Les aventures bizarres de Walter
Dans son atelier à Varangéville, le peintre Walter Égault réalise des portraits avec des triangles irréguliers et craint de ne pas en avoir suffisamment pour terminer ses œuvres. Chacun de ses portraits ressemble à un individu planté devant lui qu’il doit franchir comme une palissade.
Dès le lever du jour Walter Égault contemple les collines enneigées sur les rives de la Meurthe, où les enfants des fermes avoisinantes s’amusent à s’envoyer des pétales de fleurs rouge sang. Walter se dit qu’aujourd’hui il ne serait plus capable de jouer avec tant de vivacité.
Walter préfère jouer des pièces claudéliennes, genre Soulier de Satin, en plein air, parfois sous l’orage, sous une pluie diluvienne. Il doit alors vite chercher un abri, la pluie fait couler son maquillage et le public risque de le reconnaître, il redoute d’oublier son texte en courant. Si un abri se présente, une grange, un préau, il continue de jouer la pièce alors que dehors déjà le ciel se dégage et que le beau temps revient.
Mais Walter Égault, se détend surtout après en soufflant dans un bugle, il ne connaît pas la musique, sa seule hantise serait que cette lacune parvienne à la connaissance du public. La honte l’assaille. Il voudrait aussitôt se transformer en automate dansant, à la recherche d’un réel partenaire pour s’accoupler avec des mouvements saccadés sur la piste de danse.
Devoir enseigner le dessin à des débutants qui crayonnent toujours des personnages agenouillés dont il ne faut jamais que la couleur déborde les contours, le déprime profondément depuis des années.
Une nuit, dans la maison d’une amie près du hameau de Lenoncourt, Walter s’est fait surprendre en train d’étreindre une personne qu’il consolait. Dans l’obscurité, les formes bleu-nuit devraient toujours être minutieusement interrogées, parce que parfois ce n’est qu’un Cupidon qui vous enlève du nez les comédons, histoire qu’à table vous soyez plus présentable.
Walter Égault, souvent de ses souvenirs, tire le fil de laine comme pour détricoter un vieux pull.
Pour l’heure Walter aimerait bien s’acheter un Teckel pour rompre sa solitude, mais un animal ne s’achète pas comme une baguette de pain ou le journal, alors il lui reste à devoir écouter encore les longues histoires de ses amis, le fusil toujours posé sur la table. L’autre jour Walter s’est confronté en criant à des voyous beaucoup plus forts que lui, mais la violence de ses cris était telle que les voyous effrayés ont pris la fuite. Dans ces cas-là Walter Égault se sent comme porté sur les épaules d’un géant. Revenu chez lui à Varangéville, toutefois il a dû se débattre contre des colonies d’insectes et de vers de terre qui envahissent son salon et bureau. La nuit en cherchant le sommeil, il urine jusqu’à remplir un nombre incalculable de seaux qu’il doit vider ensuite sans réveiller le voisinage.
Le matin, épuisé, il sort fréquenter des associations messianiques dont il déchiffre les textes souvent épineux et le soir il court au bar de son quartier suppliant une fille moche de le suivre mais elle refuse préférant passer la soirée avec ses copines. Quand Walter consulte un médecin, celui-ci prend un temps infini pour chercher les mots les plus précis qui lui annonceront l’incurable.
Walter alors se réconforte en allant dans son potager vérifier s’il est rentable, sur ses mains il dessine des petits pois pour faciliter ses calculs. Il voudrait tant se tatouer la peau jusqu’à ce qu’elle bleuisse comme la surface lisse d’un lac.
Si Walter Égault se présente à un casting, il voit que les chanteurs chantent leurs chansons, tandis que lui il lit n’importe quoi sur des bouts de papier. Il pense que pour lire un poème, il faut qu’il soit chaud pareil à un plat cuisiné qu’on sort du four.
Walter Égault aimerait tant ressembler à ses riches florentins de la Renaissance qui attendent une aventure sur les rives ensoleillées de l’Arno. Une femme affolée l’autre soir s’est adressée à lui, demandant s’il connaissait un certain monsieur Verneuil, personne ici ne connait de monsieur Verneuil, il a renvoyé la femme sur Internet qui n’est pas fait pour les cochons.
Non, décidemment, Walter Égault se cloître dans son atelier à Varangéville, là le mot « rien » s’y promène tout nu, et avec serpillère et balai Walter fait de la place pour on ne sait encore qui ou quoi.