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03 Juin 2026 à 01:14:39
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Mon cher maître – scènes de la vie d'avocat – la présentation

Auteur Sujet: Mon cher maître – scènes de la vie d'avocat – la présentation  (Lu 1005 fois)

Hors ligne HELLIAN

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 242
Le texte suivant, sous forme de dialogue, est extrait d'une longue série dédiée au monde de la justice. Plus précisément, il s'agit de scènes, de fragments, extrait d'un exercice professionnel que je pratique de longue date. Comme il se dit à la telloche, toute ressemblance avec une histoire vécue dans la vraie vie ne serait que pure coïncidence… quoi que.  Le héros qui, quant à lui, ne met pas totalement étranger, répond au nom un tantinet ridicule de « Barnabé », patronyme qu'il arbore non sans fierté.

– La présentation

Scène 1

(Dans le bureau de maître Barnabé en conversation téléphonique)

Barnabé – mais enfin, Monsieur Lefebvre, calmez-vous ! Ça n’est pas une catastrophe. (…) Si. C’en est une, Ah, vous croyez (…) vous êtes sûr ? À propos, Monsieur Lefebvre, ça me gêne un peu mais, c’est au sujet de ma dernière petite facture. (…) Ah bon, pas petite, alors disons, de ma facture, est-ce que vous pourriez me la… (…) Monsieur Lefebvre, arrêtez de crier, je vous prie ! (…) Comment (…) je ne comprends pas… je… je ne comprends pas (…) que je me la foute au (…) ma facture ! Grossier ! Vous êtes grossier, Monsieur Lefebvre ! Je vous préviens je vais faire taxer par le bâtonnier… (…) ah, le bâtonnier aussi, que je me le foute au…

(à cet instant précis, Lydia, la secrétaire entre dans le bureau)

Lydia – Maître, il y a votre rendez-vous de 17 heures… Elle attend depuis une demi-heure…

Barnabé – nous en reparlerons, Monsieur Lefebvre ! (À Lydia) Il a raccroché. Je n’y suis pour rien moi, s’il a perdu son… son affaire.

Lydia – un petit peu quand même, non ? Vous êtes son avocat.

Barnabé – ce n’est pas faux, mais… bon, quand même, quoi !  Alors, ce rendez-vous, c’est quoi, déjà, ce rendez-vous ?

Lydia – vous savez bien, Mademoiselle du front Delannoy…

Barnabé – Du front Delannoy ? Connais pas. C’est qui ?

Lydia – Mais si, Mademoiselle du front Delannoy vous savez bien. Elle vient de prêter serment.

Barnabé – Ah oui !  La fille du bâtonnier Delannoy ! Dis donc, j’avais complètement oublié. Comment elle est ?

Lydia – c’est-à-dire ?

Barnabé – non, rien. Faites-la entrer !



Scènes 2


La demoiselle – Monsieur le bâtonnier, je suis très honorée

Barnabé – chère Mademoiselle, me pardonnerez-vous de vous avoir fait attendre ?

La demoiselle – ai-je le choix ? (Elle rit) je plaisante.

Barnabé – (il rit aussi, mais un peu jaune). Bravo ! J’aime les jeunes avocats qui ne manquent pas d’assurance. A fortiori, s’il s’agit d’avocate.

La demoiselle – pardonnez-moi, Monsieur le bâtonnier, je suis mal élevée

Barnabé – mais non, mais pas du tout. Au contraire. Je préfère, ce franc-parler à toute forme d’obséquiosité. Et puis, vous savez, quelle que soit notre différence d’âge, nous sommes avant tout confrères, heu, consœurs, heu… enfin, vous voyez quoi !

La demoiselle – certes, mais vous êtes bâtonnier, Monsieur le bâtonnier et je vous dois le…

Barnabé – Allons, allons, au diable les salamalecs ! Vous ne me devez rien du tout. Les usages veulent quand n’entrant au barreau vous vous présentiez aux anciens bâtonniers et, comme ici, nous avons tous ou presque été bâtonniers, vous avez du boulot. Alors, vous avez choisi d’être avocate.

La demoiselle – en quelque sorte, mais je ne sais dans quel sens le choix. Et je me dis que c’est plutôt le métier qui m’a choisi.

Barnabé – que voulez-vous dire ?

La demoiselle – mon père est avocat, mon grand-père était avocat, mon arrière-grand-père était… (elle hésite)

Barnabé – avocat !

La demoiselle – non, non ,condamné… condamner à  mort.

