Partie 1 : Jim
Si j'avais su que je démantèlerais un jour les techniques de la guerre cognitive en France...
Je me réveille en sursaut, les pieds glacés et le plafond devenu mon unique point de fixation. Les motifs se dérobent lentement comme des mirages, me plongeant dans une torpeur glaciale. Le confort du lit ne suffit plus. Je me lève en silence, m'enroule dans l’obscurité de l'appartement et me dirige vers la salle de bain. L’eau tiède de la douche réchauffe enfin ma peau glaciale, apportant une brève réconfortante chaleur.
Sous le jet, je passe ma main sur mon corps, essayant de me réchauffer. Mes cheveux, emmêlés, glissent entre mes doigts alors que je les démêle avec difficulté. Une fois sortie de la douche, encore humide, je me rends à la cuisine. L’eau continue de couler, une présence apaisante malgré le désordre qu’elle crée. Je glisse sous la table, ma tête enfouie dans mes bras, les gouttes d’eau dégoulinant de mes cheveux et formant de petites flaques sur le sol.
Le confort précaire de ma position me réconforte. Mes yeux découvrent un stylo égaré près de mon pied droit. Je l’attrape et trace des cercles répétitifs sur le sol. Dans cette spirale, j’imagine un serpent se mordant la queue, un Ouroboros, symbole de l'éternité et du cycle sans fin.
Quand je retourne dans le lit, les draps trempés collent à ma peau, l’humidité me rappelant ma vulnérabilité. Je m’efforce de trouver un moment de répit, tentant de me donner du plaisir malgré la difficulté. Finalement, l’épuisement prend le dessus et je m’endors, épuisée et trempée, enveloppée dans un mélange d'angoisse et de chaleur résiduelle.
Je cligne des yeux, et encore une fois, je vois ce plafond. Toujours là. Cela fait quelques jours que je suis enfermée dans cet appartement, et je ne peux plus rester ici. Je m’étire comme un chat, sentant mes muscles se détendre sous l’effet du mouvement. Depuis ce matin, je me sens empreinte d’une certaine félinité, comme si un côté animal en moi pouvait surgir à tout moment.
Je passe mes doigts dans mes cheveux mouillés, leur donnant du volume, puis je me lance sur le lit à quatre pattes, comme une créature en chasse. Je fouille parmi les couettes et attrape mon portable. Un message s’affiche sur l’écran :
« Viens me chercher. Ne me quitte plus jamais. Ne meurs jamais. »
Il est 9 heures du matin. Biscotte, café, médoc. Cette fois-ci, je choisis le vin blanc. Ce message me perturbe. Mon ex m’a toujours perturbée de toute façon. Je me souviens brièvement de notre relation ; elle était pourtant passionnelle… J’ouvre le frigo et prends la bouteille de vin entamée de la veille. Il est déjà 11H07, je dois aller chercher un pack de bières. Mes cheveux sont secs et ébouriffés, c’est parfait. Je me dirige vers la porte, tourne la poignée, ouvre la porte, fais un demi-tour pour sortir, puis finalement retourne dans mon appartement. Il ne faut pas descendre tout de suite, mais je ne sais pas pourquoi. Je reste immobile un moment… Cinq minutes tout au plus.
Je descends les escaliers en caressant les murs et je me casse la gueule. Je savais qu’il fallait que je reste chez moi… Je reste là, plantée dans les escaliers, la tête à l’envers. Je siffle. Quand j’en ai eu assez de cette position, je me relève et marche vers chez l’Arabe du coin. C’est dimanche. La place Contrescarpe est vibrante, et parfois, quand j’ai de la chance, je reçois un orgasme auditif en écoutant le son de l’harmonica qui s’échappe du souffle du musicien.
Ce que j’apprécie ici, c’est le temps passé avec un SDF. Il a tout à m’apprendre, réellement. Jim. Je l’ai rencontré il y a huit jours rue Mouffetard. Il ressemble à un troll, avec ses cheveux longs, gras, ondulés, et son visage marqué, plissé. Il porte un jean 501 et un tee-shirt bleu-grisé. Il glousse souvent de sons incompréhensibles, mais une certaine joie se dégage de sa voix. Jim passe le plus clair de son temps à demander de l’argent, ce qui est normal.
