Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

06 novembre 2026 à 16:24:45
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » La chute

Auteur Sujet: La chute  (Lu 718 fois)

Hors ligne Grégor

  • Calligraphe
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La chute
« le: 20 mai 2024 à 18:25:10 »

Genèse 3.1-24
Le serpent était le plus rusé de tous les animaux sauvages que le Seigneur avait faits. Il demanda à la femme : « Est-ce vrai que Dieu vous a dit : « Vous ne devez manger aucun fruit du jardin ? » La femme répondit au serpent : « Nous pouvons manger les fruits du jardin. Mais quant aux fruits de l'arbre qui est au centre du jardin, Dieu nous a dit : « Vous ne devez pas en manger, pas même y toucher, de peur d'en mourir. » Le serpent répliqua : « Pas du tout, vous ne mourrez pas. Mais Dieu le sait bien : dès que vous en aurez mangé, vous verrez les choses telles qu'elles sont, vous serez comme lui, capables de savoir ce qui est bon ou mauvais. » La femme vit que les fruits de l'arbre étaient agréables à regarder, qu'ils devaient être bons et qu'ils donnaient envie d'en manger pour acquérir un savoir plus étendu. Elle en prit un et en mangea. Puis elle en donna à son mari, qui était avec elle, et il en mangea, lui aussi. Alors ils se virent tous deux tels qu'ils étaient, ils se rendirent compte qu'ils étaient nus. Ils attachèrent ensemble des feuilles de figuier, et ils s'en firent chacun une sorte de pagne. Le soir, quand souffle la brise, l'homme et la femme entendirent le Seigneur se promener dans le jardin. Ils se cachèrent de lui parmi les arbres. Le Seigneur Dieu appela l'homme et lui demanda : « Où es-tu ? » L'homme répondit : « Je t'ai entendu dans le jardin. J'ai eu peur, car je suis nu, et je me suis caché. » – « Qui t'a appris que tu étais nu, demanda le Seigneur Dieu ; aurais-tu goûté au fruit que je t'avais défendu de manger ?» L'homme répliqua : « C'est la femme que tu m'as donnée pour compagne ; c'est elle qui m'a donné ce fruit, et j'en ai mangé. » Le Seigneur Dieu dit alors à la femme : « Pourquoi as-tu fait cela ?» Elle répondit : « Le serpent m'a trompée, et j'ai mangé du fruit. » Alors le Seigneur Dieu dit au serpent : « Puisque tu as fait cela, je te maudis. Seul de tous les animaux tu devras ramper sur ton ventre et manger de la poussière tous les jours de ta vie. Je mettrai l'hostilité entre la femme et toi, entre sa descendance et la tienne. La sienne t'écrasera la tête, tandis que tu la mordras au talon. » Le Seigneur dit ensuite à la femme : « Je rendrai tes grossesses pénibles, tu souffriras pour mettre au monde tes enfants. Tu te sentiras attirée par ton mari, mais il dominera sur toi. » Il dit enfin à l'homme : « Tu as écouté la suggestion de ta femme et tu as mangé le fruit que je t'avais défendu. Eh bien, par ta faute, le sol est maintenant maudit. Tu auras beaucoup de peine à en tirer ta nourriture pendant toute ta vie ; il produira pour toi épines et chardons. Tu devras manger ce qui pousse dans les champs ; tu gagneras ton pain à la sueur de ton front, jusqu'à ce que tu retournes à la terre dont tu as été tiré. Car tu es fait de poussière, et tu retourneras à la poussière. » L'homme, Adam, nomma sa femme Ève, c'est-à-dire Vie, car elle est la mère de tous les vivants. Le Seigneur fit à l'homme et à sa femme des vêtements de peaux de bête et les en habilla. Puis il se dit : « Voilà que l'homme est devenu comme un dieu, pour ce qui est de savoir ce qui est bon ou mauvais. Il faut l'empêcher maintenant d'atteindre aussi l'arbre de la vie ; s'il en mangeait les fruits, il vivrait indéfiniment. » Le Seigneur Dieu renvoya donc l'homme du jardin d'Éden, pour qu'il aille cultiver le sol dont il avait été tiré. Puis, après l'en avoir expulsé, le Seigneur plaça des chérubins en sentinelle devant le jardin d'Éden. Ceux-ci, armés de l'épée flamboyante et tourbillonnante, devaient garder l'accès de l'arbre de la vie. »

