Cette histoire m'est venue spontanément ce matin alors que j'attendais mon train. Il était là, à coté de moi, une bière à la main, l'air un peu paumé alors que je buvais un café crème...
Regarde-toi, oui, regarde-toi bien dans le miroir en face de toi, celui qui trône entre la caisse enregistreuse et le percolateur de deux mètres de long. Regarde-toi et qu’est-ce que tu vois ? Tu les vois ces rides sur ton front ? Ce visage rouge, pas encore violet, mais qui y va certainement, que tu le veuilles ou non ? Tu les as souvent vues chez les autres ces veinules explosées, éclatées autour d’un nez presque noir d’avoir trop picolé. Tu t’es souvent moqué, le verre joyeux à la main quand tu faisais la fête autour d’un babyfoot et que tu avais vingt ans. Tu les voyais les vieux grincheux collés à leurs quarts de mauvais rouge avec leurs vestes usées et leurs casquettes grises. Pour toi ils ne représentaient rien dans les années quatre vingt, ils avaient quoi ? Cinquante ? Soixante ans ? Nés en trente ou en vingt, une ou deux guerres dans la gueule suivie de la reconstruction du pays au cours des trente merdeuses, ils avaient râpés leur santé tout au long d’un parcours rugueux avant d’échouer au comptoir, mais toi ? Tu as ta vie entre tes mains, mais que fais-tu pour changer les choses ? Tu ne fais rien, tu n’en peux plus. Parfois tu te dis que tu as fait des mauvais choix, ou qu’on en a fait pour toi, mais au fond, tu sais parfaitement que tu es le seul responsable de ton destin minable. Tu n’as jamais refusé une after ou une dernière tournée. Tu n’as jamais refusé « le petit dernier pour la route » ou le « on ne va quand même pas finir sur une seule patte ? » Il est là ton problème, tu n’as jamais su dire non.
A vingt ans tu étais le roi de la fête, tu étais plutôt beau mec et tu arrivais toujours à sortir avec la fille, oui, tu ne finissais jamais la soirée seul, mais maintenant ?
Aujourd’hui tes anciens potes encore vivants sont tous casés, pères de familles avec des mômes, deux voitures dans le garage de la maison de province et une maitresse dans un appartement bourgeois du quinzième pendant que tu traînes ta carcasse dans les rades de la place Gambetta et que quand tu le peux, tu te branles au fond de ton pieux. Tu n’as su garder personne autour de toi. Il n’y a plus de femmes dans ta vie, la dernière est partie il y a déjà un bail. Tu te souviens encore de ce jour où elle a fait ses valises le cœur gros et les cheveux défaits. Tu te souviens de ses larmes qui semblaient vouloir dire qu’elle aurait bien aimé continuer, mais qu’avec ton comportement à la con tu as tout gâché. Tu te souviens comme elle t’avait aimé et comment tu l’avais dégoutée. Tu te souviens quand elle te parlait bébé et que tu lui répondais « vas te faire foutre » avec le plus grand cynisme. Tu te rappelles les soirées interminables qui finissaient en engueulades et en cris. Tu sais bien au fond qu’elle avait eu raison de partir, que si elle était restée elle aurait sans doute sombré avec toi, parce que l’histoire de ta vie n’est qu’un long, très long naufrage. Tu le dis toi-même que l’iceberg tu l’avais calculé depuis longtemps, pratiquement dès le début, mais tu as joué au con, comme à la roulette russe. Tu te disais que tu saurais l’éviter au dernier moment parce que tu te croyais immortel, indéboulonnable, mais tu étais trop bourré quand il t’a percuté en pleine face, tu t’es mangé le mur sans t’en apercevoir et il t’a laissé sur le carreau, inconscient.
Il y a des jours comme-ça, tes yeux s’ouvrent un peu plus que d’habitude et tu te vois dans la glace de ce rade, tu vois ce que tu as gâché. Tu vois bien que le serveur trop propre sur lui se pince le nez quand il t’apporte ta bière. Oh, bien sûr il ne dit pas un mot, il ferme sa gueule et empoche tes pièces, d’ailleurs ils te connaissent tous depuis le temps, les serveurs, les patrons de bar, tu évites de croiser leurs regards quand tu y mets les pieds parce que tu sais ce que tu vas voir dans leurs yeux. Tu vas y voir de la pitié, de la condescendance, tu vas y voir des airs chagrins qui semblent dire « pauvre vieux » ou tout simplement « quel déchet », tu vas croiser le regard faussement supérieur de ce gros con de patron du Balto qui aimerait te foutre dehors d’un grand coup de pied au cul, mais qui ne le fera jamais par lâcheté, comme un fils de collabo sans âme, tu vas voir dans leurs regards à tous qu’ils savent que parfois tu finis tes nuits d’ivrogne dans le jardin de Pali-Kao sous la protection bienveillante de ses bambous. Tu vas voir dans leurs yeux qu’ils savent que parfois tu remontes la rue du télégraphe à quatre pattes quand tu ne tiens plus debout. Tu sais bien qu’ils lisent en toi comme dans un livre ouvert, tu portes si bien les stigmates de ta vie, c’est visuel et olfactif, t’es une cloche, tu schlingues, voilà, c’est dit.