J’avais profité de son temps dans un petit parc rue Ortolan l’autre jour. Je m’étais allongée à côté de lui ; il n’y avait pas eu d’échange. En réalité, nous ne nous sommes jamais vraiment adressé la parole, mais il m’a appris à savourer la vie. Je me perdais dans la réflexion sur son passé. Je le regardais et j’imaginais certains épisodes de son histoire. Je l’avais caressé discrètement une fois, puis je suis allée boire un verre au bar d’à côté. J’appréciais les rencontres au Watson et j’aimais écouter les voix éraillées du karaoké ; ça me faisait triper.
Quand je suis sortie du bar, j'haletais comme une chienne. Je suis rentrée chez l’Arabe, j’ai trouvé mes bières, puis je suis repartie rapidement chez moi, en dévisageant les touristes asiatiques sur le chemin. Une fois rentrée, j’ai bu. Je ne savais pas quoi faire ensuite. Je ferme l’eau de la douche, rejoins ma chambre et me plonge dans Bukowski… Mais seule avec Bukowski et seule avec mes troubles, ce n’est pas vraiment enivrant.
Le bourdonnement des cloches de Paris m’envahit. J’avais trouvé le moyen d’atténuer les hallucinations auditives en tendant l’oreille vers le jet du lavabo, mais aujourd’hui, il est trop tard. Les vibrations divines des cloches me conduisent progressivement vers un territoire « inconnu ». C’est comme si j'étais dans un jeu vidéo où le son des cloches annonce la prochaine partie. Que devais-je comprendre ? Je devais réussir cette partie, mais je ne savais pas par où commencer…
Sans doute devais-je comprendre les secrets de la langue française, car ce qui nous distingue des animaux, c’est la parole. Il y a des codes à décrypter dans ce langage, c’est évident. Je décapsule une bière, fume un joint, et je réfléchis. Les mots, à l’intérieur des mots : voilà ce que je devais tenter d’analyser.
Je commence par réfléchir aux polysémies, comme dans le mot « terrasse ». On y trouve « terre » et « rat », des mots liés à la nature et bénéfiques pour moi. J’enfile un manteau, sors de chez moi, et cherche une place en terrasse. Je m’installe finalement sur la terrasse du Delmas et commande un café noir. Je commande un « ca-fée », superbe ! Je recommence l’exercice : je suis donc sur une terre-rat-sse en train de boire un ca-fée au sol-eil. Le sol est un moyen d’avoir les pieds sur terre, et cela me ravit.
Je poursuis mon analyse : une femme à côté de moi porte de l’argent, « l’art-gens » sur elle. Je ne mettrai donc plus jamais d’or sur moi ; je préfère l’art et les gens, donc je porterai de l’argent. Je vais arriver à me trouver de cette manière ; c’est « é-vie-dent », donc vital pour moi.
J’aperçois Jim, mon SDF préféré, tu te souviens ? Il titube comme un serpent. Je lui fais signe, et il m’a capté. Il s’assied tant bien que mal sur une chaise du Delmas, à quelques mètres de moi. Je termine mon café magique et le rejoins. Je lui demande si une petite gâterie lui ferait plaisir, et il ne manifeste pas de refus. Je laisse trois euros pour la boisson et le prends par le bras pour le ramener chez moi. Son odeur m’écœure, alors je lui propose de prendre une douche. Toujours pas de refus de la part de Jim, visiblement.
Pendant qu’il se douche, je prépare un bon petit plat : des pâtes avec un steak saignant. Je prends une bière et l’enfile d’une traite. Je finis par dégueuler dans le lavabo. Normal, ça faisait un moment que je picolais trop. Jim est encore dans la salle de bain. Je toque à la porte et lui demande si tout va bien. L’eau coule toujours, mais il ne répond pas. Inquiète, je démonte la serrure et ouvre la porte.
Jim me fixe depuis l’intérieur de la douche, la tête hors de l’eau, un rasoir à la main, la queue en l’air… Je souris et choisis de le rejoindre sous la douche, même habillée. Je plonge mon regard dans ses yeux vitreux. Le poids de mes affaires mouillées me pèse. Il me fixe, et moi aussi. Je pose mes mains sur son torse et le caresse doucement. C’est alors qu’il me prend violemment par les cheveux et commence à me raser le corps..
Je hurle de douleur alors qu’il s’acharne, les déchirures de ma peau faisant gicler des jets de sang. Il continue ! Plus je me débats, plus je me déchire. Je tombe par terre, et il m’enjambe rapidement avant de sortir de la douche. C’est fini.