Ainsi l’homme fut-il chassé du Paradis originel.
Jeté dans le souci, l’homme est devenu conscient.
Mais il reste peut-être en lui le désir de cet objet perdu, ce Paradis où tout était fait pour lui et où le moindre de ses besoins était satisfait sans avoir à s’en préoccuper.
Ce désir d’être à nouveau rivé au piquet de l’instant ou comme le disait Nietzsche :

« Observe le troupeau qui paît sous tes yeux ; il ne sait ce qu’est hier ni aujourd’hui, il gambade, broute, se repose, digère, gambade à nouveau, et ainsi du matin au soir et jour après jour, étroitement attaché par son plaisir et son déplaisir au piquet de l’instant, et ne connaissant pour cette raison ni mélancolie ni dégoût. C’est là un spectacle éprouvant pour l’homme, qui regarde, lui, l’animal du haut de son humanité, mais envie néanmoins son bonheur – car il ne désire rien d’autre que cela : vivre comme un animal, sans dégoût ni souffrance, mais il le désire en vain, car il ne le désire pas comme l’animal. L’homme demanda peut-être un jour à l’animal : « pourquoi ne me parles-tu as de ton bonheur, pourquoi restes-tu là à me regarder ? L’animal voulut répondre et lui dire : « Cela vient de ce que j’oublie immédiatement ce que je voulais dire » - mais il oublia aussi cette réponse, et resta muet – et l’homme de s’étonner. »

Ce désir d’être comme l’animal selon Nietzsche, délivré du temps, dans un Paradis a-temporel, est puissant chez l’Homme. Parce que la sourde inquiétude du temps a contrario le tourmente. Toutes ces choses qu’il doit assumer pour être un Homme peuvent l’angoisser. Sera-t-il à la hauteur de son travail ? Dans un monde difficile et qui n’est pas fait pour lui, arrivera-t-il à satisfaire ses désirs ? D’autant plus que l’être humain a connu pendant sa toute petite enfance, un état de bonheur quasi parfait, puisque sa mère était tout pour lui, elle lui offrait comme un Paradis au sein duquel tous ses désirs étaient satisfaits, sans qu’il ait à s’en préoccuper. Cette nostalgie du Paradis perdu est peut-être liée au regret des premiers temps de notre venue sur terre, jusqu’à l’expulsion hors du ventre de notre mère, puis l’émancipation hors de notre foyer familial.
Il existe peut-être une tendance à revivre ce plaisir singulier d’être comme délivré de notre inquiétude de ne pas être à la hauteur de notre tâche d’Homme. Car enfin, nous naissons également dans un monde de mots, au sein du langage, habillés par l’image que nous nous faisons de nous-mêmes, à travers le regard des autres. Cette image est morcelée, car les avis peuvent diverger à notre égard, mais nous essayons d’en rétablir la trame et de trouver une cohérence à ces avis divers. Ce n’est pas seulement le regard des autres, mais nos réussites et nos échecs qui façonnent aussi cette image que nous avons de nous-mêmes.
Il existe un stade narcissique, où nous tombons amoureux de nous-mêmes, sans raison valable, uniquement parce que, par exemple, nous rencontrons un partenaire qui a le même désir d’être aimé que nous. Alors nous oublions tous les problèmes que nous pouvions avoir et toutes nos insuffisances vis-à-vis de notre rapport au temps, afin de retomber dans une sorte de Paradis retrouvé. Ce désir régressif (de se donner un Paradis gratuitement) est peut-être une des finalités de l’Art, de l’amour, du rapport à la mort etc.
Nous évacuons tout le travail besogneux, pénible, exigeant, qui nous emprisonne dans le temps, afin de vivre une bulle de poésie, un moment charmant, comme si nous avions pris un coup sur la tête et que nous avions oublié nos tâches, nos engagements et nos échéances à venir.