Pourtant, tu n’es pas une cloche au sens littéral du terme. Tu ne vis pas dans la rue, tu es même propriétaire, imperceptible trace d’une ancienne fortune, d’un appartement minable rue de la mare, près de l’ancienne ligne de la petite ceinture. C’est un deux-pièces usé, mal entretenu qui te servait de piège à fille quand tu faisais la fête au squat de la vieille usine il y a bientôt trente ans. Tu avais alors le sentiment d’être un vrai apache, à courir les concerts de groupes alternatifs du côté de Belleville, là où tu as vu naitre les Bérus et les Rita à partir des squats du quartier. Aujourd’hui c’est un taudis, une porcherie où s’entassent les détritus du quotidien, amoncellement de boites de bières et de cartons à pizzas sur lesquels se nourrissent les cafards du quartier. La moisissure y livre un combat quotidien pour la colonisation totale de ton espace vital, le bac de la douche n’a plus vu d’eau depuis longtemps et tes lavabos servent à laver ta vaisselle quand tu y penses.
Tu aurais pu écouter tes parents quand ils venaient encore te voir, ta mère pleurait quand tu jouais l’indifférent et ton père te menaçait de te casser la gueule. Ils t’aimaient pourtant fort, incapable de te récupérer ou de faire lâcher prise aux démons qui te tenaient fermement, tu ne les vois plus à présent, ils ne sont plus qu’un souvenir. Tu ne sais même pas s’ils sont encore vivants et de toute façon tu as trop honte, tu t’es coupé d’eux à jamais.
Tu aurais pu également écouter tes professeurs à l’école quand ils t’encourageaient à ne rien lâcher parce qu’ils voyaient en toi quelqu’un de brillant, tu aurais pu grandir, tu aurais pu devenir un jour adulte et te caser, te ranger des voitures comme les autres, mais tu as préféré rester un rebelle pitoyable, un Peter Pan victime de mauvaise dope coupée aux billes de verre et au caoutchouc de vieux pneus. Trop d’alcool, trop de filles, trop de came, trop de tout, une vie entière d’excès en tous genres qui t’ont cramé les veines, le gosier et un nombre incalculable de neurones. Tu ne te rappelles plus la dernière fois où tu as chié dur, tu vis maintenant dans la crainte permanente d’une diarrhée qui dégénère, d’un estomac qui te lâche, d’une gerbe assassine. La nuit tu as des palpitations, parfois ton cœur s’emballe et tu crois paniqué que tu vas crever tout seul, tu ne contrôles pas les tremblements, tu ne contrôles plus rien et tu pleures comme un môme sur ton sommier défoncé. Tu bois pour oublier que tu vis et tu dors pour oublier que tu bois, c’est ce que te disait ton pote Noël avant de crever lui-même une nuit d’hiver, chez lui, rue de l’Ourcq, d’une surdose d’héro, seul.
Tes morts tu y penses parfois, Helno, Tintin, Racine, fauchés par un trop plein de seringue, les frères Perez et Chocho passés sous un camion sur le périph près de la porte des Lilas alors qu’ils roulaient trop vite, Spartacus cueilli à froid par un taxi alors qu’il roulait à fond lui aussi avec un scooter volé devant l’entrée du Père Chèzla et Gizmo emporté par le SIDA alors qu’il n’avait pas vingt ans.
Dans ton histoire, il y a les vivants et les morts, les plus héroïques sont partis les premiers alors que les autres ont perdu la mémoire et ton souvenir. Alors, pour toi l’enfer est définitivement sur terre. Quand tu fais les comptes, tu t’aperçois que la camarde a toutes les raisons du monde de te courir après, tu t’es trop foutu de sa gueule, tu as trop joué avec ses nerfs entre Belleville et les Halles.
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Regarde-toi bien dans la glace du Balto, portes une attention toute particulière sur tes yeux, qu’y vois-tu ?
Tu n’y vois rien et pour cause. Si tu te concentres assez, tu finirais par avoir envie de gerber. Tes yeux dansent sur une mer agitée, des yeux gris délavés qui semblent flotter sur une ligne d’eau imaginaire. Tes yeux sont les glaçons dans un verre, instables, tu es ivre. Alors, pour te rassurer tu poses une main sur le comptoir, l’autre sur le bord de ton verre, tu ne leur fais pas confiance à tes pognes, il faut les occuper sinon c’est la tremblote assurée et ça n’a rien de Parkinsonien. Ils en ont vu, ces yeux-là pourtant ! Ils ont vu les filles presque nues du Palace, les virées au Gibus et les bastons nocturnes dans la rue du Faubourg du Temple, ils ont vu les petits matins frais à finir les bouteilles avec les potes, adossés au mur des fédérés avant de remonter la rue de Bagnolet jusqu’au Squat de la rue Saint Blaise. Ils ont vu les courses en charrette contre les paniers à salade de la maison pandore entre Belleville et Nation et quelques potes prendre un aller simple pour le paradis, tes yeux se souviennent des infirmiers de Sainte Anne et de la camisole qu’on te passait de force alors que tu t’enfonçais en plein délire.