Je tente de sortir de la douche à plat ventre, mais la douleur est insupportable. Mon corps est tranché. Je pleure, m’effondre en larmes, regardant le sang s’échapper en tourbillon dans la douche. Le temps passe. Avec une force surhumaine, je me lève, sors de la douche et me regarde dans le miroir. Malgré tout, je me trouve superbe…
Après avoir désinfecté douloureusement mes plaies, je débouche une bouteille de vin blanc que je bois d’un trait. Je titube, me dirige vers ma chambre ensanglantée, où Jim est allongé en plein milieu de mon lit, dormant paisiblement. Je ne sais pas quoi faire. Je n’ai pas peur, mais j’ai envie de lui rendre la pareille sans y parvenir. Je retourne dans la cuisine et continue à boire. Mes blessures me font horriblement mal, s’écartant quand je bouge. Je me cache sous la table, la tête entre mes genoux meurtris. Je me sens un peu mieux…
J’entends Jim se lever du lit et venir vers moi. Une cigarette roule sous la table, vers mes pieds, ainsi qu’une boîte d’allumettes. Je l’allume, méfiante. Les picotements de mes fissures corporelles alertent encore mes voies nerveuses. J’essaie d’interrompre les messages de douleur, mais sans succès. Je n’ai plus le contrôle sur mon corps. Ma cigarette est déjà consumée. Jim est tout près, mais je me fiche de sa présence, accablée par la douleur. Je lui en veux, mais ça n’a plus vraiment d’importance.
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda Jim, visiblement confus.
— Va te faire foutre, Jim, répliquai-je avec colère.
— Attends, je ne comprends pas. Qu’est-ce qui t’arrive ?
— Tu rigoles ? Tu viens de me couper avec un rasoir ! Je suis en train de saigner ! Qu’est-ce que tu croyais ?
— Je pense que tu devrais me remercier, en fait.
— Merci ? Pour quoi, au juste ? Tu viens de me blesser gravement ! Pourquoi as-tu fait ça ?
— Je pensais que c’était nécessaire. Je ne voulais pas que tu te fasses du mal toi-même.
— C’est ça, ta manière de « m’aider » ? C’est complètement fou !
J’explose de rire mais c’est nerveux.
— Écoute, jeune fille, je pense que tu te serais coupé les veines si je n'avais pas tenté de t’enlever ce rasoir des mains alors arrête ton char un peu et sors d’ici.
Je ne sais pas quoi répondre. Je ne me suis pas coupée ? C’est lui ! Mes pensées sont floues. Mais non, c’est lui… je ne suis pas folle. Je lui ordonne de s’en aller de chez moi.
— Pas sans toi, prends ton temps.
Quelques heures plus tard, nous nous promenons dans le 5ème arrondissement et nous nous arrêtons dans un bar. Nous avons commandé une bière bien fraîche chacun. Peu de temps après, je me précipite aux toilettes pour vomir de nouveau. Ma tête… Nous commandons ensuite un plateau de charcuterie et de fromage. Je l’interroge sur sa vie, mais il préfère rester silencieux. Alors, je lui raconte la mienne. Je le regarde comme on regarde un enfant, il m'attendrissait malgré tout. Son regard me répugnait un peu, mais il semblait être profondément marqué par la vie, et cela m'intriguait. Je n’attendais rien de cet homme, et je pense que c'était réciproque.
Après avoir bien mangé, nous nous asseyons contre un mur rue Monge. Quand je me réveille, j’étais seule par terre. J’avais trouvé 82 centimes. Je me suis acheté un croissant, que j'ai appelé un « croix-sang ». J'ai coupé le croissant en deux, et j'ai enveloppé une moitié dans une serviette pour Jim. En rentrant chez moi, je pensais à Jim, avec son nez rouge, son gland rose bonbon et son t-shirt bleu-grisé. Il accaparait toutes mes pensées. Sa barbe et son allure de clochard me faisaient ressentir quelque chose au fond du ventre.
Je suis rentrée dans mon appartement, j'ai couru me masturber. Les draps étaient imprégnés de son odeur d’alcool et de sa chaleur. Je transpirais en me touchant, imaginant sa pénétration, sa virilité dure comme une bouteille de verre. Après, je m’essuie sur les draps et je cherche mes cigarettes. Elles sont dans mon sac à main. Je me déhanche jusqu’à pouvoir les attraper, en allume une et la savoure par terre, le dos contre le sol. Je prends une douche, m’habille en talons aiguilles, jean et débardeur sans soutien-gorge, et je me rends sur la place Contrescarpe pour l'attendre. J’y reste une heure, puis deux. Il ne viendra pas. Je suis certaine de cela. Je rentre chez moi et entame une bouteille de vin rouge.