« Son âme, que rien nʼagite, se livre au seul sentiment de son existence actuelle, sans aucune idée de lʼavenir, quelque prochain quʼil puisse être, & ses projets, bornés comme ses vues, sʼétendent à peine jusquʼà la fin de la journée. Tel est encore aujourdʼhui le degré de prévoyance du Caraïbe : il vend le matin son lit de coton & vient pleurer le soir pour le racheter, faute dʼavoir prévu quʼil en auroit besoin pour la nuit prochaine. »
Rousseau Jean-Jacques, Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes, première partie.

Nous avions travaillé il y a quelques années sur une étude de Jean-Luc Jaccard portant sur Manon Lescaut de l’abbé Prévost. Cette étude montrait comment le désir amoureux du chevalier Des Grieux était une quête du paradis perdu de l’enfance. Cette quête d’un âge d’or où tout serait fait pour nous, serait une quête impossible et causerait même la mort de Manon, l’être aimé. En effet, devenir adulte consisterait à accepter de sortir de cet état enfantin et à prendre en charge le monde, les autres et ses propres besoins. La perte de l’insouciance serait constitutive de notre être adulte.
Au contraire, une autre force, celle du Déni, nous pousse à réfuter ce que nous savons de nos insuffisances et à vivre dans une sorte de rêve parallèle occultant nos défauts. La réalité devient un ennemi qu’il faut remplacer par une fiction. Le danger vient du fait que ce déni de réalité nous empêche de résoudre nos problèmes et nous enferme au contraire encore un peu plus profondément en eux. L’autre danger est qu’il ne s’agit pas d’une ignorance mais d’un savoir que l’on se dissimule. Ainsi, nous luttons pour maintenir cet état d’ignorance et la vérité peut d’autant plus difficilement nous atteindre. 
Pourtant cette négativité est constitutive de l’homme.
Nous ne sommes pas des êtres entièrement positifs et uniquement préoccupés de bien faire.
Il existe une part sombre en nous : notre négativité.
Nous ne sommes pas un étant parmi les autres étants, rivés au piquet de l’instant.
Notre rapport au temps est le souci : nous nous projetons hors de cet instant vers l’avenir ou vers le passé. Nous avons conscience de chaque instant qui meurt, fuyant inexorablement dans le néant. Nous nous savons mortels.
Cette négativité nous constitue.
Certes, elle est dangereuse pour nos projets positifs et qui attendent de nous une préoccupation sans faille, une volonté de fer, une attention de tous les instants.
Pourtant, si on la regarde en face, elle est d’une beauté éphémère, à nulle autre pareille.
Car nous voyons notre faille et cette invulnérable blessure en nous : la racine de deux attitudes possibles : la fuite dans la positivité (assumer d’être un Homme), l’anéantissement dans le rêve (régresser vers l’insouciance).

Hors ligne Robert-Henri D

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Re : La chute
« Réponse #1 le: 26 mai 2024 à 18:50:48 »
Bonjour Grégor,

C'est donc ainsi qu'à force de long temps jalonné par moult supputations, l'humanité ignore peut-être encore de son corps, qu'il n'est guère mieux qu'un véhicule, constitué pour être le vecteur potentiel d'une évolution de la cellule procaryote vers l'eucaryote. Laquelle, optant pour la multiplicité complexe, aboutit à ce qui s'en obtint d'êtres plus ou moins pourvus en intelligence, vivant pour un unique dessein :  éterniser icelle qui fut première... et déjà bipolaire !
« Modifié: 26 mai 2024 à 18:54:54 par Robert-Henri D »

 


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