Barnabé – à mort !

La demoiselle – en 1936, mais je vous rassure, c’était une erreur judiciaire.

Barnabé – oui… je me disais bien.

La demoiselle – vous vous disiez quoi ?

Barnabé – eh bien que ça ne pouvait être que ça, une erreur judiciaire.

La demoiselle – parce que vous connaissez le dossier ?

Barnabé – oui… enfin, non, pas vraiment.

La demoiselle – mais alors, qu’est-ce qui vous fait croire que c’était une erreur judiciaire ?

Barnabé – c’est-à-dire qu’en vous voyant, on se dit « c’est pas possible que son grand-père…

La demoiselle – mon arrière-grand-père !

Barnabé – oui, oui… que son arrière-grand-père ait été un …un criminel.

La demoiselle – ah bon, vous voyez ça comme ça. Vous me regardez et vous, vous dîtes : « cette fille n’a pas pu avoir un aïeul criminel ».

Barnabé – voilà.  C’est ça.  C’est ce que je me dis. Vous savez, c’est comme ça que débutent les grandes vocations. Votre grand-père a ressenti la condamnation de son père comme une injustice et il a décidé de sauver l’honneur de la famille en devenant avocat.

La demoiselle – c’est ça, exactement ça.

Barnabé – et votre père après lui et vous-même etc…vous me voyez très admiratif.

La demoiselle – vous ne devriez pas, Monsieur le bâtonnier.

Barnabé – ah non ? Pourquoi donc ?

La demoiselle – c’est mon père. Il voulait que je fasse mon droit pour reprendre son cabinet.

Barnabé – et vous avez obéi…

La demoiselle – je suis une fille docile. Oui, J’ai obéi.

Barnabé – votre père a eu raison. Avocat, c’est un beau métier

La demoiselle – je serai sincère avec vous, Monsieur le bâtonnier. Ce n’est pas ma vocation.

Barnabé – alors, pourquoi avez-vous… ?

La Demoiselle – pour l’argent.

Barnabé – je vous demande pardon ?

La demoiselle – vous m’avez bien entendu, pour l’argent.

Barnabé – vous avez le mérite de la franchise, Mademoiselle, mais je crains que…

La demoiselle – oh, ne vous inquiétez pas pour moi, maître Barnabé, mon père a une bonne clientèle, des banques des assurances, des entreprises…

Barnabé – si je comprends bien, les veuves et les orphelins…

La demoiselle – très peu pour moi.

Barnabé – voyez-vous comment vont les choses. Je m’attendais à recevoir une jeune avocate impatiente de plaider aux assises, une guerrière, une redresseuse de torts et j’ai l’impression d’avoir tout faux.

La demoiselle – vous êtes déçus ?

Barnabé – peut-être un peu, oui

La demoiselle – les temps changent, Monsieur le bâtonnier. Durant ma formation, j’ai traîné derrière mes maitres de stage dans les audiences correctionnelles et j’y ai vu mes futurs confrères faire leur numéro devant des magistrats qui dans le meilleur des cas ne leurs accordaient qu’un bâillement bienveillant.

Barnabé – merci pour le bâillement bienveillant.

La demoiselle – et la plupart du temps, les juges donnaient la peine que le procureur avait demandée. Tout est joué d’avance, c’est évident. Du théâtre, maître Barnabé, rien que du théâtre. La pièce est écrite d’avance et l’avocat n’est qu’une caution pour donner bonne conscience aux juges.

Barnabé – pour quelqu’un qui débute dans cette profession, vous me paraissez d’un pessimisme… alors selon vous, les avocats ne servent à rien.

La demoiselle – je n’ai pas dit ça, Monsieur le bâtonnier. Non, ils donnent aux justiciables l’illusion d’avoir était défendus et aux magistrats celle de juger équitablement. Ainsi, la société peut dormir tranquille… ou presque.

Barnabé – votre cynisme me glace Mademoiselle.

La demoiselle – je ne suis pas cynique ! Scénique, peut-être… Disons que J’ai le sens de la mise en scène.

Barnabé – vous avez surtout celui de la formule. … Est-ce que vous vous rendez compte, Mademoiselle, que vous êtes en train de ruiner toute ma carrière

La demoiselle – comment cela ?

Barnabé – 30 ans ! Voilà 30 ans que je fais mon numéro, comme vous dîtes, et je ne serais qu’un histrion, une marionnette, bref un guignol qui fait semblant.

