conquérir ce pays-là aussi. Il s’installe au comptoir d’un petit restaurant aux abords chaleureux dans le quartier de Dotonbori, non loin du touristique quartier Namba : la cuisine est réhaussée et depuis ses fourneaux toujours en fonction, la cuisinière, une jeune femme petit modèle manga-sucré, chantonne tout ce qu’elle fait d’une voix suraigüe et sert les plats aux clients qui n’ont qu’à tendre la main... Pierre scanne le QR code et se retrouve sur le site du restaurant…dédié aux voyageurs.

Ce menu est plus restreint, on n’y voit pas de noodle soup qui embaument pourtant le restaurant, sans doute a-t-il manqué quelque chose mais la faim le tenaillant, il se décide rapidement et passe la commande depuis son téléphone, lui aussi en décalage. Celle-ci arrive rapidement en cuisine et le grilled chicken, un choix qui se voulait prudent, met bien trente minutes à arriver sur son lit de légumes frais mais fades. Le poulet est finalement à peine bleui sur la tranche et la viande est bel et bien… crue ! Par ignorance, il entame une première tranche désespérément épaisse, par incrédulité, il prend la seconde et pour l’honneur, il finit le plat, au terme d’un effort de mastication qui fait penser à un chien qui mâchouille sur le côté un jouet en plastique dur. Mise à part cette expérience qu’on ne peut que qualifier d’unique, la gastronomie y est généralement délicieuse et raffinée pour mon palais. Ce n’est qu’une question d’habitude, encore faut-il désirer l’acquérir car comme le saut à l’élastique : une fois le saut fait, voit-on beaucoup de candidats y retourner ?

Au départ vers l’aéroport, un sentiment confus submerge Pierre : la destination est certes à la hauteur de sa réputation, mais il y a plus. Il est conscient de n’avoir aucunement percé les mystères de la société japonaise, mais, même à titre de simple touriste, c’était aussi exotique que reposant, bien éloigné du croustillant Stupeur et Tremblements d’Amélie Nothomb. Il raconte aujourd’hui à l’envi son bref séjour, devant un bon plat de Linguini en salsa Pomodoro e Parmigiano reggiano.

Hors ligne BAGHOU

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Re : L'homme qui découvrait le Japon.
« Réponse #1 le: 21 mai 2025 à 18:23:14 »
Bonjour,

J'ai adoré !  :) Un seul bémol la fin un peu abrupte, j'en voulais plus. Mais je comprends le concept "guide du routard". J'ai beaucoup rit, tout est très visuel et c'est comme si on y était. C'est assez bluffant d'ailleurs de voir et ressentir ce que les mots, puis les phrases apportent de formidable à un texte dès qu'on sait les aligner avec un savoir-faire impeccable.

Un vrai coup de coeur ce texte, j'espère que beaucoup de lecteurs vont se précipiter.  8) Du coup, je vais le relire une fois avant de quitter ce fil. Bravo.
"La critique, art aisé, se doit d'être constructive." Boris Vian dans "Les chroniques du menteur".

Hors ligne Delnatja

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Re : L'homme qui découvrait le Japon.
« Réponse #2 le: 22 mai 2025 à 09:08:24 »
Bonjour Thom, je suis du même avis que Baghou. J'ai beaucoup aimé en trouvant la fin un peu abrupte, je pense qu'il faudrait l'adoucir. En tout cas, ce texte donne envie de faire le voyage.
Belle journée.
Michèle

Hors ligne SablOrOr

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Re : L'homme qui découvrait le Japon.
« Réponse #3 le: 30 mai 2025 à 19:19:43 »
Idem,
J'ai bien aimé lire ton texte comique et culturel à la fois.
Moi qui pars au Japon l'année prochaine, j'ai hâte de connaître le décalage dépaysant et reposant..., je vais aussi faire revoir et corriger mes dents avant cet artistique séjour, histoire de ne pas tomber surprise par du poulet bleui ! :D 
C'est vrai aussi qu'entre le restaurant et la fin, on en lirait bien quelques lichettes supplémentaires  :noange:
À pluche (sous l'bras)  :potichat:
"Aimer quelqu'un c'est le lire". Christian Bobin.

Hors ligne Thom

  • Troubadour
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Re : L'homme qui découvrait le Japon.
« Réponse #4 le: 12 juin 2025 à 16:24:46 »
Merci à tous.
Plus, ce serait facile mais injuste, on peut toujours améliorer un écrit, d'un autre côté, c'est le but ici.
J'y vais donc rêver, pour vous contenter et parce que plusieurs avis disent précisément que ça manque...
Et accessoirement pour ne pas perdre la face !
Arigato Gozaïmasssssu

Hors ligne Cendres

  • Comète Versifiante
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Re : L'homme qui découvrait le Japon.
« Réponse #5 le: 12 juin 2025 à 19:40:11 »
Merci pour ton récit de voyage

Ton personnage n'a pas beaucoup put visiter lors de son séjour, mais a chercher à connaître le "vrai" japon, pas celui des touristes.
Le plus grand décalage gênant au début, je crois, doit être l'heure de décalage, qui doit être fatigant au début, je pense
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

 


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