La beauté, ses racines
Je me trouve laide, pensait Morgane Asley
devant le miroir de sa coiffeuse.
Elle en incriminait la cause à son
indomptable chevelure qui dévalait
jusqu’aux reins de la femme fatale,
dont l’âge atteignait celui de l’apothéose et la
maîtrise de ses charmes.
Mais la chevelure résistait,
et de teintures Morgane Asley ne cessait
de la parer. De noir et d’or elle imprégnait
ses longues mèches des produits les plus raffinés.
Elle adoptait les peignes les plus complexes
pour friser, cranter, onduler, lisser la toison rebelle.
Pourtant il était des heures de la nuit
et de l’aube, quand Morgane ne s’étudiait plus,
encore bariolée des songes du sommeil,
alanguie sur ses poufs et coussins de taffetas,
l’œil mi-clos, le front blême, où ses boucles
sauvageonnes, batailleuses, encadraient sa
figure bellement négligée.
Entends-tu, Morgane Asley, les louages
de tes admirateurs absents ? Mais la femme
fatale s’obstinait à parfaire son image
pour un absolu qui l’obsédait,
jusqu’à ce soir d’hiver où elle entreprit
de saisir cet accessoire de fer qui lui sera
fatal.
Le fer à friser, entre ses doigts fuselés,
tenaillait ses flots capillaires, les étirait,
les laminait. Le calamister œuvrait
comme dans la nuit des temps où il torturait
les ondulantes coiffures des hétaïres antiques.
Par la torture du fer Morgane Asley,
ce soir d’hiver, eut raison de ses boucles indisciplinées.
C’est un crime de se brûler les cheveux !
lui clamèrent ses adorateurs,
à la vue calamiteuse que l’éclaircie
de son crâne offrait dans les salons
où Morgane encore se hasardait
à pavaner sa beauté épouvantable
et irréversible.
Et ce crime
est de ta faute,
ta main
sur ta tête
a répandu
ce poison,
c’est toi seule
l’artisane
de ta laideur !
Dans une contrée grondait un fleuve
bouillonnant dont le flux ressemblait
à une chevelure blonde quand le
soleil jouait sur l’onde. Dans la ville
de Warendorf un fleuve coule et sur ses
rives les ateliers d’une manufaktur
sont méthodiquement installés,
raconte une amie de Morgane.
Dans ces ateliers on fabrique des perruques
splendides à la réputation internationale.
Ah oui, alors je passe commande !
répliqua la femme fatale à moitié chauve.
Sur les bords de l’Ems on s’y promène toujours,
cheveux au vent.
Les techniques modernes faisaient que
rapidement les postiches arrivaient
sur l’occiput de leurs clientes,
sur mesure et magnifiquement réalistes.
Tout le monde s’extasiait devant la nouvelle
Morgane à la crinière de lion.
Mais dans son cœur la femme fatale
savait que c’était d’une marchandise achetée
que les hommes tiraient leur admiration,
et non pas de sa beauté naturelle
que les années fanent et décrépissent.
Il fut une époque où ces éloges s’adressaient
à moi, pensait Morgane Asley.
Et le pire, c’est qu’aujourd’hui, sur ma tête,
virevolte la coiffure des Germains,
notre ennemi de naguère, maintenant
vaincu, mais dont les couvre-chefs couronnent
encore les crânes des femmes enlaidies.
Morgane éclata en sanglots devant
ces outrages du temps et de l’histoire.