La demoiselle – Oh, Monsieur le bâtonnier, je ne me permettrais pas

Barnabé – mais si, mais si ! C’est très exactement ce que vous avez dit… que nous donnions aux justiciables l’illusion d’être défendus et aux magistrats je ne sais plus quoi. Comment pouvez-vous entrer dans notre profession avec aussi peu d’idéal ?

La demoiselle – je suis désolé, vraiment désolé si je vous donne cette impression.

Barnabé – pardon, Mademoiselle, mais ça n’est pas qu’une impression. Vous êtes comme ça !

La demoiselle – je vous ai dit tout à l’heure que mon grand-père avait été condamné.

Barnabé – à mort, oui.

La demoiselle – oui, en 1936 et il a été exécuté en 1937.

Barnabé – mais c’était une erreur judiciaire, c’est bien ce que vous m’avez dit, n’est-ce pas ?

La demoiselle – c’était une erreur judiciaire, en tout cas, c’était la conviction de son avocat..

Barnabé – pourtant, il n’a pas pu la faire partager aux jurés ?

La demoiselle – l’avocat général avait requis la peine de mort. Les jurés, ils ont mis deux heures à délibérer et… couic !

Barnabé – et alors, il a fait quoi l’avocat ? Il est allé demander la grâce de son client au président de la république.

La demoiselle – non, le lendemain de la condamnation, il s’est suicidé…

Barnabé – Quoi ! c’est épouvantable. Mais pourquoi ?

La demoiselle – avant de commettre l’irréparable, il a adressé une lettre à mon arrière-grand-mère. Vous permettez (elle fouille dans son sac à main). J’en ai toujours une copie sur moi. (Elle trouve un document qu’elle déplie) puis-je vous la lire ?

Barnabé – j’allais vous en prier.

La demoiselle (lisant) – Marguerite, mon amour… ah oui, ils étaient amants…

Barnabé – attendez, vous êtes en train de me dire que…

La demoiselle – oui, l’avocat et mon arrière-grand-mère, ils étaient amants.

Barnabé – et c’est lui qui a défendu son… son rival !

La demoiselle – ça vous dérange ?

Barnabé – non, enfin… oui ; oh et puis je ne sais plus…

La demoiselle – je crains que ce qui va suivre ne vous…

Barnabé – si ça ne vous fait rien, (il s’assied). Donc l’avocat de votre grand-père…

La demoiselle – arrière…arrière-grand-père !

Barnabé – pardon. L’avocat de votre arrière-grand-père aux assises était

La demoiselle – l’amant de mon arrière-grand-mère, oui.

Barnabé – et ça n’a posé problème à personne.

La demoiselle – il faut croire que non, mais mon arrière-grand-père ignorait que sa femme le trompait avec son avocat.

Barnabé – pour mon information, on lui reprochait quoi exactement à votre aïeul ?

La demoiselle – d’avoir tué son rival en le brûlant vif dans sa voiture.

Barnabé – excusez-moi là, mais je suis un peu perdu. Son rival comme vous dîtes, ce n’était pas, l’avocat ?

La demoiselle – si, bien sûr, mais pas vraiment puisqu’il ignorait leur liaison.

Barnabé – évidemment, suis-je bête ! Donc ?

La demoiselle – donc il y en avait un autre.

Barnabé – un autre ! Vous voulez dire que votre arrière-grand-mère avait un autre amant.

La demoiselle – tout juste.

Barnabé – quelle femme !

La demoiselle – et cette liaison-là, mon arrière-grand-père l’avait apprise. Un jour de colère, devant leur employé de maison il avait juré de le tuer.

Barnabé – alors ce n’est peut-être pas une erreur judiciaire.

La demoiselle – vous allez comprendre. (Elle reprend la lecture)
« Marguerite, mon amour, lorsque tu recevras cette lettre, je ne serai plus de ce monde. Je t’ai aimée, tu le sais, à la folie et c’est au nom de ce fol amour que j’ai voulu défendre Gaston ton mari, pour un meurtre qu’il n’avait pas commis. J’ai échoué. Je ne pouvais ainsi continuer à braver impunément le ciel. Sans doute te demanderas-tu comment il m’a été donné de savoir que Rodolphe, ton nouvel amant, n’est pas mort de sa main. Rien n’est plus simple ; puisqu’il est mort de la mienne. »

Barnabé – vous voulez dire que votre arrière-grand-père a été défendu par…

La demoiselle – par l’assassin, oui ! l’assassin de la victime qu’on lui attribuait.