Plus tard, dans la soirée, on sonne à la porte. C’est sans doute Jim ! Je suis tellement heureuse. J’ouvre la porte, mais il n’y a personne… Personne du tout. Je regarde par la fenêtre donnant sur la cour intérieure, mais je n’aperçois qu’un vieux chat qui traîne. Le lendemain matin, je me réveille avec une douce sensation de bien-être. Un rayon de lumière pénètre ma chambre et éclaire mon visage paisible. J’entends le chant des pigeons. Je me sens bien. Je regarde le journal posé à côté de moi, daté du 4 octobre 2014. Et là, je réalise quelque chose d’effrayant : je suis morte il y a 5 ans.
Partie 3 : Jim
Mon corps semble parfaitement normal. Je vois bien, je fais du bruit, j’entends, mais je ne ressens rien. Je n’éprouve aucune peur. Tout va bien. Oui, tout va bien. Je suis dans un lit, mais ce n’est plus le mien. Je ne reconnais pas la décoration, mais je suis dans la même pièce que la veille. Est-ce que j’habite chez quelqu’un d’autre maintenant ? D’après les bruits venant de la cuisine, il semble que je ne sois plus chez moi. Je me lève du lit et me dirige vers la cuisine. Je passe ma tête derrière le mur pour apercevoir la personne. Je la retire aussitôt. Peut-elle me voir ? Je fais un pas dans la cuisine et me retrouve face à une inconnue. C’est une femme d’environ 52 ans. Elle me fixe... J’agite mes mains pour attirer son attention.
— Qu’est-ce que tu fais ici ? me demande-t-elle, avec une inquiétude palpable.
— Tu me vois ? réponds-je, perplexe.
— Bien sûr que je te vois, ma puce. Qu’est-ce qui te prend ?
— Qu’est-ce qu’on fait ici ? Pourquoi suis-je réveillée ?
— Tu as dormi profondément. Tu te réveilles enfin.
— Mais... qui es-tu ?
— Tu ne te souviens pas ? C’est moi qui veille sur toi. Tu sembles complètement perdue.
— J’ai dormi combien de temps ?
— Je ne sais pas exactement... Peut-être huit heures.
— Huit heures… c’est tout ?
— Oui. Tiens, veux-tu un café pour te réveiller ?
— Tu n’aurais pas du vin plutôt ?
— Tu sais bien que tu n’en bois plus depuis un moment.
— Je n’en suis pas si sûre…
— Allez, cesse de faire l’enfant. Je te prépare un café. Et reste tranquille, s’il te plaît.
— Et Jim… as-tu eu des nouvelles de lui ?
— Jim ? Écoute, tu sembles vraiment perturbée ce matin. Assieds-toi, bois ton café, et essayons de remettre de l’ordre dans tout ça.
Je me suis assise et j’ai bu le café qu'elle avait préparé. Je ne sentais pas la boisson descendre dans ma trachée, et j’ai commencé à m’étouffer. Tout avait changé. Les murs étaient maintenant orange, la nappe marine avait remplacé celle que je connaissais, et le béton ciré avait remplacé mon ancien sol… Je ne reconnaissais plus mon appartement. Je ne connaissais pas cette femme. Que me voulait-elle ? Où étais-je ? Qui étais-je ?
— Comment t’appelles-tu ? lui demandai-je.
— Tu te fous de moi, Laurie ?
— Laurie ? C’est comme ça que je m’appelle maintenant ?
— Maintenant ? Mais qu’est-ce qui t’arrive ?
— Rien... et toi, comment t’appelles-tu ?
— Ça suffit, je vais appeler le médecin. Va dans la chambre et allonge-toi.
Je suis allée dans la chambre et je me suis allongée en attendant le médecin. Mon esprit était confus, et je ne savais plus à quoi m'en tenir.
Le médecin est arrivé peu après. Après un rapide examen, il a secoué la tête, l'air grave.
— Crise de délirium aiguë, de nouveau, diagnostiqua-t-il.