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Aujourd’hui tu es bien seul, tes amis sont partis, tes femmes aussi. Tu vis de petits boulots et d’allocations diverses vite bues. Tu te lèves à pas d’heure et tu te fringues comme tu peux. Quand tu y penses, tu te laves et entre deux cuites tu fais une lessive improbable pour rester à peu près propre, mais sans grande illusion. De toute façon tu n’as plus goût pour rien et tu songes de temps en temps à rejoindre Helno, les frères Pérez et les autres. C’est si tentant…Whisky et médocs, le métro, la Seine, une corde, le gaz, quelque chose de rock’n’roll…
Tu te rappelles « It’s better to burn out than to fade away » et tu te dis que tu as raté le coche, que c’est trop tard pour illuminer le ciel d’un ultime feu d’artifice, ta chute prévisible à plus ou moins brève échéance ne ferait guère mieux qu’un faible « plop » au coin d’une rue mal éclairée. Tu aurais aimé finir comme James Dean, tu sais que tu finiras comme Kerouac, seul et abandonné, titubant, marmonnant des phrases vides de sens, des paroles de pochard ivre à en crever.
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Regarde-toi bien dans la glace du Balto, qu’y vois-tu ? Rien de plus qu’un déchet, un humain mal monté, un pantin en pleine détresse, incapable de mettre des mots sur son existence de misère alors qu’il fut un temps où l’on t’écoutait avec plaisir. Aujourd’hui l’on peine à déchiffrer ce que tu tentes de dire, on tourne la tête pour ne pas avoir à faire cet effort, on t’ignore et on te méprise. Aux yeux des autres, c’est simple, tu es déjà mort, tu n’existes plus, tu n’es rien qu’un souvenir de ce qui fut, une anomalie temporelle comme une maladie contagieuse qu’on essaierait de ne pas chopper à trop te fréquenter. D’ailleurs tu le vois bien quand tu te poses au comptoir, qu’imperceptiblement l’on s’écarte d’un pas ou d’un coup de fesse dans le tabouret.
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Quand tu t’es bien regardé, quand tu as vu encore une fois ta main porter le verre à tes lèvres pour finir jusqu’à la dernière gorgée de ce que tu pouvais payer, tu te lèves avec précaution, toujours trois appuis minimum et tu t’en vas par la grande porte après avoir jeté tes dernières pièces dans la coupelle.
En cette fin de matinée d’été, alors que le soleil tape dur les crânes offerts en pâture et fait fondre le bitume, tes yeux ne voient plus, éblouis. Tu aimerais rentrer chez toi et dormir, peut-être aussi vomir…Mais tu n’as pas vu.
Tu n’as pas vu le feu passer au vert. Tu n’as pas vu, au moment où tu posais le pied sur la première bande blanche du passage piéton, foncer les voitures et les camions. Tu n’as rien senti et c’est tant mieux. À peine cette douce sensation de voler quand le camion t’a percuté. Tu n’as pas entendu le crissement des pneus et le concert d’avertisseurs, pas plus que les cris de quelques passantes effarées. Tu n’as rien senti quand ton vol s’est terminé dans la fontaine, au milieu du rond-point. Tu n’as rien senti non plus quand un bout de la structure de verre a traversé ton abdomen de part en part. Tu n’as pas eu le temps de voir ton sang se mêler à l’eau du bassin et c’est tant mieux.
Tu aurais vu quelle fin misérable aura été la tienne. Tu aurais vu comment finissent les épaves dans les casses, broyées, brisées, pulvérisées.
Peut-être vas-tu revoir Gizmo et Spartacus, Helno et les frangins Perez, Tintin et Chocho, qui sait…
Ce que tu as vu, je n’en sais rien, mais moi ce que j’ai vu c’est un mannequin désarticulé, embroché sur une œuvre d’art au milieu du bassin de la place Gambetta.
Je suis un de tes anciens amis casé et embourgeoisé, je suis serveur dans un troquet, je suis le voisin de la rue de la mare, le type à l’entrée du Père Lachaise et le mec que tu croises quand tu rentres chez toi à quatre pattes. Je suis le souvenir de ce que tu as vécu, le malabar à l’entrée du Gibus et la fille presque nue du Palace. Je suis la dernière femme que tu as baisée, je suis le scooter volé, un pandore et le camion qui t’a projeté loin dans l’eau un matin de juin…