Barnabé – mais c’est horrible. Et votre grand-mère quand elle a reçu cette lettre, qu’a-t-elle fait ? Elle pouvait encore sauver son mari !

La demoiselle – surtout pas.

Barnabé – la garce ! Et pourquoi ?

La demoiselle – trop contente d’être débarrassé d’un mari jaloux et violent !  Mais, voyez-vous, Monsieur le bâtonnier, le plus extravagant dans tout cela, c’est que j’ignore duquel des trois je descends puisque mon grand-père est né six mois après ce drame. Comment voulez-vous, alors, que je crois en la justice ?


Fin


« Modifié: 02 Mars 2025 à 21:02:20 par HELLIAN »
cent fois sur le métier...

Hors ligne Cendres

  • Comète Versifiante
  • Messages: 5 028
Merci pour le partage de ton récit.

C'est un dialogue entre ton héros, et surtout avec la jeune avocate. C'est comme une pièce de théâtre.
Tu nous dévoiles des secrets de familles, qui ne sont pas si secret vu la facilité pour les dévoiler^^

Tu as fait des fautes de frappes ici :
"Barnabé – ah oui !  La fillr du bâtonnier Delannoy ! dis donc, j’avais complètement oublié. Comment elle est ?
"
"Barnabé – mais non, mais pas du tout. Au contraire. Je préfère, ce franc-parler à toute forme d’obséquiosité. Et puis, vous savez, quelle que soit notre différence d’âge, nous sommes avant tout confrère,  heu, ,consœurs, heu… enfin, vous voyez  quoi ! "

"La demoiselle – les temps changent, Monsieur le bâtonnier. Durant ma formation, j’ai traîné derrière mes maitres de stage dans les audiences correctionnelles et j’y ai vu mes futurs confrères faire leur numéro devant des magistrats qui dans le meilleur des cas neleur accordaient qu’un bâillement bienveillant."

"Barnabé – pour mon information, on lui reprochait quoi e exactement à votre aïeul ? "

"La demoiselle – par l’assassin,, oui ! l’assassin de la victime qu’on lui attribuait ; "

"Barnabé – la sgarce! Et pourquoi ?
"
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

Hors ligne Claudius

  • Modo
  • Trou Noir d'Encre
  • Messages: 12 148
  • Miss green Mamie grenouille


Bonjour Hellian,

C'est toujours un réel plaisir de lire tes frasques théâtrales. Celle-ci est croustillante à souhait, ce face à face un régal ! Et la chute, j'ai particulièrement apprécié.

Bien comme toujours ton aide vocale a failli à plusieurs reprises. Cendres a relevé quelques bricoles mais il y en a d'autres.

Je t'envoie la correction dans la journée.

Continue, c'est tellement agréable à te lire !

Claudius
Usage de la fenêtre : inviter la beauté à entrer et laisser l'inspiration sortir. Sylvain Tesson

Ma page perso si vous êtes curieux

Hors ligne HELLIAN

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 242
Claudius,

Un double merci !

Pour ton commentaire si encourageant et pour ta précieuse collaboration en tant que correctrice. Merci 1000 fois.

Oui, j'en ai d'autres dans ma besace…
« Modifié: 02 Mars 2025 à 21:08:34 par HELLIAN »
cent fois sur le métier...

Lila2207

  • Invité
Alors là,  c'est ... Abracadabrant, j'aime beaucoup

Hors ligne Esmée

  • Calligraphe
  • Messages: 130
    • Les Lettres d'Élise
Bonjour Hellian

Savoureuse à souhait cette scène. J'adore comme la jeune avocate est pleine de surprises dans ses répliques et ses révélations et je vois bien la mâchoire de l'avocat tomber un peu plus à chaque retournement.

Je me permets de relever quelques erreurs ci-dessous :
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.

J'espère qu'il y aura une suite !

Hors ligne HELLIAN

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 242
Esmée et Lila2207,

Je vous salue bien amicalement. Je suis content que ce texte vous ait plu car ce n'était pas gagné. Le le style théâtral est en effet souvent délaissé sur les sites d'écriture, tant par les auteurs que par les lecteurs. Merci donc de vous êtes égarés du côté de mais frasques théâtrales (comme le dit si gentiment Claudius) et à bientôt.

edit[/b

Jeudi ça, mais je viens de vérifier un truc : mon texte « boulot dodo », publié ici en 2017,1 sketch a tout de même fait… 18 042 lectures !
« Modifié: 04 Mars 2025 à 10:51:53 par HELLIAN »
cent fois sur le métier...

 


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