À la suite de sa visite, la femme est allée chercher les médicaments à la pharmacie du coin. Après avoir pris les médicaments, je me suis endormie. Lorsque je me suis réveillée, je me trouvais dans mon ancien appartement… Jim était à mes côtés. La peur m’envahit. Je regarde autour de moi, essayant de m’assurer que je reconnais bien mon environnement. Tout semble en place, et Jim dort profondément à côté de moi.
Je perçois encore la voix de cette femme, elle provient de la cuisine. Exaspérée, je me lève d’un coup et retrouve la femme assise sur le tabouret de la cuisine, exactement comme avant.
— Bon, qu’est-ce que tu fous là encore ?
— Ne t'inquiète pas, je vais partir. Mais je sens que tu as besoin de moi.
— Qui es-tu ? Pourquoi tu me suis ? Et comment t'es entrée ?
— Je ne te suis pas, Alice. C’est toi qui m’as appelée !
— Alice ? Alice... Sérieusement ? Qu'est-ce que tu veux de moi ?
— Je veux t'aider.
— Est-ce que Jim peut te voir ?
— Non.
— Donc je suis la seule à pouvoir te voir ?
— Oui.
— Et pourquoi ça ?
— Parce qu'il dort.
— Écoute, Alice, il faut qu’on parle. Ta place est dans la rue. Tu es missionnée par une organisation secrète. Courage.
Je reste figée, tentant de comprendre ce qui se passe. Les paroles de cette femme résonnent dans ma tête : Alice ? Une organisation secrète ? Tout cela semble irréel, comme un rêve flou que je peine à saisir. Pourtant, ses mots m'apparaissent étrangement familiers, comme s'ils résonnaient avec une vérité cachée en moi.
Je prends une profonde inspiration pour calmer le tumulte dans ma tête. La situation est surréaliste, mais je ne peux ignorer ce sentiment étrange de connexion avec ses paroles. Avec détermination, je décide d'affronter cette réalité déconcertante. Il est temps de confronter ce qui semble être une nouvelle vérité, aussi déroutante soit-elle.
— Quelle organisation secrète ? Pourquoi moi ? dis-je, cherchant des réponses.
— Calme-toi, Alice. Je suis là pour t'aider. Tu as un rôle important à jouer.
Sa voix est douce, presque apaisante. Mais je ne peux m’empêcher de me sentir méfiante.
— Un rôle important ? Pourquoi devrais-je te croire ?
— Parce que tu sais au fond de toi que quelque chose ne va pas. Que tu n’es pas celle que tu crois être.
Je sens un frisson parcourir mon échine. Elle a raison, une partie de moi sent que tout cela a un sens, même si c’est flou et déroutant.
— Que dois-je faire ?
La femme se lève, s’approche de moi et pose une main réconfortante sur mon épaule.
— Fais-moi confiance, Alice. Tout deviendra clair en temps voulu. Pour l’instant, repose-toi. Tu en as besoin.
Elle se détourne et disparaît dans la pièce adjacente. Je reste là, immobile, submergée par un mélange de confusion et de curiosité. Qui suis-je vraiment ? Et quel est ce mystérieux rôle que je dois jouer ?
Les réponses viendront peut-être avec le temps, mais pour l’instant, je dois accepter cette étrange nouvelle réalité. Je retourne dans la chambre où Jim dort toujours paisiblement et m’allonge à ses côtés, prête à affronter ce qui m’attend.[/justify]
Partie 5 : L'hôpital psychiatrique
Les pompiers ont envahi l’appartement comme une bande de flics dans un vieux polar. Ils m’ont sortie de là sans un mot, me balançant d’une pièce à l’autre avec le sérieux d’un enterrement. Tout s’est mêlé : gestes professionnels, murmures incompréhensibles, et voilà, on me traîne jusqu’à l’hôpital.
À l’arrivée, le décor ne s’améliore pas. On me jette dans une pièce aseptisée, un cube blanc éclatant où on pourrait cuire des steaks sans assaisonner. Les sangles bleues m’attachent comme un rôti sur le lit : poignets, taille, cuisses, chevilles. Rien ne bouge. Claustrophobie en prime.
Le bip strident des machines déchire le silence comme une lame tranchante. Chaque "bip" me rappelle que je suis coincée là, immobilisée, avec la claustrophobie comme compagne de cellule. Les murs blancs se rapprochent, comme si tout l’hôpital voulait m’étrangler dans ce coin devenu hostile.
