La Chute
La seconde s’étire, dilatée par la gravité, distordue par la honte. Clara tombe. Un gadin ramassé sans élégance et figé dans un fragment de temps.
La pointe de l’escarpin glisse, vacille, bascule. Elle ne sait pas encore qu’elle chute, pas tout à fait. Son corps s’en est probablement rendu compte avant elle et amorce un ballet grotesque. Le vide l’appelle, et dans cet appel, tout se dévoile.
Clara. 34 ans. Directrice adjointe d’un service qu’elle méprise, d’une entreprise qu’elle méprise davantage. Mais ce soir, elle n’est plus directrice. Ce soir, elle est une femme qui tombe.
Sa cheville ploie. Ce n’est pas la première fois qu’elle flanche sous le poids de ce monde. Elle a commencé à plier très jeune, lorsque son père, un gars silencieux et particulièrement dur, lui disait qu’elle n’arriverait jamais à rien si elle ne se « tenait pas droit ». Elle avait appris à marcher comme on apprend à survivre : la tête haute, le dos raide, le ventre contracté, les talons fermement ancrés dans un sol qu’il fallait conquérir. Mais aujourd’hui, le sol la trahit.
Le bord du trottoir est une frontière. Elle l’a franchie mille fois sans le voir. Cette fois, il se venge de son arrogance. Son escarpin glisse et, avec lui, tout son être bascule. Ses bras s’élancent dans une tentative désespérée de rétablir l’équilibre. Elle sait que c’est inutile. Depuis des années, elle compense, ajuste, jongle. Les réunions qui s’éternisent, les collègues qui lui parlent comme à une enfant, les rendez-vous manqués chez sa mère qui vieillit toute seule... Toujours, elle s’est raccrochée à l’idée qu’elle pouvait tout porter. Mais là, dans ce moment suspendu, elle sent que ce “tout” lui échappe.
Elle tombe.
L’air s’empare d’elle, brutal, intransigeant. Elle chute avec une lenteur déconcertante, comme si l’univers voulait qu’elle ressente chaque milliseconde de cet échec. Son corps se tord dans un sens, puis dans l’autre pour retrouver un semblant de contrôle. Sa jupe crayon, ajustée avec soin ce matin, remonte légèrement sur ses cuisses. Elle avait choisi cette tenue pour impressionner. Un tissu noir, austère mais élégant, qui disait : « Regardez-moi. Je suis inébranlable ! » Et pourtant, la voilà. Vulnérable, exposée, ridicule.
Elle pense à sa mère. Une femme aussi droite qu’elle, mais pour d’autres raisons. Non pas par ambition, mais par peur. Peur de ce que les autres diraient si elle fléchissait.
« Toujours paraître forte, Clara. Les gens s’emparent des faibles. Les gens dévorent les faibles ! »
Clara avait suivi ce conseil à la lettre, jusqu’à s’oublier elle-même. Pourtant, tandis que son genou s’approche inéluctablement du pavé, elle se demande si sa mère avait raison. Peut-être que fléchir était la seule issue ?
Le genou heurte le sol. Une douleur sourde et incandescente éclate dans son corps. Elle n’a pas le temps de crier. Ses mains, tendues vers l’avant, cherchent un appui. Mais il n’y a rien. Rien que ce vide, cette chute, ce moment où tout se déconstruit, comme un château de LEGO victime d’un coup de pied capricieux.
Elle voit son sac. Ce sac qu’elle a choisi avec tant de soin, comme tout le reste. Cuir véritable, couleur taupe. Pas trop flashy, pas trop fade. Des objets soigneusement sélectionnés, tous chargés d’un symbolisme cruel, se préparent à se répandre sur le ciment si souvent ignoré. Un Iphone avec le dernier numéro en vigueur, une pochette de maquillage, utile pour masquer ses cernes après les nuits trop courtes, et un badge : « Clara B. – Directrice adjointe. » Elle le déteste, ce badge. Elle a pensé à le jeter des dizaines de fois, mais elle ne l’a jamais fait. Parce qu’elle a peur de ce qui se passerait si elle n’était plus Clara B., la Directrice adjointe. Alors elle le garde. Sous peu, le sac en cuir le vomira, comme une vérité qui éclate. Ou une insulte...
Ses mains touchent enfin le pavé. Le contact est froid, brutal. Elle sent les os de ses poignets protester. Elle a envie de pleurer, mais elle ne peut pas. Pleurer, c’est pour plus tard. Pour l’instant, il faut continuer à tomber.
Elle pense à Paul. Paul, qui l’attendait au début, avec ses sourires et ses projets de vie pour deux. Paul, qui n’a jamais vraiment compris pourquoi elle travaillait autant, pourquoi elle rentrait si tard, pourquoi elle avait toujours l’air ailleurs. Il était parti un soir, comme on claque une porte. Sans préavis, ni explication.
« Tu te bats contre quoi, Clara ? » lui avait-il demandé avant de prendre la tangente.
Elle n’avait pas su répondre. Désormais, en chutant, elle croit comprendre : elle ne se battait pas contre quelque chose. Elle se battait contre absolument tout.
Le pavé est plus proche encore. Sa tête suit le mouvement. Elle sait qu’elle va heurter le sol. Une partie d’elle veut encore résister, mais une autre, plus sombre, plus profonde, accepte l’inévitable. Elle s’abandonne à la chute, et dans cet abandon, elle trouve une vérité qu’elle s’était toujours refusée de voir, celle que Paul avait tenté de lui révéler deux années durant :
Elle n’est pas invincible.
Son épaule heurte le sol. Le choc résonne dans tout son corps. La douleur explose, mais ce n’est pas ce qui l’effraie. Ce qui l’effraie, c’est le silence. Le silence autour d’elle, le silence en elle. Tout s’arrête. Comme si quelqu’un avait appuyé sur un gigantesque bouton “Pause”. Le monde, le mouvement, la gamelle disgracieuse... Et de ce silence émerge la certitude qu’elle ne sera plus jamais la même.
Elle reste là, immobile, étalée sur le trottoir, les quatre fers en l’air. Elle sent le froid du pavé contre sa joue, l’humidité qui s’infiltre dans ses vêtements, la chaleur électrisante de sa plaie au genou, lui signifiant qu’elle devra se passer quelques temps de jupes crayon. Elle entend les pas des passants, le bruit lointain d’un klaxon, une rumeur de vie qui continue autour d’elle.
Qui continue sans elle.
Personne ne s’arrête. Elle ne s’attendait pas à ce que quelqu’un lui tende une main secoureuse, mais elle pensait, peut-être, qu’il y aurait un regard. Le seul qu’elle semble mériter est celui d’un sans-abri, yeux fixes et poing repose-menton. Il lui adresse un sourire sous ses traits fatigués, vivant avec elle cette brève égalité dans l’échec. Elle respire. Un souffle court, tremblant. Elle n’a pas la force de se relever. Pas encore. Elle sait qu’elle le fera mais pas tout de suite et, surtout, pas comme avant.
Pour l’instant, elle reste là. Une femme qui chute. Une femme qui, enfin, s’autorise à tomber.