Des cris déchirants se mélangent au bruit des chariots, et les murmures flottent dans l’air comme des fantômes. Cette pièce blanche est un trou noir, une couverture glaciale de désespoir. Attachée, immobile, je me sens condamnée à crever de faim et de soif ici, seule. Personne pour m’apporter un peu de réconfort.
Les sangles sont une cage implacable. La douleur me broie, mais je parviens à tourner la tête lentement pour regarder par une petite fenêtre. Le jour et la nuit passent, me rappelant que le monde extérieur vit toujours, alors que moi, je suis prisonnière d’un espace figé. Les ombres de la nuit qui tombent et se dissipent sont des rappels cruels de la vie que je n’ai plus.
Les heures passent, les cris deviennent de plus en plus proches, une mélodie déchirante de désespoir. Les gens passent, indifférents, leurs visages figés dans un masque de désintérêt. Leur absence de nourriture et d’eau est une sentence de mort lente. Mourir ici, attachée dans cette pièce, est une idée insupportable. La folie rôde, se nourrissant de l’isolement et de la souffrance. J’essaie de m’accrocher à la vue du jour et de la nuit, espérant que cette connexion fragile avec le monde extérieur me gardera encore un peu de raison.
Puis, enfin, un homme et une femme entrent dans la pièce. Premier contact humain depuis une éternité.
— Bonjour Madame, je suis le Docteur Rigon. On vous transfère dans un autre service.
Ils m’ont balancée d’une pièce à l’autre avec la brutalité d’une opération militaire. On m’a poussée sur un brancard, l’ascenseur a grincé en montant jusqu’au cinquième étage, chaque secousse me rappelant que j’étais encore là, vivante, mais perdue comme jamais.
Quand la nouvelle chambre est apparue, elle était plus lumineuse, mais la lumière ne trompe pas : elle est aussi clinique que le reste. Les murs étaient décorés, mais ça ne changeait rien à l’atmosphère froide et aseptisée. Les infirmiers, sans une once de chaleur humaine, m’ont transférée avec une efficacité presque effrayante, vérifiant chaque attache et chaque dispositif comme si j’étais un objet sur une chaîne de production.
Je suis allongée dans un lit plus confortable, mais ce confort est une façade, une blague de mauvais goût. Les sangles ont disparu, mais la vraie prison se trouve dans les chaînes invisibles des médicaments et des procédures. Les cachets qu’on me file sont censés calmer mes angoisses, mais je sais que c’est juste un moyen de m’endormir, pas de me sauver. Je les avale sous les yeux vigilants des soignants, qui se rassurent que je ne fasse pas d'histoires.
Les fenêtres sont haut placées, la vue sur le jardin en bas est un rêve inaccessible. J’étais dans un cocon aseptisé, un piège où le confort est une illusion et où la vie est un leurre. Les premiers jours dans cette chambre sont un tourbillon de confusion et de frustration. Le Dr. Rigon arrive, parlant avec une précision clinique, détaillant les traitements et objectifs comme si j’étais un cas parmi d’autres, plutôt qu’une personne avec ses propres démons.
Je restais cloîtrée dans cette chambre. Les plateaux repas étaient une autre blague, des assemblages immondes de purée tiède et de viande infâme. On me bourrait de médicaments comme si ma tête était une pharmacie ambulante, chaque cachet apportant son lot de réjouissances : vertiges, nausées, un brouillard épais où je me noyais lentement. J’étais littéralement choutée, comme une marionnette aux fils détraqués.
Les heures défilaient, monotones. Les murs de la chambre, bien que plus lumineux, restaient clos, repliés comme un piège déguisé en refuge. Le personnel médical passait avec la régularité d’automates, leur indifférence me rappelant sans cesse que j’étais une pièce dans leur machinerie impersonnelle.
Les médicaments, malgré leur prétendue efficacité, me laissaient à moitié vivante, à moitié morte. Je me retrouvais dans un état d’apesanteur entre l’éveil et le sommeil, mon esprit vagabondant entre délires et oublis. Les journées se fondaient en une série de visions floues, de murmures incompréhensibles, et de flashes de réalité déformée.
Chaque plateau repas, chaque pilule, chaque mouvement des soignants était une réminiscence cruelle de ma détresse. Et dans cette chambre, au bord de la folie, je comptais les jours, espérant qu’un jour, quelqu’un ou quelque chose briserait cette routine de souffrance et me tirerait hors de cet enfer hospitalier.
Je suis passée devant une juge, celle des Libertés. Je lui ai expliqué qu'on m'avait missionnée d'un truc secret. Mais elle a simplement écouté, impassible, comme si mon histoire était une fiction rocambolesque qu'elle avait l'habitude d'entendre. Elle m’a renvoyée à la réalité avec une froideur clinique, et je me suis retrouvée condamnée à un mois supplémentaire. Mais ce n'était pas tout ; les conditions étaient désormais plus sévères, des seringues au cul maintenant, comme si c'était le prix à payer pour toute vérité dévoilée.
Les seringues. Leur piqûre est une brûlure constante, un rappel brutal de ma nouvelle réalité. Chaque injection est une piqûre de rappel à l'ordre. Je ne sais plus si c'est la douleur ou l'humiliation qui m'affecte le plus. Peut-être est-ce un mélange des deux, amplifié par la confusion et le désespoir. J’ai essayé d'expliquer, de me défendre, mais chaque mot semblait se perdre dans un vacarme indifférent.
La solitude devient une compagne assidue. Les murs de ma cellule résonnent des murmures de ma propre folie, et les seringues deviennent un symbole de la répression et du contrôle. J'avais espéré qu'un jour je pourrais comprendre, maîtriser, ou au moins trouver un sens à tout cela, mais maintenant, tout ce que je sais, c'est que je suis enchaînée à une existence dont je n'ai plus le pouvoir.
Le quotidien est devenu un enchevêtrement de douleur physique et psychologique. La quête de vérité que j’avais espérée m’a conduite ici, non pas vers une révélation lumineuse, mais vers une série de souffrances imposées par des mains invisibles et cruelles. Les seringues, les murs, les cris dans ma tête — tout cela se mêle dans un tourbillon de désespoir, et je me demande si jamais je trouverai une échappatoire, ou si je suis condamnée à rester prisonnière de cette étrange vérité, aussi douloureuse soit-elle.
Partie 6 : L'herbe
Quand je suis sortie, ce n’était pas seulement avec un uniforme bleu usé, ce tissu où mon cul était exposé à chaque mouvement, mais aussi avec un document en mains : l’AAH. La seule bonne nouvelle dans ce dédale de désespoir. Mille balles gratos par mois pendant cinq ans, un maigre réconfort dans cette existence déraillée. Le papier était à peine froissé, comme si son poids symbolique devait compenser la légèreté de ma situation. Je reconnaissais plus rien dans ce monde déformé autour de moi.
Les rues semblaient étrangères, comme si elles avaient été redessinées en mon absence. Les visages des passants étaient flous, les bâtiments décolorés par un filtre de confusion. Tout avait changé, ou peut-être était-ce moi qui avais changé, perdue dans un labyrinthe de perceptions défaillantes. L'AAH était censée être une bouée de sauvetage, mais elle ressemblait davantage à un poids supplémentaire, un fardeau administratif dans une existence déjà écrasée par des chaînes invisibles.
Je suis rentrée dans un appartement que je ne reconnaissais plus. Les meubles semblaient déplacés, les murs décolorés par une lumière devenue artificielle. L'uniforme bleu était encore sur moi, me rappelant les jours passés derrière les murs froids des institutions. Je ne savais pas vraiment quoi faire de cette nouvelle liberté, si ce n’était errer dans les rues, en espérant retrouver un semblant de normalité.
L'AAH devait être une opportunité, un signe que les choses pouvaient s’améliorer. Mais au fil des jours, elle se transformait en un symbole de mon isolement, une marque d’une incapacité à reconnecter avec une vie que j’avais laissée derrière moi. Le système avait voulu me libérer, mais il m’avait laissée dans un état de confusion et d’incertitude. Chaque centime de cette allocation pesait sur mes épaules, comme un rappel constant de la distance parcourue et de celle qui me restait à franchir.
Je cherchais désespérément des repères dans ce chaos : des visages familiers, des sons rassurants, des lieux empreints de sens. Mais tout semblait m’échapper, me laissant avec une sensation d’étrangeté et de désorientation. Le fil de ma vie s’était dénoué, et maintenant, je cherchais à le retrouver, à réécrire ses chapitres dans un contexte devenu étranger.
JIM. Il me faut retrouver Jim. Je saute sur mon portable que je n'avais plus depuis je ne sais pas combien de temps. Je m'apperçois que j'ai juste un message vocal.
_ Bonjour Alice, n'oublie pas que ta place est dans la rue. Observe. Merci
Je vais péter un câble.